Lettre d’un émigré – La liberté n’existe que subordonnée à la morale

La liberté n’a de sens que soumise à la morale. Ce genre d’affirmation a été une évidence de tout temps et partout de façon quasiment universelle, et fut considérée en Europe chrétienne comme une évidence si ancrée qu’elle se développait tout naturellement dans toute la société. La chute du monde contemporain n’en apparaît que plus lourde, dans ce monde bête qui croit que la « liberté » c’est « faire ce qu’on veut », et, dans le meilleur cas, en ajoutant « tant que cela ne nuit pas aux autres », mais même cette réserve ne se voit plus guère récemment.

Cette fausse liberté est jugée absurde devant le tribunal de toute l’humanité : que l’homme soit pourvu du libre-arbitre, c’est un fait évident, et qu’il en use, c’est aussi évident, ce ne sont que des faits. Dire en revanche qu’en user  à discrétion constitue la « liberté qu’il faut conquérir » est une folie satanique : on fait du moyen une fin, en effaçant au passage la morale. Non, évidemment non, la vraie liberté consiste à choisir librement de remplir nos devoirs en tant qu’homme, en d’autres termes, la liberté consiste à accepter notre nature et ce que nous sommes. Pouvoir ne sert que si cette capacité est dirigée vers le bien. Il est important de pouvoir afin d’œuvrer au bien, mais pouvoir ne vient qu’en seconde position, après le choix de la liberté, soit l’action posée par la volonté qui consiste à honorer notre nature substantielle, et de servir pour l’accomplissement de nos devoirs. Là, seulement, nous atteignons une plénitude de la liberté, par l’harmonie de ce que nous sommes et de ce que nous faisons, dans la communion et la coopération toujours activement continuée et voulue librement avec Dieu. L’exercice du libre-arbitre pour s’éloigner de Dieu, soit ne pas accepter sa nature et aller ailleurs, consiste à se lover dans les entraves du mal – à proprement parler le manque de bien, soit le manque de Dieu en d’autres termes – en supprimant toute harmonie et donc de liberté, ce qui génère forcément de souffrances et de conséquences néfastes, sur soi, et sur les autres (puisque souffrances et conséquences néfastes proviennent de la résistance que nous opposons à aller vers notre fin, vers notre bien ultime Dieu, ou encore autrement dit, à l’abandon des efforts nécessaires pour se diriger vers le bien, particulièrement dans notre condition blessée, et de la recherche nécessaire de l’aide de la grâce). Cet exercice vicié du libre-arbitre dans le monde contemporain que les modernes appellent « liberté » est ainsi à proprement parler le choix de se rendre volontairement esclave à une quelconque idole (l’ego, l’argent, la matière, la connaissance, etc).

Sans aller jusqu’à ces extrémités modernes qui confondent liberté et libre arbitre, intéressons-nous aussi plus simplement à la liberté « qui ne rogne pas sur celles des autres ». C’est en d’autres termes la compréhension qui consiste à croire que la liberté signifie faire ce que l’on veut tant que cela ne gêne pas les autres. Ce n’est déjà mieux que rien, me direz-vous, mais l’on sent bien que cette liberté-là reste aussi moderne, puisqu’elle reconnaît que la liberté consiste « à faire ce que l’on veut », et la continuité logique  est bien la liberté moderniste extrême dont nous avons parlé plus haut, puisque dans cette logique aucune raison n’est suffisamment bonne pour limiter la liberté, qui ne peut que grossir, comme un cancer – ce qui se passe dans la société actuelle, avec les droits  et toutes les absurdités afférentes de ces gens qui se réduisent en esclaves de leurs lubies ou de celles des autres. Ainsi, la liberté « qui ne rogne pas sur celles des autres », ne suffit pas dans cette compréhension moderniste, mais il existe un moyen de l’interpréter traditionnellement.

Comme tout cela n’est plus évident aujourd’hui, malheureusement, nous nous proposons d’appeler un témoignage d’un Japonais qui a vécu à cheval entre le temps féodal et la restauration royale au Japon, grand artisan de la « modernisation » (matérielle mais heureusement pas « spirituelle », car cette modernisation-là n’est rien d’autre que la mort de l’esprit). Il n’est pas chrétien, il n’est pas un grand noble, ce fut avant tout un artisan de l’éducation dans le Japon de la restauration. Sa langue simple et ses exemples frappants parlent bien et soulignent ce que doit signifier « ne pas gêner la liberté des autres » selon le bon sens traditionnel :

« Pour s’adonner à l’étude, il est clef de connaître ses devoirs[1]. Les gens doués d’un génie inné qui ne l’ordonne pas ni ne le relie [à leur vocation d’homme] pourront peut-être parvenir à un état de grande liberté une fois qu’ils deviennent hommes ou femmes mûrs, mais ils sont trop nombreux à tomber dans une débauche égoïste, qui ne connaissent plus leurs devoirs, tout en proclamant simplement une liberté autonome [en oubliant leurs devoirs d’hommes]. Ces devoirs se fondent sur la vérité céleste et la nature humain, et prennent comme règle d’or de construire sa liberté personnelle sans jamais gêner les autres [dans leur vocation d’homme][2]. La frontière entre liberté et égoïsme se trouve dans le fait de gêner ou non les autres [dans leur vocation d’homme]. Prenons un exemple : quelqu’un qui utiliserait son argent pour boire à déraison et s’adonner à la débauche pourrait sembler à d’aucuns un comportement du domaine de sa liberté personnelle, mais ce n’est pas le cas : la débauche d’une seule personne est un mauvais exemple pour tous, et son comportement vient troubler les mœurs en société, et donc vient gêner la morale des hommes, et même si l’argent dépensé appartient bien à cette personne, son utilisation peccamineuse ne peut-être pardonnée. »[3]

À l’autre bout du monde dans un pays grandement païen, le sens de la liberté obéit parfaitement aux maximes universelles : la liberté n’a de sens que dans les « devoirs [qui] se fondent sur la vérité céleste et la nature humaine ». Et tout de suite en suivant, ne pas gêner les autres ne signifie ne pas « entraver » la liberté des autres dans un sens matériel, mais bien dans un sens spirituel : la liberté consiste à ne pas gêner les autres dans leur marche sur le chemin vers Dieu, donc, de façon positive, la liberté consiste à vivre vertueusement et contribuer à l’édification des autres par le bon exemple donné.

L’exemple de l’ivrogne est ainsi parfait : personne ne pas avoir « le droit » de commettre ce que nous appellerions en Occident des pêchés, car cela ne fait pas que perdre la personne qui pêche – ce qui est un peu le présupposé cynique de notre fausse liberté vue par ceux aux cœurs froids qui ont encore une conscience morale ou qui savent ce qu’est la morale, mais qui se fichent bien de la déperdition des autres -, mais constitue encore plus un mauvais exemple et encourage le pêché dans la société, provoquant ainsi des comportements antisociaux, car, au fond, cette liberté contemporaine consiste à autoriser l’impunité du crime sans punition, ce qui revient à l’encourager. L’ivresse nuit ainsi par exemple à la personne ivrogne en soit, à sa santé, mais son spectacle nuit à tous car détourne de la vérité, encourage au vice, c’est-à-dire au refus de notre nature et des vérités « célestes ». La fin n’est ainsi jamais indifférente, et la liberté n’est donc pas faire ce que l’on veut.

L’homme est libre de choisir le mal, mais pour son malheur et celui des autres, rien de plus, rien de moins. Comme il est libre de choisir une vie en conformité à sa nature d’homme. En revanche, dire que l’usage quelconque du libre-arbitre est indifférent et constitue la liberté, voici un mal indécrottable, car c’est encourager sciemment au malheur des gens, et c’est la faillite de la société, qui est là non pas pour attirer les gens à leur perte, mais pour les élever vers le bien. Un pêché est un pêché, et la liberté consiste à user en bien de tout ce que nous avons, en particulier de notre libre arbitre, simple outil, simple don pour nous diriger vers notre fin.

La société royale est d’abord l’incarnation de cette liberté-là par l’exemple incarné de la Maison de France elle-même, mais aussi la justice royale, excellemment juste, et donc cherchant constamment à rapprocher la société de l’ordre divin, en récompensant et punissant en fonction des mérites. Car le libre-arbitre peut nous autoriser à choisir le mal, mais il y a toujours des conséquences, et la justice royale, en châtiant, cherche à rattraper, à racheter le fauteur avant qu’il ne soit trop tard dans son jugement après la mort devant le juge éternel.

Paradoxal tout cela, me diront peut-être certains. Et pourtant, c’est une évidence universelle  dans tous les siècles et toutes les sociétés…

La royauté incarne naturellement et tranquillement ce genre de principe fondamental de base, d’où l’urgence de la restauration, qui signifie aussi par là-même la restauration de ces principes, pour une liberté véritable, c’est-à-dire l’encouragement à choisir librement le beau, le bien et le vrai, dans une vie d’œuvres dans la confiance divine. Notre chance, peut-être, c’est que l’idée de liberté est si inversée aujourd’hui qu’elle corrode activement et rapidement la société, rendant impossible que cet état des choses continue longtemps. Seule une restauration légitime peut nous permettre de surmonter le risque que la morale universelle soit rétablie par d’autres que des français dans notre royaume…

Pour finir, voilà ce que nous aimerions que tout un chacun sache. Sachez donc que tout ce que vous faites est exemple et édification autour de vous, même si vous ne vous en rendez pas compte, ce qui est une raison déjà suffisante pour choisir de faire le bien, avant de le réaliser par pure naturelle et amour oubliant même l’effet irradiant, qui ne fait alors que se démultiplier encore plus.

Pour Dieu, Pour le Roi, Pour la France,

Paul de Beaulias

 

[1] NdT que l’on pourrait aussi traduire « limites », mais devoirs va mieux dans ce contexte.

[2] Souligné par nous

[3] Yukichi Fukuzawa, L’Invitation à l’étude, chapitre 1

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