Lettre d’un émigré. Histoires de salutations

Depuis le Japon, la sempiternelle et occidentale poignée de main en guise de salutation est une chose qui parait vraiment étrange. La poignée de main a quelque chose de violent. Une violence physique d’abord, quand l’on tombe sur celui qui croit que saluer c’est broyer la main de son interlocuteur par exemple. Une violence aussi faite à son intimité, car une fois une main tendue il devient très difficile de la refuser sans faire d’impolitesse ; et quand bien même sa propre main serait quelque peu sale, ou en sueur, et que l’on préférerait éviter à son interlocuteur ce contact désagréable, on peut au mieux assumer sa gêne et énoncer que sa main n’est pas en état de recevoir une poigne honorablement, en supposant encore que le malin interlocuteur, croyant bien faire en avançant sa main, ait le minimum de bienséance pour ne pas présenter une paume pas tout à fait nette… Il existe enfin une dernière violence dans l’aspect monolithique de cette salutation. Hors de la poignée, déjà bien peu nuancée – ou de la bise qui revient peu ou prou aux mêmes violences mais avec le sexe opposé – il ne reste plus que la voix et l’interpellation par un « bonjour » ou autre salutation verbale appropriée. Outre le fait qu’il est tout bonnement impossible de saluer verbalement toutes les personnes que l’on croise, il y a aussi la tendance à attendre en retour une autre salutation, et par une sorte de contrecoup inattendue, la salutation qui devait permettre de rapprocher deux personnes, peut installer un froid bien pesant.

A cela il faut mettre en contraste la salutation nipponne, qui fonctionne essentiellement par la révérence, comme d’ailleurs cela pouvait exister autrefois chez nous aussi. Cet art est raffiné à un point certainement inimité dans l’histoire de la Création. Elle évite déjà toute violence physique, puisqu’elle évite le contact physique. Le lien spirituel et invisible que le mouvement de la révérence met en place est étonnamment varié avec toute une gamme de subtilité et de prise en compte d’autrui. Depuis le faible hochement de tête, en passant, envers ce gardien ou ce vendeur qui vous salue lorsque vous passez, qui témoigne que vous avez conscience de sa présence et que vous lui êtes reconnaissant de sa salutation ; tout cela en une fraction de seconde, et même si vous êtes pressé ou préoccupé, vous témoignez déjà de cette sorte de charité, en signifiant que vous prenez en compte les personnes autour comme des « humains », que vous n’ignorez pas puisque vous les saluez. Puis le faible hochement de tête avec croisement du regard, qui déjà est bien plus fort.

Par-dessus tout, pourtant, la révérence qui emploie toute la moitié supérieure du cœur possède tant de nuances que de degrés d’inclinaison. Ce qui compte, c’est respecter l’autre. On se courbe, l’autre se courbera aussi, à l’inclinaison appropriée à la circonstance et aux conditions de l’interlocuteur. Et pour les excuses profondes, ou le respect suprême, tout le corps suivra jusqu’à se mettre à quatre pattes en forme de révérence suppliante, ou de révérence de salutation profonde. Le temps d’arrêt en position courbée est tout autant un marqueur de respect. Il ne s’agit pas de saluer ou non, mais de saluer selon la profondeur que l’on veut mettre. Les mots, eux, sont superflus, ou peuvent venir en plus, mais pas seulement comme l’ersatz de la poignée de main. Les mots ont quelque chose de moins sincère que le corps.

Mieux encore, on peut saluer non seulement ses congénères, mais aussi la nature, le divin – chose que l’on retrouve dans notre génuflexion dans les églises –, les lieux où l’on s’entraîne, comme pour remercier de la grâce d’avoir pu faire ceci ou cela, la grâce d’avoir reçu, et sans qu’il n’y ait personne d’autre que soi-même et Dieu.

Paul de Beaulias

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