[Ex-Libris] Le Roi, Mythes et symboles.

Jean-Paul ROUX, Le Roi, Fayard, Paris, 1995.

 

Voilà un beau livre commis par historien de métier, où l’on sent le polissage des années de recherches qui permet d’enfanter le livre bien équilibré, clair, qui sait où il va, qui n’abandonne rien en précision, avec de nombreuses notes et une bibliographie fournie, sans que cela nuise à la clarté et la fluidité de l’ensemble, les notes étant renvoyées en fin d’ouvrage. Il évite tous les travers de trop de ces livres universitaires qui se font une joie, semble-t-il, d’être ennuyeux

 

L’auteur a pour spécialité première l’histoire des peuples turcs et mongols. Il a beaucoup publié sur la question. Entre temps, il semble avoir cheminé, et il porte un regard très large sur la nature de la royauté, en particulier sa nature sacrée, et son universalité dans l’histoire humaine :

 

« J’aurais volontiers intitulé ce livre Le Roi sacré si, ce faisant, je n’avais pas risqué de commettre un pléonasme. »[1]

 

Il traite évidemment des fonctions de justicier, de pater familias national, de soldat du roi mais il va bien plus loin en présentant tous les caractères de la royauté et ses symboles, tels qu’ils se retrouvent dans les différents peuples et aux différents âges.

 

Il arrive ainsi à conclure en mettant en évidence cette frappante universalité de la royauté, dont on sent qu’il a pu constater l’existence au travers de ses recherches, qui lui ont imposé certains faits. Suivons-le ainsi dans ses constations :

 

« Mais contrairement au sang et à la plupart des objets sacrés, il n’est pas ambivalent, à la fois bon et mauvais, faste et néfaste, pur et impur. Quel qu’il soit entant qu’homme, le roi a, en tant qu’objet sacré, une seule valeur qui est entièrement positive. Si ses manques ou ses défauts sont trop grands pour qu’on puisse lui accorder sans réserve cette valeur, on s’empresse de tout tenter pour y remédier ; et s’il la perd, on ne le considère plus comme un roi, mais comme un tyran ou un usurpateur, et on ne tarde pas à le renverser. En quelque sorte, il en va avec lui comme avec Dieu : c’est dans la foi qu’on lui porte qu’il trouve son existence. »[2]

 

La royauté constitue en effet une sorte de phénomène consubstantiel à l’humanité, qui se retrouve partout, et qui exprime une soif inextinguible de l’homme, ou plutôt qui l’incarne. Sentiment si fort que même en France, après deux siècles révolutionnaires, les mots « roi » et « royauté » résonnent toujours positivement. Les révolutionnaires ont voulu tout salir, mais ils n’ont pas réussi à salir le mot de « roi » qui conserve mystérieusement cet écho tendre. Il peut être moqué, il peut être méprisé, mais pourtant il est à part. Il berce nos contes, nos enfances, nos rêves. Nous sommes loin des « monarques », « empereurs » et autres vocables beaucoup plus froids et distants qui nous sont familiers. Demander au passant lambda de citer un roi méchant, il aura du mal à comprendre la question.

Ce phénomène existe partout et il est si fort que royauté et tyrannie sont intrinsèquement incompatibles :

 

« Malgré les mauvais rois et les aberrations que le culte royal a entraîné, lesquelles furent plus celles des hommes en général et de la mentalité de l’époque que celles des souverains eux-mêmes, l’institution n’en souffrit pas puisqu’elle a subsisté ; et ce, non parce que nos aïeux étaient moins difficiles, moins intelligents et moins civilisés que nous.

Tout au long de l’histoire humaine, les peuples ont pu connaître des moments de désespoir et de révolte. Mais ils ont surtout éprouvé de profonds sentiments de confiance, de respect, de vénération pour ceux auxquels ils avaient leur destinée et en qui ils voyaient des élus de Dieu et de leurs représentants. De ces sentiments, il fallait aussi rendre compte.

En définitive, l’histoire de la monarchie est celle d’un grand amour réciproque entre le roi et ses sujets. »[3]

 

Ce livre est à lire dans tous ses chapitres. Car, outre ces considérations générales, il énumère toutes les caractéristiques de la royauté dans l’histoire, ses mythes, ses symboles, ses fonctions. Tout y passe, les cérémonies, les investitures, les sacres, les objets, les conceptions cosmiques, magiques et sacerdotales, etc. Sans tomber dans le travers de ces livres trop généraux qui veulent parler de tout et sur tout, par trop universalisés : le ton est juste, et les citations solides, démontrant une grande érudition et une vision claire.

 

Ce livre a néanmoins une seconde force qui devrait en faire un incontournable pour parler de royauté : il ne tombe pas dans le travers de l’indifférenciation universelle, et il sait faire le pont salutaire, et juste, entre les royautés « primitives » et païennes et les royautés chrétiennes, franchissant ce mur que tant de spécialistes se refusent à franchir, ou le franchissent très mal.

L’idée royale est certes universelle et se retrouve partout et dans toutes les cultures, mais elle n’en pas pour autant monochrome et monotone.

 

Il souligne, dans l’ordre même des chapitres, comment la royauté est au fond une institution divine, même chez les païens, et comment cette institution préfigure, et constitue comme le véhicule qui, dans un certain sens, remplace le rôle de l’Ancien Testament chez tous les autres peuples exclus de l’alliance, et permet d’ouvrir la voie vers Christ, le Roi des rois.

Puis, il décrit les spécificités de la royauté chrétienne qui vient comme couronner et sublimer toutes les autres royautés, et en particulier la française, celle qui fut peut-être la plus christique au monde. Il balance ainsi entre préfiguration et accomplissement dans l’histoire des faits. Il se nourrit à une veine importante et essentielle de l’herméneutique des pères de l’Eglise de la vision de l’histoire et de l’interprétation de la Bible. En le sachant, ou pas ? Je ne sais, mais il est certain que cette concordance entre les caractères préfigurés dans la royauté naturelle qui se transcendent, et se perfectionnent, sans les faire disparaître, dans la royauté chrétienne est frappante et convaincante. Avec comme point d’orgue, que ce soit préfiguré et caché, ou accompli et visible, Notre Seigneur Jésus-Christ.

 

Ce livre n’est ainsi pas seulement un travail poussé et fourni permettant d’avoir une vision globale de tous les caractères de la royauté, ce qui en soit suffirait à en faire une référence, faits qui seraient alignés sans ordre, mais un travail au contraire bien ordonné qui progresse étape vers étape vers les nuées éternelles.

 

On appréciera aussi les deux derniers chapitres qui résument bien les caractères principaux de la royauté française.

 

Lisez-le et vous en sortirez grandis.

 

Table des matières :

Avant-Propos

Chapitre Premier : LA MONARCHIE

Chapitre II : LE ROI HOMME

Chapitre III : LE ROI DIVIN

Chapitre IV : L’HOMME-DIEU

Chapitre V : VIE ET MORT DU ROI

Chapitre VI : LES OBJETS DU ROI

Chapitre VII : LE CHRIST ROI

Chapitre VIII : LE ROI CHRÉTIEN

Chapitre IX : LE ROI, L’ÉGLISE ET LA NOBLESSE

 

Rémi Martin

 

 

[1] Jean-Paul ROUX, Le Roi, Fayard, Paris, 1995, p.13.

[2] Ibid, p.11

[3] Ibid, p.17.

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