Connaissez-vous la « Quatrième Théorie » ?

On connaissait la « Troisième voie », mais jusqu’à une date récente personne n’avait jamais entendu parler de la « Quatrième Théorie ». Pourtant, cette nouvelle doctrine politique pourrait bien avoir sur le monde des conséquences majeures.

La « Quatrième Théorie » est issue du cerveau fécond du politologue russe Alexandre Douguine*. Ce penseur russe, polyglotte et universel, qui allie la tradition à la modernité, influence désormais puissamment les élites politiques de son pays, à commencer par le président Vladimir Poutine.

La « Quatrième Théorie » ne se comprend que par rapport au trois premières théories politiques qui, selon Douguine, ont dominé la civilisation européenne et le monde depuis 222 ans. 

  • La « Première Théorie » est ce que Douguine appelle le « Libéralisme », que l’on pourrait aussi appeler le « Démocratisme », autrement dit la théorie issue des Lumières à la fin du XVIIIème siècle et portée par la Révolution atlantiste : Révolution américaine, Révolution française, Révolution démocratique tout au long des XIXème et XXème siècles ensuite. L’application de cette théorie a permis des progrès, mais elle a eu également de graves effets néfastes sur le monde.
  • La « Seconde Théorie » est le « Socialisme collectiviste » qui est né au XIXème siècle par réaction aux excès et abus du « Libéralisme ». Le Socialisme collectiviste est monté en puissance au XXème siècle, donnant lieu à son tour à de grands désordres planétaires.
  • La « Troisième Théorie » est le « Fascisme » au sens large (englobant le National-Socialisme allemand) qui est apparu au XXème siècle en réponse aux excès intolérables du Libéralisme, comme à ceux encore pires du Socialisme collectiviste. Si le Fascisme a pu se targuer de succès politiques et économiques indéniables, il a lui aussi vite donné lieu à toutes sortes d’exactions et actes de barbarie.

Au XXème siècle, un combat de titans a opposé ces trois théories entre elles, provoquant les plus grands massacres de l’histoire de l’humanité. L’Europe en est sortie anéantie, réduite à l’état de protectorat américain à l’Ouest, soviétique à l’Est.

Le Fascisme a été vaincu par le Libéralisme et le Socialisme coalisés au moment de la seconde guerre mondiale. Puis le Socialisme est mort à son tour asphyxié économiquement par le Libéralisme à la fin du XXème siècle. Depuis 1991, date de la chute du régime communiste russe, la première théorie triomphe sur toute la surface de la planète et le Libéralisme placé en situation de monopole déferle irrésistiblement. Il se transforme désormais en une œuvre de nivellement général et même de dévastation sous couvert de « progrès », d’égalité et de liberté.

Telle est la situation actuelle du monde selon Douguine.

Pour sauver le monde dans sa diversité, et sauver la civilisation européenne promise à une mort prochaine, pour sauver aussi l’environnement planétaire, il est urgent pour lui d’élaborer une « Quatrième Théorie » capable de tenir en échec le Libéralisme, qui s’est métamorphosé en un Nihilisme triomphant et dévastateur.

C’est le défi que propose Douguine.

La Quatrième Théorie repose d’abord sur un fondement philosophique et métaphysique radicalement différent des trois premières qui sont des théories athées et réductrices ne voyant dans l’homme qu’un producteur et un consommateur. En effet, tandis que le Libéralisme ou « Démocratisme » repose sur l’Humanisme laïc, le Socialisme collectiviste sur la Classe Sociale et le Fascisme (au sens large) sur la Race ou l’Etat, la Quatrième Théorie repose en revanche sur l'idée de "l'Existence véritable en rapport avec la Divinité", idée tirée de la philosophie existentialiste de Heidegger.

La « Quatrième théorie » est ensuite un rejet du monde moderne dans la mesure où elle propose d’associer la pensée « anti-moderne », traditionaliste, à la pensée « post-moderne » fondée sur les plus récentes découvertes scientifiques et intellectuelles. La Quatrième théorie propose donc de prendre en tenaille le nihilisme européen pour faire éclater sa doctrine vénéneuse et modifier profondément le monde contemporain. Elle est une doctrine par nature évolutive, du fait même qu’elle est ancrée dans la tradition. Quant au Libéralisme désormais coupé de toute racine, son évolution  semble plutôt suivre la logique implacable de décomposition sociale.

La Quatrième théorie se double enfin d’une vision géo-politique de la planète. Le Libéralisme serait lié à la puissance maritime et universelle anglo-saxonne, visant à l’asservissement des peuples et des nations alors que la « Quatrième Théorie » serait au contraire liée à « l’Eurasie », c’est-à-dire à l’ensemble continental de l’hémisphère nord qui s’étend de Brest à Vladivostock, ensemble appelé à résister victorieusement aux menées expansionnistes et mortifères des nihilistes libéraux.

Voilà en deux mots les grandes lignes de cette nouvelle construction politique qui ne peut qu’attirer notre attention.

D’une part parce qu’elle entend briser fort opportunément le carcan insupportable du démocratisme libertaire actuel, et d’autre part parce qu’elle porte en elle toute la puissance de l’Empire russe, ressuscité après une éclipse de plus de 20 ans.

Maintenant il faut lire en détail l’ouvrage de Douguine pour examiner jusqu’à quel point cette théorie pourrait-être considérée comme pertinente pour l’analyse méta-politique de l’évolution du monde.

La "Quatrième Théorie" paraîtra parfois un peu fumeuse au lecteur français ; parfois inquiétante aussi... Mais il faut faire la part de l'âme slave, moins rationnelle que la nôtre. On pourra également critiquer un certain nombre de raccourcis discutables. Par exemple, il nous paraît abusif d’utiliser le mot « Libéralisme » comme fourre-tout intellectuel. Le libéralisme éclairé et lucide d’un Benjamin Constant, d’un Tocqueville ou d’un Raymond Aron n’a rien à voir avec les délires libertaires de cet individualisme de masse qui déferle en ce moment sur notre société. Il y a le bon et le mauvais libéralisme, comme il y a le bon et le mauvais capitalisme. Le terme « Démocratisme » nous aurait paru plus approprié comme on l’a déjà dit…

On pourra aussi reprocher à Douguine de schématiser exagérément, car il ne tient pas compte semble-t-il des théories de la monarchie, comme la doctrine d’Action Française, qui ont été brillamment développées au XXème siècle par des penseurs de premier plan tel Charles Maurras. La Quatrième Théorie est-elle vraiment la quatrième ? Ou la cinquième ? Ou la sixième peut-être ? Ou alors Maurras et les critiques de la démocratie comme le grand René Guénon seraient-ils les inspirateurs de la Quatrième Théorie, comme les philosophes français des Lumières ont été les inspirateurs des trois autres doctrines ?

Cela étant et abstraction faite de ces objections qui donneront lieu à de riches débats entre intellectuels russes et français, cette théorie est finalement analogue sur bien des points à notre propre vision du monde.

Nous mêmes, nous sommes à la fois "anti-modernes" (car traditionalistes), et "post-modernes" (car réalistes). C'est ce qui nous permet de proposer des solutions paradoxales comme la monarchie tempérée par la démocratie directe, solutions qui sortent totalement des schémas de pensée de l'occident démocratique et libéral.

De même la quatrième théorie correspond finalement, avec des variantes terminologiques, à l'idée que nous avons souvent défendue de la nécessité de reconstruire la modernité en reprenant comme socle les valeurs anciennes et traditionnelles. En effet, ce sont elles qui ont permis à la civilisation judéo-chrétienne de se développer. Et c'est à partir de ces valeurs que l'on doit bâtir la nouvelle société. Donc le traditionalisme n’implique de notre part aucun passéisme. La monarchie de demain doit aller de pair avec une société reconstruite sur les idées de justice et de dignité de l’homme et ses institutions ne doivent pas être la copie de ce qui a existé dans le passé, notamment sous l’Ancien Régime.

Le fondement de la Quatrième Théorie enfin, l’idée d’existence authentique liée au sacré, est également intéressant et pas tellement éloigné du fondement que nous avons toujours proposé nous même qui n'est autre que "Dieu et la Vérité".

Là encore, tout cela nous semble de prime abord positif, la lecture de l’ouvrage de Douguine permettant ensuite de porter un jugement plus précis...

Reste maintenant à savoir quels sont les développements politiques et sociaux possibles de la Quatrième Théorie.

D'emblée, Douguine se place dans une logique impériale, multinationale, multiculturelle, multiethnique... A l’Est, on verra peut-être d’abord se reconstituer l'Empire russe lui-même (une fois les anciennes républiques périphériques de l'URSS ramenées au bercail, ce à quoi travaille Vladimir Poutine). Puis à l’Ouest pourrait apparaître, sur les décombres d’une Union Européenne décidément calamiteuse et irrécupérable, une confédération d'Etats amis partageant les mêmes valeurs transcendantes et porteuses de sens pour l’humanité. Une sorte de confédération impériale, par exemple constituée de monarchies d’un type nouveau... Le projet est grandiose et frôle la science fiction ou en tout cas la politique fiction… Mais Kennedy ne disait-il pas, « les seuls obstacles à nos réalisations de demain, ce sont nos doutes d’aujourd’hui ». La phrase est particulièrement vraie dans le domaine politique et social.

Mais évidemment on ne manquera pas de se poser la question des moyens politiques, économiques, juridiques, culturels, militaires (.. !) permettant de mettre sur pied cette nouvelle organisation paneuropéenne. Car les ennemis de la civilisation ne vont pas déguerpir comme cela, à la seule vue de Douguine et de la Quatrième Théorie ! Ces oligarques, ces nihilistes européens, sont installés partout actuellement ; ils sont à tous les leviers de commande et jusque dans les rouages de cours constitutionnelles, comme le vote de la loi sur le prétendu « mariage pour tous » a pu le montrer récemment.

Reste que tout cela est passionnant et donne pour la première fois aux royalistes comme à tous ceux qui rejettent ce qu’Heidegger appelait « l’Immonde moderne »,  l’occasion d’apporter leur contribution intellectuelle à un débat aux enjeux planétaires. Douguine le dit bien la « Quatrième Théorie » est en construction, elle est évolutive ; chacun peut donc apporter sa pierre à l’édifice. Nous pouvons y contribuer par la justesse de nos analyses, la force de nos convictions et l’exemple de nos actions.

C’est en ce sens que les russes organisent le 10 juin prochain un colloque ouvert à tous à l’Assemblée Nationale sur le thème de « La Grande Europe » de demain.

A l’arrière-plan, le concept « d’Eurasie » apparaît et on croit discerner en filigrane la fameuse « Quatrième Théorie ».

On ne peut que recommander à ceux qui en ont le temps de se rendre à cette manifestation. Ce colloque du 10 juin est sans doute un ballon d'essai que les russes lancent pour voir la réaction des intellectuels français "dissidents", catégorie à laquelle nous nous flattons d’appartenir.

Olivier Tournafond
Professeur à l’Université de Paris Est

 

*Interview d’Alexandre Douguine

Nb : Le livre « La Quatrième théorie politique » d’Alexandre Douguine est disponible aux éditions Ars Magna, 336 pp., 30 € (+ port)

 

 

L'accès à l'Assemblée nationale sera possible à partir de 8h30.  

 

Le colloque commence à 9h.

  

Thierry Mariani,

député des Français à l'étranger, 

Natalia Narotchnitskaïa 

présidente de l'Institut de la Démocratie et de la Coopération

et

Alain Bournazel

président d'Action pour une Confédération pan-européenne

 

vous invitent à une journée d'études sur le thème

 

"La Grande Europe des nations -

une réalité pour demain?"

 

le 10 juin  2013 de 9h à 18h00

(Accueil à partir de 8h30) 

Salle 6217, Assemblée nationale, 

126 rue de l'Université, 75007 Paris

 

Avec le concours de:

 

Yvan Blot ,  

ancien député du Pas de Calais, ancien député européen et ancien membre du groupe d'amitié Parlement européen / Fédération de Russie

Stéphane Buffetaut,  

Membre du Conseil économique et social de l'UE, ancien député européen;

Jean-Pierre Chevènement,  

Sénateur, ancien ministre, président de la Fondation Res Publica;

Alain Corvez, 

conseiller en stratégie internationale;

 Amiral Jean Dufourcq , 

Rédacteur en chef de la Revue de Défense Nationale;

Sergeï Glaziev , 

conseiller du président Poutine pour l'intégration eurasiatique; 

Mikhaïl Remizov , 

Président de l'Institut de Stratégie Nationale (Moscou), membre de la Commission du Complexe militaro-industrial auprès du gouvernement de la Fédération de Russie;

Gilles Rémy , 

chef d'entreprise; 

Alexandre Troubetzkoi , 

co-président du Dialogue Franco-Russe.

 

Inscription obligatoire: 01 40 62 91 00 / Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

Une Pièce d'identité vous sera demandée pour accéder au Palais Bourbon.

 

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