Mise au point : secret, mystère, dissimulation et mensonge

Cet article est une mise pour mieux comprendre la communication du CEH publié le 1er décembre: 

 

« Le XVIIe siècle a valorisé le secret, l’associant à toutes les réalités précieuses. En matière religieuse, les sujets théologiques sont réservés aux plus savants, en particulier l’aspect mystérieux de toute religion, les mystères de la foi. En matière morale, la confession a besoin du secret, et le roi lui-même se soumet à cette obligation, faisant de son confesseur une personnalité à laquelle on attribue un rôle majeur, souvent à tort. Le savoir, les connaissances en général, sont aussi l’affaire d’un groupe étroit de savants ou d’érudits et les mathématiciens se mettent en quête d’un modèle parfait pour protéger le secret. Finalement, chaque activité humaine développe sa part de mystère. Elle enveloppe en particulier la personne du roi, gardien de l’Etat.»[1]

 

L’époque moderne est par trop machiavélique : elle s’obsède de raison d’état et d’entorses à la morale, soi-disant pour le meilleur des mondes ou le bien commun. C’est en tout cas la vision classique que nous avons de cette époque. Reflète-t-elle véritablement la réalité ? Certainement pas complétement. Il ne faudrait pas croire que cette sorte de fascination malsaine pour ce qui frise le mensonge était si répandue que cela.

Le sujet aujourd’hui consiste à rétablir quelques principes et définition sur les thèmes de mystère, secret, dissimulation et mensonge. Il est important de clarifier le sujet, pour mieux comprendre, et ne pas se fourvoyer dans ces terres mouvantes de mots voisins mais bien distincts.

 

Il ne faudrait pas croire en effet que la dissimulation ou le secret sont bons en soi. La citation ci-dessus opère une grave confusion entre plusieurs ordres, le politique et le religieux. Confusion qui vient de la confusion entre plusieurs ordres de vérité.

 

Affirmons d’abord qu’il n’existe pas de vérité véritable qui ne soit pas bonne à dire : par exemple, « Dieu est unique en trois personnes » est une vérité qui ne saurait jamais être suffisamment répétée et transmise. Rien ne peut justifier la dissimulation de vérités essentielles à notre salut, en particulier donc les vérités de la Foi. Avec toutes les implications dans la morale : rien ne justifie le mensonge, et ce qui est bien est bien, et ce qui est mauvais est mauvais. Savoir le dire clairement et l’affirmer est toujours digne de louanges. C’est au fond une lâcheté de dissimuler dans ces cas de la vérité essentielle, que ce soit par conformisme ou par peur : nous n’en sommes pas tous capables, mais pour les vérités de foi par exemple, il est évident qu’il est forcément mieux de mourir en martyre pour avoir affirmer les vérités éternelles, plutôt que de dissimuler et prendre le risque de perdre son âme. Ceci dit, il n’est pas possible d’exiger le martyre de tous, donc la dissimulation peut être acceptable, voire nécessaire, pour éviter l’apostat, et donner de belles manifestations de foi, voire transmettre la foi. Mais ce ne peut être un idéal : l’idéal est la martyre, c’est une évidence, puisqu’elle sauve l’âme à coup sûr.

De même pour les vérités naturelles qui n’ont pas besoin de la révélation : le rôle du père, le rôle de la mère, l’ordre social, la justice naturelle, plus secondairement, les lois scientifiques, etc.

 

Autre clarification importante : ne nous méprenons pas sur le sens de « mystère ». Il signifie étymologiquement, effectivement, « ce qui est caché », mais cela n’a rien à voir avec le sens chrétien du terme. Il n’existe pas et nulle part dans la foi catholique de secret gardé ou caché. Toutes les vérités sont révélées et visibles, il suffit de vouloir les voir et les accepter. Non, le mystère, comme celui de l’Incarnation, ou de la Rédemption, signifie simplement que ces vérités révélées, et donc manifestes et publiques (la résurrection de Jésus-Christ s’est passée historiquement et publiquement, accomplissant le mystère de la rédemption) ne sont pas compréhensibles par notre raison humaine. C’est au fond une sagesse divine qui nous dit : je vous révèle mon intimité, et votre place dans la Création, car vous ne pouvez pas le saisir par vos propres moyens, et vous ne pourrez jamais le comprendre par vos propres moyens. C’est simplement rappeler la limite de notre condition et de notre raison : nous ne saurions comprendre des vérités de l’Être par excellence qui nous dépasse donc de façon infinie, mais cela ne nous empêche pas de profiter de ces vérités, de les contempler. Les mystères sont des vérités révélées qui nécessitent l’action d’autre chose que la simple raison – sans aller jamais contre la raison. Le mystère est objet de contemplation, et il possède une part insaisissable par la raison humaine, mais il n’y a rien de caché que l’on pourrait savoir. C’est notre pauvre condition qui nous interdit par nature d’être ce que nous ne sommes pas. Tout simplement.

Il faut donc se méfier de comprendre le mot « mystère » comme ce qui est secret : rien de plus faux. C’est le retour au paganisme, et aux ésotérismes, qui font croire qu’il y a une vérité cachée, pour cacher surtout leur ignorance, et pour voiler la vérité révélée. Franc-maçonnerie et autres avatars chérissant le secret, et les religions à mystères à l’antique ainsi que tous les gnosticismes qui font croire que la raison humaine sait tout sont des sectes dangereuses. Nous baignons dans cet univers.

 

En bref, le secret n’est jamais bon quand il s’agit de taire la vérité, ou de cacher le mensonge et l’erreur pour les développer. Idem pour la dissimulation.

Au fond, la problématique soulevée par le secret en politique ne peut être bien compris que sur l’angle morale : pour quoi le secret est-il utilisé. Si c’est pour le bien, pourquoi pas. Mais certains secrets ne peuvent jamais être bon : celui qui voile les vérités, et celui qui voile le mensonge. Louis XIV et les hommes du temps le savaient bien, et ce n’est pas l’usage du secret et de la dissimulation dont ils faisaient. Le roi de France a toujours soutenu et protégé l’autel. L’exception confirmant la règle.

 

Dans le champ politique ou séculier, le secret et la dissimulation, s’ils ne peuvent jamais devenir des principes ou des buts, peuvent constituer des moyens parfois nécessaires. Le père qui enseigne à ses enfants ne peut pas tout dire tout de suite, il faut être prêt à l’entendre. On ne dissimule pas dans ce cas, l’on ne fait que pourvoir la vérité graduellement, en sachant aussi que les actes parlent plus que les paroles, que c’est par le modèle que l’on forme les enfants.

Parfois, le secret et la dissimulation peuvent avoir du bon : c’est la question de la transparence. Si révéler un fait – mot qu’il faut préférer à vérité, qui contient une charge morale et religieuse plus grande- provoque un scandale qui provoque lui-même bien des maux et des atteintes morales, il est évidemment préférable de garder le secret. Autant la vérité doit toujours être l’objet de la publicité, autant rien de tel pour les faits : on doit se ficher la plupart du temps de qui a fait quoi à quel moment. La seule question c’est le salut des âmes et le bien public. Ainsi que la pénitence et l’amendement : d’où le secret de la confession, qui n’est pas taire la vérité, au contraire, mais faire taire les scandales et les mauvais traitements que des faits révélés peuvent faire encourir à l’âme fragile, et la garantie, le privilège, de s’épancher à Dieu et de se faire pardonner par le ministère du prêtre.

Et donc, hors du confessionnal, il y a interdiction de toute omerta : le crime doit être puni, et connaître un crime impuni sans rien faire est une faute. Cela ne veut pas dire faire un scandale public, la charité oblige à tenter de régler l’affaire d’abord par la personne concernée, pour qu’elle se dénonce elle-même par exemple, ou via ses autorités proches : ce qui compte c’est satisfaire la justice, soit réparer le crime d’une part, et obtenir la contrition et la pénitence du fautif. En général pas besoin de la scène publique.

Cette dissimulation n’est au fond qu’une pudeur courtoise : il n’est pas besoin de montrer à tous vents certaines choses, et la délicatesse cherche à régler ce qui doit être régler le plus en douceur possible. En sachant être fort et intransigeant quand il le faut. C’est tout ce que faisait un Louis XIV. Pas de culte du secret, mais une nécessité, pour le règne de la vérité, de ne pas dire des « faits » au fond secondaire comparés aux vérités éternelles – même s’ils peuvent être importants matériellement ou dans la gestion quotidienne . Ne pas annoncer clairement telle arrestation pour éviter une rébellion est un devoir pour le maintien de la tranquillité publique, certainement. De même pour les intentions, c’est une simple sagesse coutumière : le mondain et les hommes sont friands de ragots et de complots. Dissimuler ses intentions dans ce cas est salutaire, car c’est un moyen de juguler à la source tout ce déploiement de mauvaises pensées, voire de mauvaises actions, de ces ragots et autres phénomènes si ennuyeux et nuisibles pour l’audibilité des vérités dont il faut faire la publicité.

 

En bref : le secret est neutre, ce qui compte c’est son usage. Ainsi que la dissimulation, qui peut être honnête. Mais cela ne change pas le fond : mentir est mal, les vérités essentielles doivent être publiées et soutenues publiquement, la franchise intransigeante est charitable et nécessaire. Seuls des faits secondaires d’un point de vue de la vérité, ou par pudeur pour des choses qui peuvent être choquantes, mais au fond mineur, peuvent être l’objet de dissimulation et du secret politique : dans ce cadre-là, tout acte, toute parole arrive à tous les sujets, et il est quasiment impossible de savoir comment elle peut être réceptionnée. Donc en dehors des vérités essentielles, il est toujours bon de garder le silence, sagesse antique et éternelle qui n’aime pas les bavards et connaît la valeur de la parole, et donc en fait un usage économe. Il ne s’agit plus au fond de dissimulation mais d’une simple sagesse et d’une humilité consciente de ses insuffisances.

Les malentendus sur ce sujet viennent à la fois du relativisme ambiant, mais aussi de ce culte étrange à la transparence, qui oublie toujours les vérités essentielles, et qui affectionnent au contraire le scandale et les faits secondaires pour faire jaser, et au fond développer les mauvaises pensées et encourager les mauvaises impulsions.

 

Avec ses clarifications, les époques passées, et l’action de nos rois devraient être plus lisibles et plus compréhensibles.

 

Antoine Michel

 

[1] Lucien Bély, La rupture de 1661, Actes de la XVIIIe session du Centre d’Études Historiques (7 au 10 juillet 2011)

 

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