Le Mur est mort, vive les murs !

Le monde occidental fête, cette semaine, les 25 ans de la chute du fameux « mur de la honte », à Berlin. L’occasion, pour les journaleux, ces plumitifs faussement plaintifs, de s’étonner d’un paradoxe apparent : les diverses régions du globe ont commencé de se couvrir de murs spectaculaires, au moment où tombait pourtant le plus emblématique d’entre eux. Comment l’unité du genre humain, toujours célébrée en grande pompe lors de la grande messe libérale, pourrait-elle s’effriter dès que tombe le rideau théâtral ?

Au-delà de la doxa des demi-habiles, il importe de dresser ici un état archéologique de la séparation moderne : on a voulu penser sans Dieu, et désiré gouverner sans roi. Libertins et républicains auront progressivement brisé la sainte barrière entre le Créateur et la créature, entre le gouvernant et le gouverné ; ne sommes-nous pas à l’époque de l’individu-roi et de la « présidence normale » ? La métaphysique de la vieille Europe se sera elle-même noyée dans toutes les compromissions immanentistes, en réduisant l’Esprit à l’histoire, et l’Etre au temps. Etre moderne, c’est effectivement briser tous les murs.

Un article récent, paru dans New York magazine (voir sa traduction dans Courrier international n° 1248), dresse le portrait de la femme la mieux payée des Etats-Unis : Martine Rothblatt, né dans une famille juive mais aujourd’hui converti au mouvement transhumaniste Terasem, a également changé de sexe biologique et adopté une identité unisexe. Après avoir fait fortune dans le secteur satellitaire, cette personne a investi et prospéré dans le secteur biomédical. Autant dire que les principales limites naturelles sont ici volontairement franchies, jusqu’à mettre en oeuvre l’ultime fruit de l’orgueil humain : utiliser les technologies de l’information pour réaliser, à travers le développement de l’intelligence artificielle, une forme d’immortalité individuelle. Lisiez-vous, enfant, Martine à la ferme ou Martine fait la cuisine ? Mettez-vous donc à la page : Martine n’est pas une fille, et elle n’est même plus mortelle. En fait, Martine vaut tellement mieux que nous, humains trop humains.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Au commencement était un corps sans tête, et une politique sans morale : la communauté a décapité son roi, et lui a substitué la toute-puissance du droit formel. Mais égaliser, n’est-ce pas pacifier ? Non. Egaliser, c’est violer la nature, et être payé en retour d’une violence inédite. Les nouveaux murs, contrairement à ce que l’on veut faire croire, ne sont plus les murs imposants de Jéricho ni ceux de Troie ; ils organisent, au contraire, l’invisibilité sur soi-même, le point aveugle de ses propres limites. Les Etats-Unis par rapport au Mexique, Israël par rapport aux Territoires palestiniens, les gated communities de Rio ou de Johannesburg par rapport aux favelas et autres bidonvilles environnants : il ne s’agit plus tellement de se protéger de l’autre, que l’on écrase souvent par toutes les formes de la domination, mais de le faire disparaître de sa vue afin de rendre invisible à soi-même sa propre violence essentielle. Tel serait le visage de la modernité : l’œil du Cyclope, surpuissant et omniscient, qui ne saurait néanmoins se voir lui-même sans se détruire. Un colosse aux pieds d’argile, dont le mur manifeste la défaillance morale originelle.

Nous remarquons trop peu que notre époque post-moderne a tué ses pères fondateurs : que devient le dogme cartésien de la transparence de la conscience, quand nos élites transhumanistes élaborent les potentialités indéfinies de l’intelligence artificielle ? Que penser de « l’humanité augmentée » par les technologies biomédicales, quand Rousseau honnissait tout prolongement prothétique d’un corps qui perdrait la force unitaire et authentiquement morale de la pleine possession naturelle de soi ? La République est née du sang de son roi et de ses sujets, parfaitement oubliés dans la mémoire officielle ; quant à ses propres fondements auto-proclamés, ils s’enfoncent dans les oubliettes poussiéreuses d’un passé vilipendé : l’Etat-nation, les frontières ou la Volonté générale sont ces enfants indésirés qui dérivent sur les eaux troubles de l’Histoire. La Modernité est autophage, dévoratrice de ses propres racines.

Que l’on ne s’étonne donc pas que la chute des murs traditionnels suscite l’érection de murs bien plus opaques, en raison de l’invisibilité même qui les travaille : ce sont ceux qui nous séparent des origines. Il convient donc de ramener ces murs d’un nouveau genre à leur père de substitution : le trans-humain est le fils chéri du dia-ble, ce séparateur invisible, Prince de toutes les transgressions. Or n’oublions pas que le diabolique Dom Juan, séducteur-transgresseur, finit par sombrer dans le néant de sa propre vacuité. Il serait temps de se méfier de ces Lumières qui produisent leur propre corne.

Louis Chassenay

Commentaires  

#2 Benoît Legendre 10-11-2014 16:39
Je retiens de votre bel article, monsieur Chassenay, l'idée que la modernité et sa technicité nous empêche d'être Humain. A mes yeux, les hominidés des temps dits "préhistoriques " sont devenus des Hommes lorsqu'ils ont pris conscience d'un au-delà, d'un "après", avec les premières tombes et le respect dont ils entouraient leurs morts en les inhumant avec des objets précieux, ou des armes, ou tout simplement des objets de la vie quotidienne "nécessaires" à leur vie après le "passage". Ne disait-on pas autrefois "passer" pour mourir ? N'est ce pas une sorte de "mur" qu'il nous faudra franchir le jour venu ?
Vive le roi !
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#1 PELLIER Dominique 10-11-2014 12:52
Oui, à l'heure des technologies avancées, des connaissances sans cesses renouvelées, l'humanité régresse jusqu'à la plus sombre villennie. Des murs !!!! Vivons bien, vivons chez nous et que chez nous et surtout pas d'intrusion, que nous semble de la misère autour de nous ! Ces bâtisseurs n'ont pas le droit de vivre eux-mêmes, voilà tout.
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