Lettre d’un émigré. La belle prière

Nous voici un soir de fin de printemps, dont la brise marine intermittente contient encore quelques restes de la froideur récente qui nous tenait cois encore naguère.  Nous voici non loin des imposantes portes de bois du sanctuaire pour le repos du pays qui ne se laissent pas abattre par le triste sort d’être certainement les seules portes de sanctuaire à se fermer le soir ; non elles ne sont pas victimes des esprits malins, de cette peste qui ne parvient pas à ronger le cœur nippon. Avec leurs deux flambants blasons de chrysanthème, elles gardent en toute majesté les mânes du pays royal par excellence. Nous sommes assis dans la pénombre sur un des rares bancs publics de l’allée, en face d’un bras de route qui sépare l’entrée du sanctuaire de l’immense allée menant au sanctuaire. La nuit printanière est d’un calme irréel. Les dieux sont proches, même au cœur de la capitale de l’Est. Les hommes, eux, se font rares par ici, quelques conducteurs de taxis usent de ce bras de route comme pour se ressourcer, en dehors du monde profane.

Une mauvaise langue injuste dirait que ces mânes, si elles ne sont pas vilipendées, sont à tout le moins abandonnées. Et pourtant, il suffit d’ouvrir les yeux dans la pénombre qui nous cache providentiellement. En l’espace d’un temps bref très long d’une grosse quinzaine de minutes, nous avons pu contempler la simplicité humaine.

Un homme sur une bicyclette passe comme par hasard et sans prévenir, s’arrête brutalement, tout net juste en face du portique divin et des portes aux chrysanthèmes, comme foudroyé et tétanisé, comme attiré par une puissance mystérieuse. Il descend et sort de l’on ne sait où tout un attirail photo. Il restera là tout le temps de notre présence, disponible et libre de contempler.

Une femme passe ensuite, s’avance lentement vers le portique divin, se prosterne profondément, va se purifier tout aussi longuement. Elle disparaît de nos champs de vision pendant une bonne dizaine de minutes. Puis elle ressort, se prosterne profondément, si profondément, et se relève, tournée vers les portes. Elle reste immobile, en prière, interdite, pendant de longues secondes qui deviennent des minutes.

Enfin une femme porte des courses et marche d’un pas pressé certainement pour rentrer chez elle. Qui s’attendrait à ce qu’elle s’interdise tout net et sans prévenir juste en face des mânes ? Elle réalise une profonde révérence, tout en noblesse, puis repart. Exemple parfait de cette disponibilité de cœur malgré les occupations du moment.

Le Japon nous réapprend la simplicité de la prière, celle qui vient de l’âme et du cœur, celle qui est pure de toute projection sociale, de toute « dévoterie », de tout désir égoïste. Cette prière exprime un respect sublime, seul moyen, pour nous pauvres hommes, d’entrer en relation avec le divin dans un élan du cœur et de l’âme ; cette prière qui surtout est à l’abri des yeux indiscrets, que seule la Providence nous a permis de surprendre au coin de la rue, et que l’on remarque toujours plus, à qui sait regarder. Que nous puissions aussi prier comme si nous étions seuls même au milieu de la foule, en faisant abstraction du reste du monde. Que cette prière de tous les moments, dans l’intimité avec Dieu, nous soit donnée. Ainsi sera-t-il possible de marcher sur la voie divine, sur la voie royale, et, qui sait, de rayonner réellement.

Paul de Beaulias

Commentaires  

#1 PELLIER Dominique 21-06-2016 08:20
C'est comme terminer nos prières par un "au nom de Jésus", comme nous faisons dans notre tendance évangélique. Dieu sonde les coeurs et les reins, voit ou non notre sincérité.
Citer

Ajouter un Commentaire

Abonnez-vous à notre newsletter

Caricature du 13 septembre 2017
« C'est pas moi, c'est lui, m'sieur ! »

Aucun événement