Lettre d’un émigré. Vivre selon le bon temps

La défaite des contemporains face à la Révolution, dont nous sommes tous victimes à un certain point, trouve une cause principale, du moins pour les cent dernières années, dans l’abandon progressif du bon temps, au profit de la planification du temps qui ronge irrésistiblement toute marge et emporte le pauvre petit individu dans le tourbillon des soucis, des pseudo-devoirs en l’éloignant des choses réelles. Tout est question de mesure. On a toujours su dans la tradition se réserver des moments et faire la part des choses, tout en travaillant beaucoup quand il le fallait. Aujourd’hui on ne sait plus que travailler et s’éclater, qui, littéralement, signifie bien ce que cela signifie : l’éclatement de la personne, la dispersion de son âme, l’anéantissement de son épaisseur pour le réduire progressivement à une surface, tout fait complémentaire en cela du travail vidé de l’œuvre et d’autrui.

La tradition savait au contraire, prônait même, la nécessité du travail pour vivre et la beauté d’accomplir, comme l’on peut, des œuvres dans son travail dans l’amour de l’autre. Au point que le travail fait partie intégrante de la vie monastique, comme d’ailleurs de la vie nobiliaire, qui n’ont été oisifs que dans les histoires révolutionnaires et marxistes.

Mais comment a-t-on pu arriver à ce stade d’anéantissement de la personne dans le tourbillon présumé du temps moderne, que l’on s’inflige souvent par nous-même et volontairement ? Il faut certes avouer que tout dans la société républicaine pousse, tente, facilite sa propre perte en nous perdant dans l’engrenage du faux temps moderne. Il faut forcément travailler en entreprise, ou sinon être toujours occupé à des choses en réalité futiles. Moins on se pose, mieux c’est, gare à celui qui voudrait penser, méditer et surtout contempler, pire contempler dans l’accomplissement d’une œuvre, comble de l’horreur pour le diable moderne qui fait tout pour voiler Dieu aux âmes en déperdition.

Mais le fond du drame se trouve dans la perte du temps religieux, qui est, à n’en pas douter, le temps le plus humain qui soit. Le temps religieux ne signifie pas une vie monastique, bien au contraire, il signifie vivre au rythme des fêtes religieuses, de villages, des traditions. Savoir s’arrêter avec tout le monde certains jours, savoir s’arrêter tous les jours dans une prière, en famille, seul, en chemin, toute action qui en terme de temps pauvrement quantitatif, ne demande le plus souvent pas grand chose, mais qui sanctifie chaque journée dans toute sa force.

Disons-le à tous ceux qui douteraient encore de l’existence de Dieu : le temps religieux est en tout cas, sans aucun doute, un temps salutaire pour l’homme dans son corps, son cœur et son âme, et quel qu’il soit.

Le Japon encore une fois nous démontre cette belle vérité du bon temps, autrement dit vivre au bon rythme, de deux façons éclatantes. La première est cette résistance du temps religieux au Japon malgré toutes les attaques modernes. S'il peut être malmené et réduit par rapport à une époque antérieure, les Japonais fonctionnent encore comme dans l’ancien temps européen, qui n’a pas pris une ride de ce côté du monde. Pas de vacances que l’on prend pour décompresser d’un travail qui, foncièrement, coûte juste à la personne, mais au contraire des fêtes religieuses, que tout le monde vit, a minima à son rythme, comme chez nous naguère encore les fêtes de Pâques et autres fêtes religieuses, sans compter les fêtes locales. A cela faut-il ajouter la présence de la religion partout, la banalité salvatrice de la prière, du recueillement, de l’éternité qui donne aux Japonais cette noblesse de la marge, de cette qualité d’avoir la disponibilité d’accepter l’imprévu, de réaliser des choses importantes, d’avoir le recul pour distinguer l’essentiel et l’accessoire.

Une autre réalité nipponne parle encore mieux au chrétien. Vous n’êtes pas sans savoir que des chrétiens cachés ont maintenu leur foi catholique durant plus de deux siècles, malgré l’interdiction totale du christianisme, l’absence de prêtres et donc de la plupart des sacrements. Cette culture et ce maintien de la Foi dans des conditions pourtant si défavorables, à première vue, suscite une espérance immense. Ce qui leur a permis de cultiver leur Foi sans prêtres et dans le secret a tenu pour beaucoup au maintien de la vie selon le bon temps chrétien. Le bon père qui rencontra pour la première fois des catholiques au Japon après 250 ans de fermeture du pays, accueillit ces femmes  qui cherchaient une Vierge Marie et qui lui disaient qu’en ce temps du 17ème jour de la tristesse – comprendre du 17ème jour du Carême, elles étaient venues. Ces chrétiens japonais, sans prêtres et sans possibilité d’être publiquement chrétiens, vivaient selon le temps chrétien bien mieux que la majeure partie des restes parsemés des pauvres fidèles restant dans le Royaume de France occupé par les forces diaboliques de la République.

Peut-être avaient-ils cet avantage sur nous que même persécutés, la religion et le temps religieux étaient admis comme des normalités absolues et bonnes. Du moins nous avons ici l’exemple à suivre : à nous de sanctifier chacune de nos journée dans le bon temps religieux. Ne pas céder et être intransigeants, et quand publiquement ce n’est pas possible, continuer de sanctifier chaque seconde au plus profond de notre cœur, à chaque moment, dans chaque geste et transformer le temps mesuré en temps accompli, en temps royal.

Paul de Beaulias

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