Lettre d’un émigré. Interdit aux étrangers

Au détour d'une promenade nocturne dans Shinjuku un certain magasin indique « Interdit aux étrangers ». La chose reste relativement classique, et on voit ce genre de mention en particulier dans les offres de location, ou aussi parfois d'emploi. Ce qui est curieux réside dans la réaction première et quasi-automatique de l'étranger et en particulier du Français qui va se révolter contre le « racisme » nippon face à l'extérieur.

            Curieux, vraiment curieux. La seule chose plausible qui me vient à l'esprit en voyant ce genre de mention réside dans le dépit de se dire qu'à cause de quelques étrangers malotrus qui se sont mal comportés, voire qui étaient carrément désobligeants, défense est faite à tous les étrangers de rentrer chez cette personne – n'oublions jamais qu'un magasin reste le lieu privé du propriétaire, et que personne n'a à lui dire qui y faire rentrer ou non. Parfois je me dis sinon qu'ils ont bien raison, que si j'étais japonais j'en ferais autant – après tout je suis étranger et je sais bien le danger que je représente ou plutôt qu'apportent les étrangers occidentaux dans la transmission de la maladie moderne, que nous portons tous plus ou moins. Le mot « raciste » ne m'effleure en revanche jamais l'esprit. Quelle admiration au contraire de cette liberté privée, tout à fait naturelle en réalité, mais supprimée dans les totalitarismes pas si mous que cela de l'Occident. Imaginez qu'un coiffeur mette en France une indication « Je ne coiffe pas les afros », ne se ferait-il pas lyncher au bout de quelques heures ? Peut-être l'exemple serait plus frappant encore d'une lapidation publique encore plus rapide et fulgurante, à la mention d'un « non aux juifs », ou « interdits aux arabes ». Le comique dans tout cela, c'est que notre coiffeur ne sait peut-être simplement pas coiffer les cheveux crépus, que le second est palestinien haineux des juifs et le troisième un kabyle qui ne peut pas piffer les arabes, ce qui est après tout son problème, et il faudrait être maso pour vouloir aller dans un magasin où l’on n’est pas le bienvenu – mais peut-être que nous sommes maso... Enfin peu importe, puisque toute diversité est niée.

            Au Japon, du moins, chez soi c'est chez soi. Et personne n'ira faire de violence à ce genre de mention, ni ne dira rien sans en savoir les raisons profondes. Pouvoir rejeter l'autre, c'est aussi autoriser l'hospitalité, puisque cette dernière disparaît du moment qu’on la force. De la même façon que la solidarité forcée tue la belle charité, l'accueil obligé du monde entier interdit hospitalité chaleureuse et réception courtoise et amicale. Quelle horreur de préférer le système coercitif qui aime à employer la terreur intellectuelle, qui ne fait qu'augmenter la violence en empêchant en fin de compte l'émergence des actes de bonté. Car ces actes de bonté, comme l'hospitalité ou la charité,  demandent la liberté de les réaliser. Mieux vaut cent maisons qui ferment leur porte aux étrangers et une véritablement hospitalière plutôt que cent et une maisons que l'on peut envahir présomptueusement mais froides et ténébreuses. Il ne faut d'ailleurs pas croire que la bonté soit si rare. Comme le mal entraîne le mal, le bon entraîne le bon. Le drame de l'Occident est d'avoir bâti un système froid qui décourage tellement à la bonté que le mal s'offre partout à nos yeux – ou pire que cela, l'indifférence-, alors ne nous étonnons pas que la société aille mal.

            Et savez-vous le plus comique dans tout cela ? L'étranger tempêtant et trompetant dans un grand brassage d'air entrechoqué contre cet affreux racisme ne se gênera pas pour quelques centaines de mètres plus loin abandonner une cannette dans la rue car « il n'y a pas de poubelle ». Les Japonais aux alentours qui verront cet acte d'incivilité, qui semble plus que sidérant - au Japon en tout cas - verront en même temps confirmé que les étrangers ne sont pas forcément de bonne fréquentation...

Paul de Beaulias

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