Vivons caché vivons heureux ?

Lettre d'un émigré

Il existe une tendance dans la société contemporaine à confondre sociabilité et mondanité : dans ce monde révolutionnaire qui possède le talent de parvenir à salir tout ce qu’il touche, ou du moins à salir toutes les perceptions de la réalité humaine, les relations sociables ne sont pas épargnées.

Nous ne connaissons que trop bien ces armées de corps sans âmes pris « dans le monde » qui ne voient tout que comme « intérêt » et « profit », pour  plus de « bien-être » et pour la « réussite », valeurs, comme ils disent, ancrés plus ou moins dans tous les esprits, au point de devenir une sorte de réflexe de pensée pervers dont on ne se rend plus compte.

Nous ne connaissons que trop cette insupportable « mondanité », si fausse qu’elle dégoûte, digne des meilleures scènes de la société des nations de Belles du Seigneur, avec des importants voulant parler à un sur-important, et méprisant le sous-important…. Pire, les gens ont la triste tendance de ne vouloir que faire du « réseau », comprendre accumuler du chiffre en nombres de contact sur les divers réseaux dits sociaux. Ceux qui sont moins lobotomisés, et qui connaissent sans connaître l’importance du contact humain, font aussi leurs réseaux, de façon artificielle, avec l’idée du « je t’utiliserai un jour à mon profit, mais tu peux aussi m’utiliser à ton profit ». Dans tous les cas, il faut surtout toujours être lisse et sans aspérités, pour ne jamais être hors du réseau, mais en même temps on se fiche éperdument des gens en face, qui ne sont que des pions, là à ma disposition pour mon égoïsme, et moi aussi paradoxalement esclave de leurs égoïsmes…

Cela a de quoi vous dégoûter du « monde », certes, et crée de plus cette atmosphère délétère où le regard passe son temps à juger l’autre comme pour se venger de toujours se faire juger, sur des critères foncièrement révolutionnaires, c’est-à-dire faux.

Cette situation est réelle, mais elle n’empêche pas pourtant de nouer de vraies relations, elle les rend plus difficile, c’est tout. Le risque en revanche est de pencher, par réaction, vers une sorte de misanthropie qui rejette toute sociabilité qui ne serait pas intime. J’ai mes gens intimes : ma famille, mes amis, mais guère plus, et ce cercle n’a que peu d’occasions de s’élargir. Pour les autres et le reste de la société, je sors avec ma carapace qui m’interdit de nouer facilement aucune nouvelle relation. Pire, je fuis hors de la société sans être moine, je refuse toute discussion, je peux prendre le risque de devenir méprisant et aigri. À trop être attaqué et mis sous pression, ce genre de tentation n’est pas étonnante, et l’on imagine bien de quelle façon on peut en arriver à voir toute « sociabilité », toute « relation sociale » comme mauvaise.

Ce n’est pourtant pas le cas. L’intériorisation de ce rejet de la sociabilité a la grande perversité de jouer le jeu de la révolution en accélérant, ou plutôt en interdisant la reconstitution d’un tissu social, en confinant les personnes seules ou en minuscules et faibles cercles bien frêles.

À réfléchir traditionnellement, la sociabilité est bonne tant qu’elle est dirigée par la charité et l’innocence, comme en toute chose. Tout lien est bon, à commencer par celui entre hommes. On ne peut être intime avec tout le monde, mais posséder cette sorte d’ouverture, preuve de force, qui nous rend disponible dans le moment présent permet de créer ou recréer ces liens, même fugaces ; laisser la place à une personne âgée, partager un moment de complicité sur une scène amusante, être poli, s’intéresser à l’autre, etc. Tout cela rend non seulement la vie plus agréable à tout le monde, mais désactive les bugs des gens, tout en laissant la possibilité des rencontres, qui sont autant de cadeaux de Dieu.

Il est ensuite normal d’avoir des relations « sociables » dans son travail, ses activités diverses, ses courses, etc. Ce qui n’en fera jamais une sorte de vil « réseautage » est la gratuité de cœur avec lequel on s’y dispose. Il est certain que quand trop n’ont pas cette gratuité, cela complique la chose, mais il est en réalité impressionnant de constater à quel point la plupart des gens ne demandent qu’à  recevoir cette gratuité pour enlever leur  propre carapace et s’engager tranquillement dans une sociabilité « normale » et saine. Le plus dur est le premier pas, qu’il faut savoir franchir.

La sérénité est une vertu essentielle en ce sens pour assainir le tissu social : la sérénité n’a pas peur, et il y a de la marge, du temps. Tout n’a pas à se faire tout de suite, et le temps reste de toute façon nécessaire pour construire de vraies relations, car c’est sur la durée que l’on se rend compte qui est digne de confiance ou pas, qui fonctionne en « réseautage » ou pas. Il n’y a rien de mal à faire des choses avec d’autres personnes, de collaborer, de chercher quelqu’un pour réaliser une œuvre avec lui : c’est au contraire ensemble que l’homme est fort. Il suffit que cela ne soit ni artificiel ni égoïste, mais que ces œuvres soient divines et véritables, et le reste suivra, avec le temps nécessaire aux choses. Cette sociabilité traditionnelle, royale pourrait-on dire, reste clef pour la paix et l’harmonie du pays, le salut et le bonheur des hommes : elle peut être globalement viciée aujourd’hui autour de nous en général, mais ne jouons pas ce jeu et ignorons cet état des choses en étant encore plus fort pour désactiver les tentations à faire du mauvais esprit et travaillons à donner de la charité aux autres. Discuter avec tout le monde, à commencer par ses ennemis, sans violence, mais avec fermeté, est aussi une qualité royale nécessaire, pour désactiver les conflits, ne pas s’isoler dans une logique fermée, et comme rôle d’union des cœurs, et de passeurs entre les différents mondes.

« Vivons heureux vivons caché ». Nous ne savons pas si cette phrase est vraie, mais elle va contre le devoir royal de sociabilité sereine : si tous les sujets vivent cachés dans une société délétère alors la société n’a pas de chance de s’assainir par manque de bons exemples, de conversions et de soins. Mais de toute façon, l’isolement est chimérique : la société nous atteint forcément, alors mieux vaut l’affronter tranquillement et sereinement, en étant « dans le monde mais non du monde », force incommensurable qui fait bouger des montagnes.

Il est d’ailleurs un trait particulier que les familles « traditionnelles » et anciennes, à commencer par la Maison de France, ont dans le sang la capacité naturelle d’entretenir une « mondanité royale » : la politesse comme support des relations véritables en permettant de tout dire en vérité tout en délicatesse et sans violence ; capacité de créer du lien, par une charité naturelle dans les relations, et une sérénité désarmante ; habitude de l’entretien de bonnes relations, par des attentions et des réflexes qui apaisent et harmonisent les mœurs, tout étant des signes de charité toujours humbles et sobres ; et enfin capacité de faire émerger des œuvres en permettant, par cette « mondanité royale », c’est-à-dire substantielle et véritable, de fonder des relations durables, et de mettre en relations des gens construisant des relations durables et pérennes, dont les fruits ne sont pas « un profit d’argent maximisé et quantitatif » mais des œuvres sublimes qui peuvent se décliner sur tous les tons en fonction de toutes nos singularités.

Pour Dieu, pour le Roi, pour la France,

Paul de Beaulias

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