Le « sacré », caractère consubstantiel de la royauté ?

Enrichi et réédité en 2016 par les éditions du Cerf, l’ouvrage de Christophe Levalois La Royauté et le sacré[1] contribue grandement à la réflexion sur les éléments constitutifs de la royauté comme institution politique. L’approche historique qu’il privilégie n’exclut pas une lecture prospective.

La royauté s’est épanouie et a trouvé sa raison d’être dans les sociétés dites traditionnelles. Celles-ci ont été le cadre privilégié par les collectivités humaines de l’antiquité jusqu’aux environs du Moyen-Âge en Occident. Comme l’avait identifié le philosophe René Guénon, activités quotidiennes et pouvoir politique dans les sociétés traditionnelles s’organisaient autour du sacré[2], des principes spirituels. Dans ce cadre collectif où l’existence suivait les rites, le roi était le « centre de gravité », à la fois intermédiaire entre le céleste et le terrestre et symbole des origines du monde. « La royauté fut instituée pour maintenir ce qui pouvait l’être dans l’obscurcissement graduel du monde, écrit Christophe Levalois. Le roi, dans les sociétés traditionnelles, est le vivant reflet du monde des origines, lequel n’est pas totalement perdu tant que des humains s’en souviennent et en témoignent »[3]. Élément de liaison entre Dieu et les hommes (ce que reflète étymologiquement le terme de « pontife » pour désigner Numa Pompilius), le roi n’est pas lui-même divinité. L’auteur évoque ainsi, à plusieurs reprises, le mythe édifiant du roi Yima (dans la tradition iranienne) dont l’orgueil conduisit à l’outrage à Dieu, donc à la perte de sa légitimité et de son trône. Le roi des sociétés traditionnelles officie nécessairement comme roi-prêtre, qu’il soit le Pharaon d’Égypte, le Sapa Inca, le roi de Rome ou encore le Mofu-Diamaré du Cameroun. La monarchie française a très longtemps conservé la trace de cette autorité spirituelle à travers le pouvoir guérisseur[4] des fameux « rois-thaumaturges » décrits par l’historien Marc Bloch.

Dans le sixième chapitre de l’ouvrage, consacré à l’accession au trône, l’auteur aborde la règle de succession dans la royauté et apporte un éclairage crucial sur l’esprit de l’institution. Car si la succession en ligne directe (dynastique) s’est répandue sous toutes les latitudes, elle souffre de trop de contre-exemples pour être regardée comme une règle. La royauté est avant tout une affaire de famille au sens large, mais de famille auréolée d’une aura sacrée. Quand il n’est pas l’héritier naturel de son prédécesseur, le monarque est choisi – dans les royautés électives – parmi « une famille dont on reconnaît des vertus peu communes propres à donner des rois ». Une famille à laquelle on va jusqu’à attribuer sinon une origine divine (Jules César prétendait descendre de la déesse Vénus) du moins un ancêtre aux pouvoirs extraordinaires (Arthur Pendragon retirant Excalibur du rocher). La lignée capétienne a su par exemple tirer profit de la présence d’un bienheureux et d’un saint (Charlemagne, Louis IX) pour asseoir sa légitimité.

La sortie des sociétés traditionnelles – soit le mouvement du sacré vers le profane – s’est opérée progressivement. L’évolution de la fonction royale et de la symbolique qui s’y rattache en témoigne.

La fin des sociétés traditionnelles et la disparition de la royauté

Dans les propos introductifs de son ouvrage, Christophe Levalois estime qu’« un trône n’a plus de sens à la tête d’un pays actuellement car les sociétés contemporaines, notamment occidentales, au moins institutionnellement et dans leur grande majorité, rejettent la transcendance ou l’ignorent, ne s’en rappelant, parfois, que lors de grandes catastrophes »[5]. À quelques exceptions près (le Royaume-Uni et le Maroc par exemple), les royautés actuelles établies à l’échelle étatique ne sont plus sacrées mais constitutionnelles. Le roi-chef de l’État survit en tant qu’institution mais il a perdu la légitimité transcendantale qui était culturellement la sienne. En écartant la source sacrée de la légitimité du pouvoir politique au profit de la légitimité démocratique – qui passe aussi bien par la Nation que par le droit positif – seul l’héritage historique maintient la dynastie mais la dépossède de ses attributs. Christophe Levalois rappelle les trois fonctions royales rencontrées dans les sociétés indo-européennes : apporter la prospérité (le roi « fécondateur »), mener vers la victoire militaire et établir la paix (le roi « guerrier »), faire la loi et rendre la justice (le roi « souverain »). La rupture des sociétés modernes avec les principes spirituels provoque la translation des missions du roi vers les institutions profanes.

Entre la Renaissance et la Révolution industrielle, le roi a perdu progressivement ses prérogatives. Corrélativement, il s’est cherché une légitimité populaire comme l’illustre par exemple le serment d’acquiescement formel du peuple lors du sacre des rois de France à Reims. Le roi a pu se maintenir néanmoins à la tête de certaines nations comme un symbole d’unité, argument constant de la pensée royale depuis l’Antiquité, repris ensuite par Thomas d’Aquin et Jean Bodin. Sans le sacré, le roi n’a plus le monopole de la représentation de son peuple ni de prééminence métaphysique. À moins d’appartenir pour de bon à l’histoire en quittant le trône, il lui reste encore la possibilité de se replier sur les autres attributions dont l’ont doté les traditions. Une leçon de politique moderne affleure.

« Le prince est, littéralement, le « premier des hommes », ce qui peut s’entendre d’une part comme une sorte de « père » du peuple ou de la nation, et d’autre part comme un modèle humain censé posséder une grande science. »

Le legs de la royauté sacrée aux rois contemporains

Même s’il n’exerce plus la réalité du pouvoir, même s’il n’agit plus comme « faiseur de ponts » entre l’ordre divin et la société humaine, le roi du XXIe siècle conserve un rôle d’incarnation propre à la royauté. Le prince est, littéralement, le « premier des hommes », ce qui peut s’entendre d’une part comme une sorte de « père » du peuple ou de la nation (surnoms d’ailleurs attribués à Louis XII ou encore au tsar Pierre le Grand) et d’autre part comme un modèle humain censé posséder une grande science selon les légendes. Au-delà de sa dimension spirituelle essentielle, la charge royale possède bien d’autres caractéristiques compatibles avec les sociétés profanes. Si un régime démocratique concède une place à un chef d’État dynaste, les leçons de sagesse politique contenues depuis la philosophie antique jusqu’aux théories des monarchomaques en passant par les célèbres « Miroirs des Princes » conservent leur pertinence. Le roi, à la tête d’une communauté, doit se garder de devenir un autocrate. Porteur du sceptre, il fait autorité mais n’a pas vocation à agir à sa guise sur l’ensemble des questions qui traversent la société. Il n’est plus le souverain au sens où il n’écrit plus la loi ni ne rend la justice, mais demeure le symbole de l’indépendance de la nation qu’il représente.

C’est dans les premières pages de La Royauté et le Sacré, lorsque Christophe Levalois s’intéresse aux diverses racines étymologiques de « roi », que se trouve peut-être la clef qui permet d’envisager au présent la fonction royale. Alors que la racine proto-germanique kuningaz (qui donna l’anglais king et l’allemand König) renvoie à la généalogie et le sanscrit kshatra (qui donna le persan shah) à l’idée de « maître », la racine reg (déclinée par le rex latin, le raj védique, le rix gaulois etc.) traduit la droiture. Le roi doit donc être celui qui agit avec rectitude. Dans une époque où la désignation du chef de l’État se fait de plus en plus souvent au suffrage universel – et donc dans le tumulte de l’affrontement politique – le modèle royal peut constituer une alternative conforme à ses origines : la désignation « généalogique » d’un « maître » (qu’importe ses pouvoirs réels) qui agit selon le droit et fait figure d’exemple. Ajouté à cela la sagesse que doit lui conférer son éducation et son rôle unificateur, le roi archétypal est une pièce possible dans le rouage institutionnel des sociétés modernes, profanes et démocratiques.

 

Le constat de Christophe Levalois reste juste cependant : le trône n’a plus de sens en l’absence de légitimité sacrale. La perte du sens ouvre la voie à la contestation. Dans le monde qui est le nôtre, le trône et donc le roi resteront – quand ils existent encore – sous la menace permanente d’un pouvoir populaire qui possède sa propre légitimité et peut se passer d’eux. Le prince n’encourt plus désormais le risque de l’outrage à Dieu mais celui, pourrait-on dire, celui de « l’outrage au peuple ». Il appartient à la fonction royale de savoir conserver ce qui lui reste quand elle a perdu l’essentiel : sa dignité et son pouvoir d’unification par-delà les affrontements politiques. C’est ce qui la rend encore utile aux nations, à défaut d’être indispensable.

Pierre-Henri Paulet

Merci pour l'autorisation de reproduction (https://vdhvoieroyale.wordpress.com/2017/09/29/le-sacre-caractere-consubstantiel-de-la-royaute/)


Notes :
[1] Christophe Levalois, La Royauté et le Sacré, Paris, Cerfs, coll. « Lexio », 2016, 123 pages. Il s’agit de la mise à jour d’un ouvrage initialement publié en 1989 (éd. Le Léopard d’Or) et intitulé Principes immémoriaux de la royauté.
[2] Terme ambigu, accepté par l’auteur comme « la manifestation de la transcendance dans l’ici-bas, d’une verticalité dans notre horizontalité », ibidem, p. 8.
[3] Ibid., p. 21
[4] La tradition de l’apposition des mains du roi sur les malades (par la formule « Le roi te touche, Dieu te guérisse ») s’est perpétuée jusqu’au sacre de Charles X, en mai 1825, malgré le scepticisme grandissant.
[5] Christophe Levalois, op. cit.., p. 10.

Commentaires  

#3 Le Forez 11-10-2017 09:01
Citation en provenance du commentaire précédent de lerich :
Un texte précis, mesuré, et conforme à la vérité. L'auteur a évidemment médité et assimilé l'œuvre de René Guénon.
Merci

Guénon, faux traditionaliste , plutôt occulte , gnostique qui penchait certainement vers une culture orientale mêlée de soufisme . Une bien mauvaise référence . Il y a tradition et tradition , se concentrer sur la notre chretienne et française . L ennemi sait s insérer partout pour chercher à nous détruire , à nous désespérer . Mais il perd son temps . J ai constaté ce type de sophisme aussi chez les providentialist es , qui ont les yeux de Chimene pour l occultisme . Attention où on met le pieds et toujours gratter un peu plus loin apres les termes " génériques " de Tradition , Chretien et Royauté .
Un royaliste catholique tradi ( dans le bon sens du terme) et français.
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#2 lerich 07-10-2017 11:09
Un texte précis, mesuré, et conforme à la vérité. L'auteur a évidemment médité et assimilé l'œuvre de René Guénon.
Merci
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#1 Meuse 03-10-2017 06:31
Un article qui me paraît bien résigné! Non, la monarchie pour laquelle militent les royalistes, quelle que soit leur obédience, ne se contente pas de "ce qui lui reste quand elle a perdu l’essentiel : sa dignité et son pouvoir d’unification par-delà les affrontements politiques." Comment peut-on écrire cela?
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