29 décembre 1926, le Saint-Siège condamnait l’Action-Française

 

 Dans son Histoire religieuse de la France contemporaine (1951), Adrien Dansette faisait judicieusement remarquer que, si le nationalisme maurrassien comptait plusieurs origines, sa pensée religieuse provenait de « deux sources essentielles : le paganisme et le positivisme ».

   Les œuvres de jeunesse de Charles Maurrastraduisent en effet largement, dans la lignée de l’apostasie de l’empereur Julien et de la pensée de Nietzche, un certain mépris pour les Évangiles, coupables de rabaisser l’homme, et une certaine admiration pour l’exaltation païenne d’une société tournée vers la raison, l’ordre, le progrès, les armes et les arts.

    À l’instar d’Auguste Comte, père du positivisme, Maurras voyait toutefois dans l’Église catholique un précieux facteur de redressement social pour avoir, justement, « tronqué, refondu et transformé les turbulentes écritures orientales » en bréviaire de l’autorité et de la hiérarchie. La discipline qu’elle imposait à la société - devant la primauté de laquelle l’individu devait s’effacer - contribuait au gouvernement par les élites, écartant ainsi le risque de son débordement par la « vile multitude » et renouait avec l’éthique héritée des mondes hellénique et romain. L’amour du prochain et la fraternité humaine se rangeaient donc au grenier des illusions dangereuses, comme l’avait si magistralement illustré Dostoïevski dans la scène du Grand Inquisiteur introduite dans Les frères Karamazov (1880). Somme toute, l’idéologie maurrassienne c’était le catholicisme sans le christianisme, ce dont jamais Maurras ne se cacha et qui, du moins dans un premier temps, ne gêna guère l’institution ecclésiastique.

   À  peine fondée, en 1898, l’Action-Française scellait avec l’Église catholique romaine une de ces alliances que Lénine appellerait « objectives » : bâties non sur la convergence des opinions mais sur la communauté des ennemis. La république française, devenue anticléricale, bientôt jusqu’au délire, combattait à la fois la religion traditionnelle et les monarchistes. Après l’échec du Ralliement initié en 1892, puis la persécution du clergé français et la séparation de l’Église et de l’État en 1905, Rome décida de faire litière de tout ce qui avait cru pouvoir concilier catholicisme et démocratie, condamnant notamment, le 25 août 1910, le mouvement démocrate chrétien de Marc Sangnier, Le Sillon. Accusé de procéder « entre l’Évangile et la Révolution à des rapprochements blasphématoires » Maurras et l’Action-Française, eux, ne risquaient rien puisque, justement, ils niaient toute valeur à l’Évangile.

   Pourtant, quatre ans seulement après s’être « gardé à gauche », le Saint-Siège se demanda s’il ne devait pas aussi « se garder à droite ». Et cela sous l’influence de nombreux prêtres qui, bien que considérés comme quantité négligeable par la Curie, n’exerçaient pas moins, auprès des fidèles, un magistère moral et ecclésial que la direction générale de l’Église ne pouvait ignorer. Aussi bien, la Congrégation du Saint-Office se mit à examiner plusieurs ouvrages de Maurras selon ce principe inquisitorial qu’il revient à l’Église de surveiller les lectures de ses fidèles. Vingt ans plus tard, les nazis remettraient les autodafés à la mode… Pas moins de sept ouvrages étaient en cause : Le Chemin de Paradis (publié vingt ans auparavant), Trois idées politiques (1899), Anthinéa (1901) Les Amants de Venise (1902, sur les amours de George Sand et d’Alfred de Musset !), L’Avenir de l’intelligence (1905), Si le coup de force est possible (1910), enfin La politique religieuse (1912), le seul, à vrai dire, à parler de religion.

   À partir de là s’engagea une tragi-comédie aux ressorts burlesques qui discrédita les parties prenantes et fit le bonheur d’une république dont l’incompétence se trouvait miraculeusement masquée par la stupidité de ses adversaires. Ainsi Pie X, avec la cauteleuse hypocrisie propre à l’univers vaticanesque de l’époque, approuva la Congrégation (le 29 janvier 1914) mais s’abstint de publier le décret de prohibition correspondant.

   Après quoi, la guerre tourna les esprits vers d’autres sujets et le successeur de Pie X, Benoît XV, comprit le caractère à la fois ridicule et dérisoire de publier la condamnation : quand l’Europe se livrait à l’un des massacres les plus irresponsables de son histoire, fallait-il s’en prendre à la lecture des Amants de Venise ?

   Puis le projet de décret fut tout bonnement « égaré » dans la jungle archivistique du Saint-Siège ! L’affaire semblait donc oubliée… Jusqu’à l’élévation, en 1922, de Pie XI au « trône de saint-Pierre ». Attaché à la pacification des esprits, il dénonça, le 23 décembre 1922, par l’encyclique Urbi arcano Dei consilio, la tendance des partis politiques, de droite comme de gauche, à ne pas rechercher le bien commun mais à servir uniquement leurs intérêts respectifs dans un climat d’intolérance, parfois même de haine, en flagrante contradiction avec le message chrétien. C’est ainsi, écrivait-il, que « les conjurations se multiplient, embûches, brigandages contre les citoyens et les fonctionnaires publics eux-mêmes, terrorisme et menaces, révoltes ouvertes et autres excès de même genre (…) Ce qu'il faut, c'est une paix qui pénètre les cœurs, les apaise et les ouvre peu à peu à des sentiments réciproques de charité fraternelle ».

    Maurras et l’Action-Française auraient dû entendre leurs oreilles siffler ; il n’en fut rien. Bien au contraire, le mouvement parut se radicaliser, sur le plan intérieur par les violences des « camelots du roi », et sur le plan extérieur par une hostilité virulente à la diplomatie pacifiste d’Aristide Briand, à l’accord de Locarno de 1925 garantissant les nouvelles frontières de l’Allemagne et à l’entrée de celle-ci dans la Société des Nations (SDN), toutes mesures qu’approuvait Pie XI dans son espérance de paix à long terme.

   Et voilà que celui-ci retrouve miraculeusement le projet de décret de 1914 : un archiviste du Vatican ne l’avait pas classé au bon endroit ! Est-il toujours d’actualité ? La traditionnelle prudence papale voulut qu’on enquêtât sur les résultats de l’ancienne enquête, mission confiée à l’archevêque de Bordeaux, le cardinal Mgr Pierre-Paulin Andrieu. Qui, dans La Semaine religieuse du 27 août 1926, se prit lamentablement les pieds dans le tapis. Accusant l’Action-Française et les ouvrages de Maurras de tout et de son contraire, se trompant de références, introduisant de fausses citations, ne comportant aucun véritable argument de fond, bref un document calamiteux. Et sur lequel, néanmoins, Pie XI décida de s’appuyer pour mettre en demeure, le 20 décembre 1926, les catholiques français de prendre leurs distances avec l’Action-Française.  Laquelle riposta, dans son journal du 24 décembre, par un Non possumus, en première page et en gros caractères, de la plus grande maladresse. Riposte contre riposte : un décret du Saint-Office du 29 décembre publia le texte du décret de 1914 et y ajouta la mise à l’index du journal, « en raison des articles écrits ces derniers jours surtout ».

   Le plus frappant dans cette condamnation, outre son anachronisme et la grotesque réapparition d’un texte égaré, réside dans l’absence de motivation : la doctrine de l’Action-Française est mauvaise, voilà tout. Ce qui fit justement écrire à Emmanuel Beau de Loménie : « si les attaques du pape n’avaient été inspirées que par la découverte du caractère antichrétien de certaines thèses maurrassiennes, le premier souci qui aurait dû s’imposer au Vatican était définir avec précision, en théologie et en doctrine, ce qu’il estimait condamnable et hérétique dans lesdites thèses. »

   S’ensuivirent, jusqu’en 1939 et la réhabilitation de l’Action-Française par Pie XII, polémiques et drames de conscience dont purent sans réserve se gausser les ennemis de la monarchie comme du catholicisme. Une querelle qui, comme celle de l’affaire Dreyfus, aurait pu être facilement évitée, juste avec un peu de dialogue et d’ouverture d’esprit.

 

Daniel de Montplaisir

Commentaires  

#3 Hervé J. VOLTO 02-01-2017 11:02
Tout à fait d'accord avec Meuse ! Le premier ennemi du Roi qui viendra sera le Vatican, le Saint Siège étant infiltré jusqu'à son sommet par ,les ennemis de la papauté et de la Royauté.

Le Roi est la seule autorité Légitime émant de Dieu.

Tout vrai Royaliste sera Catholique de tradition, Monarchiste parce que Catholique et Français, et patriotique.
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#2 Meuse 29-12-2016 11:28
Analyse intéressante et originale, à laquelle je ne souscris cependant pas tout-à-fait, du moins en ce qui concerne sa conclusion. Il n'était pas possible d'éviter la crise car Pie XI ne cachait pas depuis bien avant son élection son intention de "briser" l'Action Française. Et ce pour des raisons très particulières et très actuelles. Pie XI en effet, estimait qu'un tournant devait être pris par l'Eglise sur le plan politique, tournant qui devait selon lui la conduire à se réconcilier avec la Gauche. Pour cela, il fallait faire sauter le verrou intellectuel prestigieux qu'était l'Action Française. Dans ce choix, le pape donna à ses subordonnés des instructions d'une rigueur exceptionnelle, qui d'ailleurs ne pourront plus jamais être mises en pratique: refus des sacrement, y compris la confession et le mariage, demande de dénonciation aux fidèles (des paroissiens qui lisaient l'AF), révocation des évêques et des cardinaux qui n'approuvaient pas publiquement sa décision. Il faut dire que ce pape était d'un autoritarisme effrayant. Au reste, cette politique, pour cruelle et désastreuse qu'elle fût, n'eut pas de conséquences sanglantes au moins directement. En revanche la même règle fut appliquée aux Cristeros du Mexique, qui furent carrément livrés par la Papauté à leurs ennemis, qui en exécutèrent 75.000 à la mitrailleuse, sous les yeux du négociateur pontifical. Dante mettait au centre de l'Enfer le pape Boniface VIII. Si le poète florentin revenait du Royaume des morts, Pie XI aurait une chance de le supplanter.
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#1 Essayan 29-12-2016 08:14
Brillant parcours !!!!!
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