1788, un désert des Tartares ?

S'il est de moins en moins lu, tout le monde connaît le principe du roman de Dino Buzzati, Le désert des Tartares. Dans leur caserne aux confins du pays, les soldats attendent l'invasion d'un ennemi fantastique. Toute leur vie de soldat se passe en une préparation pour repousser un adversaire qui ne vient pas. Ce que l'on dit moins, est que lorsque l'ennemi arrive, le jeune officier du début du roman, alors en fin de carrière, vieux et malade, est évacué pour raison de santé. Ainsi, n'est-il finalement plus en état de se battre lorsque vient la guerre.

La situation actuelle de notre France est comparable en plusieurs points.

Il y a presque dix ans, maintenant, le démographe et historien Jacques Marseille signait un essai intitulé : Du bon usage de la guerre civile en France, et souvent sous-titré : Ca va péter ! Les résultats électoraux du 21 avril 2002 et du référendum du 29 mai 2005 étaient pour lui un avant-goût de l'explosion politique et sociale qui attendait la France. Selon lui, l'absence de réformes structurelles dans le fonctionnement de l'Etat et l'accroissement de la dette sans discontinuer depuis 1980 nous menaient vers le précipice. L'ouvrage a été publié en 2006. A l'aube de 2015 il semble de plus en plus d'actualité. Mais rien n'a toujours vraiment pété. Cependant, la pression monte doucement...

Entre 2005 et 2007 on a souvent entendu des commentateurs politiques comparer la fin du règne Chirac à l'année 1788. Les émeutes urbaines de 2005 et 2006, l'échec politique du CPE, l'accroissement de la dette, l'abandon des réformes structurelles, la faiblesse d'un Président de la République vieillissant, accréditaient cette thèse.

La Révolution de 2007 n'est pas venue, mais le quinquennat Sarkozy et le début du quinquennat Hollande nous ont placés dans une situation d'angoisse permanente et croissante sans cesse.

Aujourd'hui, il semble que les périls s'assemblent tous pour créer l'explosion attendue ; les réformes structurelles sont toujours attendues et l'Etat semble s'effondrer sur lui-même, nous entraînant à sa suite. La dette a crevé le plafond des 2000 milliards d'euros, les violences urbaines ne diminuent pas, pire elles augmentent, l'immigration ne reçoit pas le début du commencement d'une politique d'encadrement tant au niveau national qu'européen, les élites donnent le triste spectacle de leur incurie et de leur impuissance réelle ou feinte, chaque mouvement de réforme de l'Etat est bloqué par la résistance de ses propres membres. La crise politique, morale et sociale est là, doublée de la crise économique. Les détonateurs de la révolution semblent là également, avec une prise de conscience populaire. Pour la première fois depuis longtemps, nous avons vu le peuple se dresser contre le taux insupportable de ses impôts. Les familles se sont mobilisées contre les lois liberticides pour la première fois depuis 1984, avec cette fois une constance dans l'effort qui n'avait pas existé alors et qui montre un changement de niveau dans la détermination à faire barrage à l'ennemi. Le succès de librairie du dernier ouvrage d'Eric Zemmour, Le suicide français, qui avance doucement vers les 500 000 ventes d'après les prévisions de son éditeur, montre l'enracinement populaire de la prise de conscience. Enfin, l'émergence d'un vote Front national territorialement enraciné, de manière durable, ce qui ne s'était pas vu par le passé (les victoires municipales de 1995 étant finalement des succès éphémères, à l'exception de M. Bompard) est la concrétisation politique de cette réponse d'une partie du pays contre le système en place.

Ainsi, 1788 n'a semble-t-il jamais été aussi proche. Cependant, on croyait déjà que le régime allait s'effondrer en 1958, on l'a cru de nouveau en 1968, on l'a craint après 1981. De toutes les crises, la République a su sortir renforcée, faute d'adversaire crédible, faute de coagulation des opposants, faute de projet politique clair, contre elle.

1789 ne vient pas, et 1788 apparaît comme notre désert des Tartares.

Le peuple en colère, en effet, semble comme une poule sans tête. Il tempête et court en tous sens, mais nul ne lui indique l'orientation qui convient. Les familles se dressent contre les lois liberticides et folles de l'actuel quinquennat, mais nul ne propose une véritable politique familiale qui les protégerait. Les travailleurs dénoncent leurs impôts écrasants, mais il n'y a pas de lutte organisée en faveur de la réforme du système social déficitaire et de moins en moins efficace qui est à l'origine du vol d'Etat dont ils sont les victimes.

Les honnêtes gens veulent de la probité, mais ils réélisent les voleurs. Ils veulent de l'ordre mais se désolidarisent des chefs énergiques à la moindre bavure.

C'est cette folie incohérente qui fait tenir l'adversaire malgré toutes les bourrasques.

La République est-elle en cause cependant ? Une réforme un peu musclée comme en rêve Eric Zemmour est-elle suffisante ? Il apparaît que non seulement c'est bien la République qui est en cause, mais aussi que le rêve gaullien d'Eric Zemmour est nécessaire mais non suffisant.

Notre système social est irréformable parce qu'il souffre d'un mal natif qui fait le lit d'une lutte des classes toxique et dépassée. Les révolutionnaires de 1789 et la République depuis 1793, craignent les corps intermédiaires, notamment les corps professionnels. La charge d'Emmanuel Macron contre les professions réglementées en est une nouvelle expression dont la rentabilité économique n'est que le masque. L'Etat hait profondément tout ce qui vient se placer entre lui et les citoyens. Mais pour réformer efficacement notre système social il nous faudrait justement ces corps intermédiaires auxquels pourrait être confiée la protection sociale. Le corps intermédiaire ce n'est pas l'ouvrier ou le patron, c'est l'entreprise ou la branche professionnelle. Depuis les lois syndicales de 1884, les syndicats mixtes réunissant patrons et ouvriers par branches professionnelles sans être interdits, ne bénéficient pas des structures financières qui leur permettraient de se développer, en dépit de la demande, à l'époque, du député Albert de Mun. Les députés républicains, libéraux en économie, craignaient le retour des corporations, barrière à la parfaite liberté d'entreprendre, selon eux. Ils ont créé les conditions d'une lutte des classes entre syndicats d'ouvriers et de patrons désolidarisés les uns des autres et qui se poursuit aujourd'hui avec un certain anachronisme. La rigidité du marché du travail français, les lourdeurs de notre sécurité sociale, l'orientation idéologique de l'inspection du travail et de non tribunaux prud'homaux viennent de là. Tant que cela ne sera pas dénoncé, nous resterons au seuil de la révolution rénovatrice et ne le franchirons pas.

Autre exemple, les lois successorales, en France, avantagent l'individu, placé à égalité de tous les cohéritiers. A cela s'ajoute le délire du vol d'Etat avec des droits de succession pouvant atteindre 45 % de l'héritage en ligne directe. Il en résulte un émiettement de la terre qui a provoqué dans la paysannerie française, depuis le début du XIXe siècle, des réflexes malthusiens très préjudiciables à la santé des familles et à la démographie française. Aujourd'hui, les grands domaines, les propriétés agricoles continuent de s'effriter, au profit des domaines publics ou des groupes de l'industrie agro-alimentaire. C'est, avec le partage des patrimoines, toute une notabilité de province, un réseau d'élites locales qui étaient capables de participer au pouvoir mais aussi de le combattre qui ont disparu. Toutes les allocations familiales, tous les profits d'entreprises redistribués, toutes les niches fiscales ne changeront rien à ce mal structurel que déjà Charles Maurras dénonçait dans son Enquête sur la Monarchie en 1901. Les classes moyennes se paupérisent en grande partie parce qu'elles ne bénéficient plus de la transmission transgénérationnelle, et avec elles, c'est le corps social qui s'affaisse. Là encore, tant qu'il n'y aura pas eu une dénonciation de ce phénomène mauvais, un appel à la suppression des droits de succession et au retour à la liberté testamentaire au moins pour les biens immobiliers, nous resterons au seuil de la révolution.

Les exemples pourraient être multipliés, sur la loi Debré de 1959, la loi Falloux de 1851, la loi sur les associations de 1901, les lois sociales de 1945, le regroupement familial de 1975, etc.

Surtout, tant que nous n'attaquerons pas directement à la base et n'organiserons pas une contestation structurée, non pas dans le vague, mais précisément contre telle loi, telle organisation, telle pratique, les composantes en colère continueront de tourner en tous sens sans savoir où aller. Le risque est que 1789 ne vienne jamais, que nous attendions encore longtemps « les cosaques et le Saint-Esprit », comme disait Léon Bloy, et que tel le héros de Buzzati, lorsqu'arrivera enfin le grand jour, nous ne soyons plus en mesure de nous battre.

Le comte de Chambord, dans un de ses manifestes aux Français, appelait à reprendre le chemin interrompu en 1789. Il y avait une ambiguïté dans son propos. Fallait-il y voir la fermeture d'une parenthèse malheureuse ouverte en 1789, ou la reprise en main de ce que les historiens ont appelé depuis, avec exagération, « la révolution royale », interrompue par les événements de l'été 1789 ? Quoiqu'il en soit, avec son modèle d'action, ses réformes claires, dont on a récemment retrouvé la trace dans ses notes commentées par Daniel de Montplaisir, nous avons un exemple passé, non pas forcément à copier, mais dont s'inspirer pour établir une cohérence dans le désordre de nos luttes et enfin franchir le pas de cet interminable 1788 de République finissante. En somme franchir le désert des Tartares pour y débusquer l'ennemi. 

Gabriel Privat

Commentaires  

#3 Benoît Legendre 03-11-2014 23:38
Pardonnez-moi, Jaguar, mais je ne souhaite absolument pas que cela soit violent, même si nos nullissimes politiques mériteraient d'être flanqués à la Seine ! J'espère pour notre cher vieux pays une transition pacifique (soyons chrétiens jusqu'au bout) comme ont su le faire les espagnols ; bien sûr les conditions sociales et économiques étaient bien différentes pour eux... Si la monarchie revient un jour en France, elle devra tout faire pour être absolument exemplaire, et ne pas reproduire les travers des dirigeants français, mais ça, ça sera peut-être le plus dur... Il est évident pour moi que si nos rois pouvaient savaient s'entourer de gens capables, une démocratie parlementaire hélas permet trop souvent de mettre en avant des guignols et des bouffons, la situation actuelle de notre cher vieux pays en est le triste exemple...
Vive le roi !
Citer
#2 Jaguar 31-10-2014 22:32
Dieu veille, et il y a des comptes a rendre pour 1789, ayez Foi et Confiance, le moment de payer ses fautes et ses crimes s’approche a grands pas pour notre pays… Prions pour que cela soit violent et rapide...
Citer
#1 PELLIER Dominique 31-10-2014 08:00
Il serait pourtant bon que les Français sortent dans la rue plutôt que de s'apensantir dans d'éternelles plaintes, justifiées toutefois. Il y a un temps pour se plaindre, un autre pour étudier des solutions, un autre pour dire que cela suffit et CELA SUFFIT!!!!!! Je redoute que cela se fasse dans une violence démesurée toutefois à l'échelle du ras-le-bol général.
Il y a là, la voie toute tracée pour que sa Majesté Louis XX monte enfin sur le trône de France et travaille à Son renouveau. Prions ardemment Dieu pour notre France, pour Son Roi!!!!
Citer

Ajouter un Commentaire

Abonnez-vous à notre newsletter

Caricature du 13 septembre 2017
« C'est pas moi, c'est lui, m'sieur ! »

Aucun événement