Les carlistes catalans unis sur la question du référendum pour l’indépendance de la Catalogne

Les tensions se sont récemment accrues, ces derniers jours, à l’approche du référendum sur l’indépendance de la Catalogne. Avec l'arrestation de personnalités politiques catalanes et la fermeture de la moitié des bureaux de votes ou du centre informatique électoral, le gouvernement espagnol a décidé de mettre toutes ses forces en action pour stopper le référendum auquel même l’Europe de Bruxelles a refusé de donner le moindre crédit. Dans ce concert de condamnations face à un vote qui menace l’intégrité du royaume espagnol, les carlistes font front commun contre les séparatistes catalans qui bien qu’ils aient obtenu la majorité des sièges (72) lors des élections de 2015 n’ont pourtant pas obtenue la celle de l’électorat catalan (47,8%). Le carlisme, un mouvement indissociable de l’histoire de la Catalogne, lève désormais à l'unisson l’oriflamme de la croisade contre le séparatisme anti-monarchique.

Après une longue agonie, le roi d’Espagne Ferdinand VII de Bourbon meurt le 29 septembre 1833. Le royaume ne va pas tarder à plonger dans la guerre civile avec d’un côté, les isabelinos ou cristinos (du nom de la Reine Isabelle II (1830-1904) ou de la régente Marie- Christine de Habsbourg-Lorraine) et de l’autre, les carlistes partisans indéfectibles aux droits au trône du prince Don Carlos de Bourbon (1788-1855). Parmi les provinces du royaume qui vont apporter un soutien militaire au frère de Ferdinand VII, la Catalogne, véritable fer de lance du carlisme.

Durant les 3 guerres carlistes qui vont secouer l’Espagne du XIXème siècle, la Catalogne adhère aux idées du carlisme, ce légitimisme espagnol et catholique qui ne reconnait pas les modifications successorales adoptées par Ferdinand VII.  La province, que la monarchie des Bourbons avait privée de ses privilèges pour avoir soutenu l’archiduc Charles de Habsbourg-lorraine lors de la guerre de succession d’Espagne, va fournir plus de 20000 hommes à Don Carlos (V). Et même lorsque le prétendant est finalement défait en 1839, les carlistes catalans continueront le combat deux années supplémentaires. Avant de se réfugier dans le Sud de la France, notamment à Toulouse, accueillis par les partisans de Charles X, ce roi de France renversé en 1830 par une révolution, et que les partisans de Louis-Philippe d’Orléans appelaient également « carlistes » (avant que le terme de légitimiste ne fasse son apparition plus tard). Des carlistes français qui n’avaient pas hésité à faire le coup de feu avec les espagnols comme cet ancien officier de marine, le capitaine Alexis Sabatier, qui reçut un commandement et se distingua sur le champ de bataille.

C’est encore depuis la Catalogne qu’éclate la seconde guerre carliste (1846-1849). Les exilés reprennent les armes mais en dépit de rapides succès, les carlistes (dont 45% d’entre eux sont d’origine catalane) ne peuvent aller jusqu’à Madrid.

Le journal «El Correo Catalan », créé en 1876, 3 mois après la défaite des partisans de don Carlos VII (1848-1919),  va alors assurer dès lors la propagande carliste en Catalogne. Le carlisme s’est désormais mué en parti politique. Et à l’image de son  journal, il se veut populaire, défenseur des intérêts moraux et des valeurs traditionalistes de l’Espagne. Manuel Mila de la Roca  assurera l’intégralité de la première direction éditoriale d’un journal qui va subir les affres de la Couronne en octobre 1900.

Alors que l’Espagne vient d’être défaite par les américains dans une guerre qui lui a fait perdre un des fleurons de son empire colonial, Cuba, les carlistes vont alors tenter l’impossible. Renverser depuis la Catalogne le roi Alphonse XIII, petit-fils d’Isabelle II. Enrique de Aguilera et Gamboa (1845-1922), marquis de Cerralbo, haute figure du carlisme, et le comte de Casasola  vont alors fomenter un projet de putsch. Le marquis a déjà une longue activité politique derrière lui. Sénateur carliste depuis 1885, il est un représentant du « roi »  Carlos VII et un rival de son secrétaire, Candido Nocedal. Ses talents d’orateurs lui vaudront l’animosité des républicains qui n’hésitent pas à l’agresser physiquement, à diverses reprises. Pour ce Grand d’Espagne, il s’agit de sauver le morcellement d’un empire qui s’est constitué depuis la Reconquista. Contacté, Don Carlos donne une approbation de fait à cette nouvelle tentative de soulèvement carliste. On bat le ban et l’arrière-ban du légitimisme carliste comme celui de son alter-égo français. Car si Carlos VII a été brièvement couronné roi d’Espagne de 1873 à 1876  dans les territoires qu’il occupait lors de la 3ème guerre carliste, il est aussi un prétendant au trône de France sous le nom de Charles XI depuis la mort du comte de Chambord en 1883. Du sud de la France, les volontaires légitimistes affluent vers la frontière catalane afin de porter une aide militaire au Roi des deux côtés des Pyrénées. Vols de fusils ou d’uniformes de la Guardia Civil, des officiers militaires achèvent de donner une crédibilité au projet. Mais Carlos hésite, recule et finalement ne donne aucun ordre. Le colonel Salvador Soliva Ruscalleda (1854-1901) décide de passer outre la volonté du souverain de jure et le 28 octobre déclenche une opération militaire depuis la ville de Badalona. Il attaque avec moins d’une cinquantaine de carlistes (les légitimistes français ont été priés de repartir chez eux)  la caserne de cette localité de Catalogne. Un échec qui force le gouvernement du roi a fermé les cercles carlistes de Catalogne (rassemblant 10000 membres et sympathisants qui avaient fait une démonstration de force lors d’un grand repas en 1895) et d’interdire son organe de presse.

Il faut attendre 1902 pour le journal refasse son apparition dans les kiosques de Barcelone. Le carlisme rejoint la coalition de la Solidarité catalane qui regroupera à la fois partis autonomistes, monarchistes, carlistes, carloctavistes et républicains. Lors des élections d’avril de 1907, elle obtient même 41 sièges sur les 44 octroyés à la province. La coalition ne survivra pas 2 ans tant elle est trop hétéroclite. L’attitude des carlistes vis-à-vis des indépendantistes est sans ambiguïté. Ils ont refusé de suivre toute idée sécessionniste. Les élections de 1919 envoient aux Cortés 5 élus carlistes aux points de vue divergents sur l’appréciation d’un carlisme dont certains réclamaient déjà ouvertement une refondation.

Le parti carliste catalan apportera  son soutien au coup d’état de Miguel Primo de Rivera (1923). Et si l’officier s’empare du pouvoir, il ne remet pas en cause la monarchie alphonsiste alors que c’est un carliste avoué. Un nouvel échec qui cantonnera le carlisme dans les rangs de l’opposition.

Lorsque la guerre civile éclate en 1936, les bureaux du journal sont incendiés. Les carlistes catalans ont rejoint les franquistes dans leur lutte pour la reconquête du pouvoir (le général Sanjurjo, qui meurt dans un accident d’avion mystérieux,  peu avant le déclenchement de la guerre, était lui-même un carliste). Dans les années 1930, ils avaient déjà dessiné un projet de statut d’autonomie au sein d’une Espagne confédérale afin de stopper toute progression des indépendantistes dont les idées ne cessaient de rimer avec velléités républicaines. Avec la restauration de la monarchie en 1947, qui interviendra véritablement 28 ans après la mort du général Franco en faveur du futur Juan-Carlos Ier, les carlistes se plaisent à penser que le généralissime va proposer la couronne au prince Charles-Hugues de Bourbon-Parme (1930-1910). Le parti carliste catalan est à l’image du mouvement, divisé idéologiquement. En 1958, irrité par les thèses socialistes autogestionnaires du prétendant, Maurice de Sivatte se sépare de lui et fonde en Catalogne la Regència Nacional i Carlista d'Estella. C'estun mouvement carliste traditionaliste qui intégrera en 1986, le futur mouvement de la Communauté traditionaliste carliste  (Comunión Tradicionalista Carlista/ CTC) du prince Sixte-Henri de Bourbon-Parme, frère de Charles-Hugues et régent autoproclamé de la mouvance carliste.

Revenu involontairement sur le devant de la scène locale avec le référendum prévu pour l’indépendance de la Catalogne,  bien qu’il soit affaibli aujourd’hui politiquement au sein du monarchisme espagnol, continuant cependant d’incarner une certaine idée du romantisme légitimiste,  le Parti carliste  (Partido Carlista) a décidé d’afficher une unité devant la menace d’éclatement du royaume d’Espagne. Son slogan, “Dios, patria, fueros y rey”, trouve désormais toute sa légitimité contre l’organisation de ce référendum, également condamné par la majorité des mouvements monarchistes français.

Le 8 octobre 2016, le prince Charles Xavier II de Bourbon-Parme, fils de Charles-Hugues et prétendant à la couronne d'Espagne,  alors en visite à Barcelone, avait déclaré publiquement qu’il rejetait toute idée indépendantiste voulue par les partis de la gauche républicaine de Catalogne, proposant une réforme constitutionnelle qui aurait permis à l’Espagne de devenir un royaume confédéral. Dans un communiqué paru il y’a 3 jours, la CTC a rappelé que le principe du régionalisme promu par le carlisme ne pouvait être amalgamé avec le séparatisme préconisé par une partie de la classe politique de Catalogne, jugée corrompue. Le prince Sixte-Henri de Bourbon –Parme a lui-même fustigé,  dans un autre communiqué, le caractère séditieux d’un référendum jugé illégal par la haute cour constitutionnelle,  dénonçant  les manipulations orchestrées par des «révolutionnaires jacobins » et appelant ses partisans à résister à toute tentative de sécession.

Drapeaux carlistes orné de la croix de Bourgogne et drapeaux de la monarchie espagnoles ont défilé hier côte à côte dans une vaste manifestation en faveur de l’unité du royaume. Et si quelques voix au sein du carlisme actuel de gauche ont accusé le gouvernement du Premier ministre Mariano Rajoy d’être les héritiers de la dictature franquiste (les mêmes qui ont apporté un soutien à la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon lors de l’élection présidentielle française), de denier les droits fondamentaux des peuples à décider de leur destin ou encore la petite mouvance carloctaviste qui verrait bien son candidat (l’archiduc Dominique de Habsbourg-Lorraine) ceindre une couronne catalane, les carlistes ont pourtant tenté d’endiguer la vague renaissante indépendantiste en proposant en 2006  un nouveau statut pour la « Generalidad de Cataluña ».  Y compris en faisant du catalan, une langue officielle et unique au sein de la province. Un programme sur lequel le gouvernement du roi Philippe VI n’a pas daigné s’attarder. Une unité affichée par les deux principaux mouvements carlistes assez rare pour être notée alors que le royaume d’Espagne vit de nouvelles heures graves, qui ne sont pas sans rappeler certains événements de la crise de 1931 qui avait abouti à la chute de la monarchie et la proclamation éphémère d’une république de Catalogne.

Frederic de Natal.

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Caricature du 4 novembre 2017
« La république des privilégiés »

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