Non, le peuple n’a pas toujours raison !

La dernière tribune de notre ami, Jacques Jouan*, nous donne l’opportunité de revenir sur une sentence extraite de ses lignes : « le peuple a toujours raison. S’il a tort, c’est qu’on l’a trompé. »

Nous ne saurions y souscrire, nous ne pouvons pas agréer cette affirmation tant elle nous semble aux antipodes de tous les fondements doctrinaux du royalisme… au moins du royalisme historique et traditionnel, celui qu’a porté le légitimisme tout au long de son Histoire.

Non, le peuple n’a pas toujours raison ! Oui, il se trompe, et se trompe même parfois lourdement. L’on ne pourra au demeurant que relever l’apparente contradiction dans la succession de ces deux formules : d’une part, « le peuple a toujours raison » et, de l’autre, « s’il a tort, c’est qu’on l’a trompé ». De manière flagrante, la deuxième partie de la phrase invalide la première puisqu’elle reconnait que… le peuple puisse se tromper.

Mais il y a lieu de poursuivre plus loin notre réfutation dans la mesure où, s’y arrêter, pourrait laisser entendre que nous nous accordons avec notre ami sur l’idée que le peuple puisse avoir toujours raison dès lors qu’on ne cherche pas à l’induire en erreur. Ce relent d’hyper-optimisme dans la « conscience populaire » est très neuf chez les monarchistes, dont la branche nationaliste – l’Action Française – chante encore, dans La Royale, que « le nombre est un tyran stupide. »

On ne pourra qu’y voir l’influence soralienne, pas forcément dépourvue d’intérêt au demeurant, mais foncièrement délétère sur cet aspect précis, qui tend à faire tache d’huile au sein de notre famille politique, essentiellement chez les Orléanistes bien entendu mais également, il faut bien l’admettre, parmi les légitimistes. Cherchant à réhabiliter l’idéologie rousseauiste, y compris parmi les tenants de la souveraineté royale, elle inocule en notre sein des thèses favorables au principe de la volonté générale.

Récuser ce concept, pourtant séduisant et flatteur, n’est pas une posture facultative mais un préambule indispensable à toute l’action politique. Car, si le peuple a toujours raison, en quoi est-il nécessaire d’être monarchiste ? Ne serait-il pas plus adéquat, dans ce cas, de souhaiter promouvoir un mécanisme de pure démocratie directe dans tous les aspects de la politique et intervenant pour toutes choses ?

S’il y a lieu de rejeter cet axiome loin de nous, c’est parce que nous en connaissons le versant bien moins attrayant. Lorsque le peuple est majoritairement favorable aux lois antisémites, au milieu du XXème siècle, a-t-il raison ? Lorsqu’il met en place des gouvernements totalitaires (démocratiquement), a-t-il raison ? Lorsqu’il est favorable aujourd’hui à l’avortement, a-t-il raison ? Lorsqu’il plaide pour une laïcité agressive et antireligieuse, a-t-il raison ? Et tant d’exemples, peut-être plus polémiques encore (s’il en est…) !

Le postulat de l’infaillibilité populaire, vieille lubie du XIXème siècle, a pourtant fait long feu et il est communément admis, chez l’ensemble des penseurs des différentes familles politiques, qu’il est faux dans son principe. Les libéraux lui opposent la loi naturelle, censée encadrer les dérives du suffrage capricieux pour défendre les libertés individuelles ; certains socialistes évoquent la nécessité d’une éducation populaire dont l’objet serait de « former » le peuple, y compris à l’âge adulte, pour lui éviter le « mauvais » vote.

La vérité est qu’il n’existe aucune communauté humaine qui puisse prétendre à l’infaillibilité, tout simplement parce qu’elle n’est constituée que d’Hommes eux-mêmes faillibles. Or, jusqu’à preuve du contraire, une juxtaposition d’erreurs ne devient pas vérité. Le Vérité trace son lit indépendamment des passions, des mouvements, des modes, des certitudes du moment. Sa nature éternelle, ignore les caprices des générations et n’est pas affaire de suffrages tant elle n’a jamais été, et ne peut être, une simple question d’arithmétique.

Une seule exception notable qui mérité d’être signalée est, bien entendu, l’Eglise Catholique, infaillible dans tout ce qui touche à son domaine de compétences, la foi et la morale. Mais cette disposition ne lui est accordée que par sa nature, pas uniquement humaine, mais également divine. Et c’est en ce sens que l’Eglise est infaillible, l’Eglise prise dans sa globalité, et non pas dans ses hommes ou dans ses communautés (à l’exception, là encore, du Souverain Pontife dans certaines circonstances seulement.)

Mais il serait aberrant de confondre l’Eglise et les nations, d’amalgamer les choix politiques d’un pays avec l’enseignement du Christ délivré par ses Apôtres. Tant et si bien que la politique est, le plus souvent, affaire d’expérience, quand la foi et la morale se suffisent des vérités révélées, de l’Evangile, de la Tradition apostolique…

Pour le reste, la vérité politique, si son  existence est indéniable, est bien plus délicate à découvrir. Elle se cherche et se trouve dans l’héritage du passé, l’attitude la plus prudente, et la philosophie. Autant dire que l’on est loin du tintamarre d’une campagne électorale où la vérité n’est que rarement une préoccupation majeure (ce qui ne rend pas pour autant, de facto mauvaise, pour peu que l’on les remette à leur juste place.)

C’est bien parce que la majorité du peuple, abusivement rebaptisée, dans l’illusion républicaine, peuple (dans la négation totale de la minorité),  ne peut se gargariser de cette infaillibilité, que les sagesses antiques et médiévales nous ont enseigné à rechercher, en puisant dans l’héritage historique de chaque peuple, des institutions qui font appel à l’équilibre des forces, et l’assemblage des différentes formes d’autorités qui veillent chacune à interdire une dérive despotique de l’autre.

L’origine de notre divergence avec les Républicains et les libéraux, alors, n’est pas dans le rejet de l’existence d’une élite qui interdirait au peuple l’expression pleine et entière de son suffrage et sa volonté, mais dans ce que porte l’élite actuelle. Si l’élite d’aujourd’hui nous répugne, c’est parce qu’elle s’appuie sur un mensonge, une illusion jetée comme de la poudre aux yeux au visage de nos contemporains, afin de leur laisser croire – de leur faire croire ! – que le pouvoir est entre leurs mains, alors qu’il leur échappe intégralement.

Si nous combattons l’élite actuelle, c’est parce qu’elle tend à se couvrir, à se masquer derrière le rideau de fumée de la post-démocratie rutilante, officiellement égalitariste, alors que l’élitisme partout triomphe et les authentiques aspirations populaires sont ignorées voire méprisées.

C’est aussi parce que l’élite actuelle défend les idéologies délétères du mensonge : mondialisme, libéralisme (ou son frère « ennemi » le socialisme), matérialisme, productivisme… Et, parce que ces idées s’accompagnent de la cohorte de maux qui frappent notre peuple, elle s’enferme de plus en plus dans un esprit de caste à mesure que gronde la colère des premières victimes des changements titanesques qui frappent notre civilisation.

Alors, anti-démocratiques les royalistes ? Non, bien sûr que non. Bien au contraire ! Nous, royalistes, voulons une élite qui défende des principes sains, enracinés dans le réel et le bien commun, et qui ne s’abritent pas sous le masque de mensonges idéologiques, mais assume pleinement ses fonctions et son pouvoir. Et nous voulons une nation libre, disposant du suffrage partout là où il est bon, non pas que la majorité puisse avoir toujours raison, non pas que la majorité soit souveraine, mais parce qu’il est des sujets où il est naturellement bon que le peuple décide, et qu’il en est d’autres où il est bon qu’il envoie ses représentants décider… tout comme la tête de l’Etat a besoin de cette stabilité et de cette durée que seul l’abris contre les suffrages lui apporte et pour le maintenir bien loin de la versatilité d’un suffrage qui, au fond, peut bel et bien se tromper !

Stéphane Piolenc

* Le jansénisme médiatique http://www.vexilla-galliae.fr/points-de-vue/tribunes/392-le-jansenisme-mediatique

 

Commentaires  

#1 Danieli 17-04-2015 22:03
Deux hypothèses intéressantes:

1) Le peuple n'a jamais tort.
2) Le peuple n'a pas toujours raison.
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