Dieu est Marianne !

Libératrice, Marianne… Par-delà toutes nos différences la voici qui, par le miel de sa raison, viendrait adoucir le fiel des appartenances. Belle comme un rêve de pierre, dirait Baudelaire. Une verge de fer pour mener paître ensemble les diverses brebis confessionnelles, mais un large giron pour les conserver toutes dans la chaleur et la lumière du foyer national. Ne fut-elle pas tant de fois défendue, les armes à la main et la fraternité au cœur, par celui qui croyait au ciel, comme dirait Aragon, et par celui qui n’y croyait pas ? La couleur du sang sacrifié embrasse finalement toutes les nuances du spectre communautaire et, comme la lumière blanche, unifie ce que seul un pénible effort diffracteur pourrait distinguer. Au peuple uni la tâche de ne pas négocier avec l’esprit même de cette unité. La pitié publique avant la piété privée, et celle-là pour mieux sauvegarder celle-ci : il n’y aurait finalement de fraternité authentique que nichée au cœur de la liberté individuelle et de l’égalité collective.

    Assurément l’image est belle, et élève l’âme. Haut, très haut, trop haut peut-être : bien loin de l’Histoire en tous les cas et, je m’en excuse, de cette viscosité des événements concrets qui répugne tant à l’idéal des nuées. Car Marianne n’est pas née des flots, et ne fut certainement pas une déesse de l’Amour. Les eaux de Nantes se souviennent encore des scabreux « mariages républicains » de 1793, et ce n’est clairement pas l’anticléricalisme, le fanatisme ou je ne sais quel esprit de superstition que visait Voltaire en voulant « écraser l’infâme » : c’était l’Eglise catholique elle-même, sur le cadavre de laquelle la République prospéra en se fondant sur une maxime nouvelle, hautement proclamée sur les pavés parisiens en mai 1968 : « Tout est politique ». Nous y sommes, tels sont ces pieds d’argile du colosse républicain, grossi de deux siècles de fuite en avant.

    Non, tout n’est pas politique. En remplaçant le roi par le droit, on a surtout absolutisé l’esprit profane, et étendu l’empire des valeurs matérielles. Le peuple a gagné la liberté de s’exprimer, en perdant entre-temps la liberté de penser. Car penser librement, rappelons-le quand même, revient moins à pouvoir adopter n’importe quel contenu de représentation, selon ses lubies du moment et selon le fameux « droit d’errance » cher aux Lumières, que de penser droitement, en conformité au vrai, au bien et au beau. Et chanter  « le cœur qui pense », comme Victor Hugo, revient surtout à abolir la séparation viable entre la contemplation et le calcul, entre raisonner en soi et raisonner pour soi ; car penser n’est pas peser. Le cri de ralliement révolutionnaire vint en réalité renverser le vrai principe de la séparation entre le spirituel et le temporel, lequel est fondamentalement intérieur à chaque tradition spirituelle. Croyons-nous sérieusement qu’il fallut attendre Spinoza, Bayle, Voltaire ou Condorcet pour que l’humanité s’inquiète du « fanatisme » et de la « superstition » ? Que l’on relise simplement les Ecritures sacrées : la question du rapport droit à entretenir entre la lettre et l’esprit constitue précisément l’éthique essentielle et intime de toute spiritualité. Et croirons-nous vraiment que « l’infâme » fut spécifiquement religieux, quand les plus intenses massacres de l’humanité commencèrent avec l’essor du rationalisme moderne ? La paille religieuse et la poutre rationaliste.

    Les idéaux de la Laïcité sont universels en soi, mais leur interprétation rationaliste les renverse dans leur nature. Qu’est-ce qu’une laïcité authentique ? La droite séparation entre l’intériorité du cœur et l’extériorité du corps, pour leur harmonieuse coexistence. Il n’y a pas de passage viable sans respect de la différence des lieux. Malheur au pouvoir qui voudrait matérialiser l’âme pour diviniser la matière, car il supprimerait alors tout seuil en multipliant les portes, et en rendant donc celles-ci d’autant plus inefficaces. Méfions-nous des déclarations de foi altruistes, quand la corne du temps obstrue leur œil profane. N’oublions pas que Marianne est aussi invisible que Dieu, et que son autorité se fonde tout autant sur la foi sans réserve de ses partisans. Ne nous y trompons donc pas : Marianne sans Dieu conduira aux mêmes impasses que Dieu sans Marianne. Car Marianne, enfin, c’est Dieu lui-même descendu dans les institutions des hommes ; pourvu qu’on l’écoute, il sait faire advenir par lui-même l’espace propre aux hommes en dehors de son sanctuaire ; que serait le domaine pro-fane sans le temple même -fanum- hors duquel ce domaine n’aurait précisément aucun sens ? Nous appelons à une laïcité réellement universelle, mais fondée cette fois sur l’effective unité de l’esprit plutôt que sur l’infinie divisibilité de la matière et de ses valeurs éphémères. Il n’y a pas d’horizon sans ascension, ni de porte sans seuil. Oublier cet entrecroisement, c’est condamner l’esprit à sa clôture intégrale dans la matière. Vouloir aveuglément une laïcité d’inspiration matérialiste reviendrait à couronner Ubu, le triste roi de notre temps.

Louis Chassenay

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