Lettre d’un émigré. Pédagogie traditionnelle et pédagogie moderniste

Les relations verticales sont dans notre monde contemporain largement dénaturées, et ne se conçoivent presque exclusivement que comme un rapport de force d’un despote sur un esclave-objet. Pour grossir le trait, la logique moderne veut que le haut abuse du bas, le temps que celui-ci se révolte, prenne la place du haut, et abuse à son tour, ou, tout aussi détestable résultat, le bas admet l’abus comme la norme et se confine lui-même à un asservissement volontaire insensé et inconséquent ; un asservissement volontaire par faiblesse et de convenance, d’autant plus facile à mettre en place que le commun est anesthésié par le confort, la mollesse, l’atmosphère débilitante ambiante et les plaisirs faciles.

Cette défiance face au service et à la relation verticale ne date pas d’hier en Europe, semble-t-il[1], et il n’est question ici d’étudier comment l’engrenage infernal s’est mis en place, comment les serviteurs commencèrent à devenir ingrats envers les maîtres, et comment les maîtres commencèrent à abuser de leurs serviteurs, non pas ponctuellement, qu’une remontrance ou un châtiment, selon le sens, au pire sévère, aurait suffi à rétablir, mais en série, un mal en appelant d’autres – là où une action glorieuse et bonne aurait dû en appeler cent autres.  Le biais vient peut-être d’une sur-insistance  obsessive des côtés sombres et sales de l’homme et la minoration de son penchant au bien et ses bonnes actions, dans cette habitude des légendes noires, attitude proto-moderniste certainement, soupçonnant systématiquement tout bien apparent comme un mal caché, fils d’un intérêt caché, ou d’une saleté dissimulée.

Le maître, qu’il soit face à des enfants, à ses enfants, à ses serviteurs, ou à ses sujets, possède un rôle d’éducateur consubstantiel à sa nature. La figure du maître, le Père, a pouvoir absolu sur ses sujets, pour leur plus grand bien, car il possède l’immense responsabilité de les guider, les protéger, les éduquer, et les amener à Dieu. « Qui aime bien, châtie bien ». Cela est vrai, un maître aimant de ses sujets, s’il peut se tromper comme tout homme, le regrettera devant la souffrance de ses sujets et se réformera. Inversement, les sujets, devant la belle figure du maître aimant, et sévère face à nos égarements, seront reconnaissants et attendris, sachant que l’on s’occupe d’eux, et sachant à quel point le châtiment justifié est une grande action : quoi de pire que de gronder une personne que l’on aime, que de faire une remontrance à une personne que l’on aime, action qui peut apporter incompréhension et ressentiment de l’élève, de l’enfant, du cadet, dont le libre arbitre peut l’amener à persévérer dans le mal, ou à nier ses erreurs en les reportant sur le maître qui gronde. Cela devrait être une figure classique de la relation verticale, qui appelle l’adhésion des sujets au Roi, dans un lien d’amour avant tout, qui pourrait porter le Sujet, devant la dérive de son maître à la remontrance extrême : son sacrifice au Maître pour lui faire prendre conscience du mal qui le prend. Quel parent pourrait rester indifférent devant la mort de son fils, quelle que soit par ailleurs la folie qui aurait pu le prendre ? La révolte n’est pas une solution de bon sujet, c’est une démesure qui enfreint le devoir de fidélité. Ceci dit, accepter le mal est impossible, il faut donc combattre le mal par l’amour, du courage de la remontrance d’abord, puis du courage du service ultime, dans la conviction du lien d’amour qui nous relie au haut, et dans la conviction que tout homme a toujours la possibilité de se racheter, et dans la conviction qu’il ne faut pas répondre au mal par un autre mal, mais au contraire par un bien gratuit à la force irrésistible.

Dans cette optique, la pédagogie consubstantielle à la relation verticale change de visage, elle devient une conversion. L’élève, le sujet, l’employé  placé dans ce lien vertical d’amour qui se trompe n’aura pas même besoin de remontrance, la honte faite à son maître, le dépit de sa faiblesse suffira à le réformer et l’affermir dans la volonté de ne pas recommencer ou reproduire l’erreur. Le maître à la bonne habitude pédagogique aura peu de débordements, et ses rares châtiments  seront le plus souvent justifiés, et le lien et la relation d’amour et de confiance, qui prend du temps à se former, comblera les espaces d’imperfection, en particulier dans les temps difficiles, et l’éclatant service fidèle du serviteur remettra le maître sur le droit chemin, parfois par la remontrance tout aussi fondée dans l’amour. L’éducation dans la relation verticale se fait dans les deux sens, chaque sens pourvu d’une nature différente et non équivalente – ce qui explique pourquoi l’égalité confine à la barbarie, car elle équivaut aussi bien à la disparition de l’éducation.

Dans l’optique moderne de la relation verticale tel un rapport de force sans amour, la pédagogie ne marche que par la peur. Le rapport de force institutionnalisé, l’injustice devenue habituelle, le lien se dénature. Le despote ne l’est que tant qu’il est fort – grande différence d’avec le maître dont la force n’est jamais une nécessité ni une condition. Et le despote use de sa force de façon disproportionnée à la moindre faute de son élève, qui ne recommencera non par honte de décevoir, mais par peur et contrainte, installant les graines de la défiance, du ressentiment et de la haine. Ses penchants mauvais seront renforcés derrière la superficielle apparence de la soumission et de l’efficacité, grand échec de l’éducation qui ne devrait viser pourtant qu’à réduire les penchants mauvais, et cultiver les bons penchants. Le despote se sent toujours menacé, ou veut toujours détrôné le haut en usant du bas dans un cercle infernal et sans fin. Le despote est la première victime de la dénaturation des liens, et il se condamne sans le savoir à bien pire que ce qu’il ne pourra jamais faire subir aux autres.

La beauté de la tradition c’est que, quelle que soit la position, il nous est possible de nous comporter saintement, ce n’est qu’une question de volonté, de travail, et de Foi. Même le pire despote a la possibilité de se convertir et se réformer, si Dieu le touche à travers une action des plus saintes qui soient offertes par l’un de ses serviteurs.

Nous profitons d’un Roi bon et aimant qui nous élève dans sa pieuse figure de premier fils de l’Eglise, avec la vocation à devenir lieutenant de Dieu sur terre par le sacre. Il suffit de poser ses regards sur lui pour s’apaiser, et les méchants s’apaiseront.

Paul de Beaulias



[1] Défiance et idéalisme égalitariste que se distingue parfaitement dans De l’asservissement volontaire de Étienne de la Boétie.

Commentaires  

#1 Benoît Legendre 03-04-2016 23:27
Le grand problème des pédagogues dits "modernes", c'est leur incompréhension de la nature humaine. La pédagogie moderne, même si on y trouve quelques bonnes choses, c'est : "L'enfer est pavé de bonnes intentions" !
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