Lettre d’un émigré – L’art de vivre en groupe ou une histoire de parapluies

Certaines anecdotes illustrent parfois certains phénomènes de société dont on ne prend conscience qu’au détour d’une expérience heureuse.

Nous avons ainsi pu l’autre jour prendre conscience une nouvelle fois, d’une autre façon encore, à quel point les japonais ont la sociabilité dans le sang et savent vivre en groupe de façon harmonieuse – et par contraste, nous avons aussi remarqué encore quelques restes de vieux réflexes d’auto-défense inscrits en soi-même, ce qui souligne aussi à quel point la société française est devenue une jungle.

Nous étions environ une bonne trentaine de personnes, qui ne se connaissaient pas tout à fait, certaines un peu, d’autres participant au rassemblement pour la première fois. L’objet de notre rassemblement se termine, et nous allons pour sortir, et aller dans un restaurant quelconque afin de prendre du temps pour faire connaissance autour d’un repas. Contre toute attente, une pluie drue tombait alors. De véritables cordes sous lesquels on ne peut manquer de se retrouver trempé en l’espace de trente secondes.

Les japonais sont prévoyants, et, si la pluie est annoncée aux informations, ils se munissent de parapluie. Sauf que la pluie en question n’a pas été annoncée, et la plupart d’entre nous n’avions pas de parapluies. Une petite moitié peut-être en avait, par habitude, de ces parapluies pliables que l’on entrepose dans son sac par précaution.

Voilà pour le décor. Répétons-le : un certain nombre de personnes ne se connaissent pas, et la plupart ne sont que de simples connaissances, avec seules quelques personnes se connaissant plutôt bien. Les gens sont sur le point de partir un peu en ordre dispersé pour se retrouver au restaurant. Vous n’avez pas de parapluie. Comme réagiriez-vous dans ce genre de situation ? Quelles sont vos premières pensées ?

Pour notre part, grâce à une acclimatation au Japon maintenant suffisante, nous n’avons d’abord pas spécialement réagi. Puis, néanmoins, une certaine pensée nous effleure l’esprit, une vieille émotion dont nous avions perdu l’habitude : cette inquiétude du « je vais me retrouver sans parapluie, et si je ne fais pas attention, perdre la trace des autres ». Cela arrive, vous en avez déjà dû faire l’expérience. Celui qui se trouve laissé-pour-compte dans ce genre de situation, à la traîne, que personne ne remarque car personne ne le connaît.

Rien de cela pourtant au Japon. Da façon presque extraordinaire, sans que rien ne soit pourtant ni prévu, ni qu’il y ait une quelconque organisation préalable, les gens se partagent les parapluies, naturellement, sans se poser de questions. Personne n’irait avoir la moindre inquiétude, et tous partage naturellement le parapluie, en acceptant de se mouiller ainsi un peu pour éviter que l’autre soit complétement trempé.

Ils ont le sens du groupe dans le sang en bref, et personne ne se trouve laissé-pour-compte. Personne de tout à fait trempé, mais un effort collectif en acceptant de partager son parapluie et donc de se laisser mouiller un peu afin de limiter l’exposition du groupe, et éviter ainsi qu’un membre du groupe se retrouve trempé jusqu’aux os. Du moment que cette personne est dans le groupe, même si elle est inconnue, même si elle n’est pas appréciée, elle sera aidée, ceci et cela n’étant pas des considérations du même ordre. On a beau détester un membre de sa famille, par exemple, il reste de la famille, et on l’aide.

D’aucuns, les râleurs, iront peut-être commenter que cette sorte de « sociabilité » automatique, comme la politesse d’ailleurs, c’est de l’hypocrisie, et qu’il n’y a plus de « bonnes actions », puisqu’on ne peut plus les distinguer des mauvaises actions, ou de l’indifférence, phénomènes qui se raréfient alors grâce à cette « sociabilité ». Nous répondrions que nous ne pouvons comprendre cet argument : cela veut-il dire qu’il vaut mieux que tout le monde s’entretue ? Ce qui ne réduit pas de toute façon la suspicion « d’hypocrisie[1] », puisque de toute façon ce genre de réalités qui ne peuvent relever que de l’intention et du for intérieur, ne peuvent jamais être parfaitement assurées et connues d’yeux d’hommes, privilège réservé à Dieu dans le ciel. Nous dirions au contraire que la vertu habituelle, ancrée dans les comportements, est toujours et foncièrement bonne, car elle encourage à de plus grandes œuvres et de plus grandes vertus. La critique « d’hypocrisie » est un peu trop simple et relève, à notre sens, d’une sorte de sentiment de dépit qui refuse le simple fait d’une vertu généralisée. Oui, on peut aider un inconnu ou un ennemi sans que cela soit hypocrite, au contraire ! Et ce n’est pas parce que ce genre de « petites œuvres vertueuse ancrées naturellement dans les comportements que plus personne ne remarque » ne demandent pas de grands efforts qu’elles n’ont pas de valeurs : au contraire, au grand contraire. Toutes les fois que ce genre de petites actions charitables sont faites, elles sont faites et les actions, elles, sont bien réelles et objectivement là - à la différence de l’hypocrisie, dont on peut toujours douter de l’existence ; et même dans le cas de l’hypocrite avéré, la bonne action reste une bonne action -, et les trésors d’efforts économisés par l’habitude et le cercle vertueux  qu’elle suppose peuvent être employés pour des œuvres plus grandes et plus capitales, qui demandent un véritable effort de la volonté. Cela n’est-il pas limpide comme du cristal ? À même niveau de volonté, selon les habitudes et le milieu, la grandeur des œuvres peut tout à fait varier, et on peut dire qu’une société où réaliser une « petite » œuvre demande une « immense » volonté est en mauvaise état – il existe évidemment partout des exceptions, comme les saints, qui, toujours et en tout lieu, parviennent à pousser la vertu au niveau héroïque, mais cela ne change pas la grande valeur des « bonnes habitudes sociales » pour la majorité des personnes dans une société donnée.

C’est pourquoi il est urgent de restaurer la sociabilité, et par là la société, chez nous, en France, afin de recréer un environnement qui permet de se comporter vertueusement dans toutes les petites choses sans même y faire attention, et créer ainsi ce cercle vertueux, que manifeste et incarne la voie royale, qui encourage à la vertu et à marcher dans le chemin des hommes vers Dieu. Tout alors devient plus aisée, plus naturelle, plus coulant, pour le meilleur. Et cela permet aussi de désactiver enfin cette déplorable tendance moderniste de ne vouloir voir que le mal, là où il y a aussi du beau, et parfois d’inventer des « maux » là où il n’est pourtant pas de la compétence humaine de juger, réflexions qui tuent trop souvent l’œuf les actions restauratrices.

Pour Dieu, Pour le Roi, Pour la France,

Paul de Beaulias

 

[1] Nous ne parlons pas ici de l’hypocrisie flagrante de celui qui dirait une chose et qui fait le contraire : dans ce cas-là le constat est objectif, et le vice s’apparente au mensonge, puisque paroles et actes ne sont pas en ligne. Cette hypocrisie-là reste pourtant très différent de celle dont nous parlons ici, celle qui cherche à accuser des intentions et des pensées quand rien dans les actes ou les paroles ne sont en contradiction. La politesse serait un sujet pour un autre article, mais en un mot rien d’hypocrite dans la politesse traditionnelle : au contraire, la politesse permet de dire les choses franchement sans troubler l’harmonie outre que nécessaire, et elle permet aussi de se souvenir de la nécessité absolue du respect envers autrui – pour prendre conscience de la nécessité de la charité, ou de l’amour du prochain – et la finesse sociale suffisante pour savoir donner à ce respect de nombreux degrés, tout en sachant aussi distinguer ses objets – actes, positions, fonctions, mais jamais les personnes en elles-mêmes.

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