Les monarchies dans l’Europe moderne

Historien des rébellions et des révoltes, Yves-Marie Bercé, de l’Institut, est aussi un très grand historien de l'Etat. Effectivement, il nous gratifie avec ce livre d’une synthèse admirable de l’institution monarchique ainsi qu’une puissante réflexion sur la question de la souveraineté dans les Temps Modernes. Comme le rappelle plusieurs fois l’auteur, la monarchie reste la forme la plus ancienne de gouvernement que connaissent les hommes. Disons-le d’emblée, connaître est un bien grand mot, tant les vicissitudes de l’histoire et la propagande républicaine (en France) continuent de jeter le trouble dans nombre d’esprits. Ainsi dès la Révolution, voici ce que le peuple de Paris pouvait lire dans le Père Duchesne : « Il faut que les enfants apprennent dès le berceau les crimes des rois… Il faut qu’en entendant le nom de roi, qu’en voyant l’effigie d’un roi, l’enfant républicain recule de peur. » L’utopie révolutionnaire réussit, au mépris de la réalité historique, à imposer sa vision caricaturale de, ce qu’on appelle à tort aujourd’hui, l’Ancien Régime. Pourtant dès 1653, un parlementaire écrivait au sujet de la justice royale des lignes bien éloquentes : « Les rois de France n’impriment pas la crainte et l’obéissance en leurs sujets avec le fer et le feu, mais avec le sceau de la cire ; ils étranglent les rebelles et étouffent la rébellion avec des cordons de soie et des lacs d’amours ». Il est évident que tout ne fut pas rose dans la France catholique et royale, mais nos ancêtres n’auraient pas appelé Louis XII « le Père des Peuples », Louis XIII « le Juste », Louis XV « le Bien aimé », si ces derniers eussent été des Staline, des Mao et des Pol Pot… De même, la notion de royauté absolue provoque encore moult réactions départies de bon sens et d’esprit critique, car cette notion d’absolue n’est guère comprise dans son sens étymologique. Marillac en 1628 rappela au parlement, qui faisait traîner comme bien souvent l’enregistrement des ordonnances, une idée maîtresse : « L’autorité des rois de France est indépendante de tout autre pouvoir et ils ne rendent compte qu’à Dieu de l’administration temporelle de leur Etat. »

L’auteur s’attache avec arguments circonstanciés et faits objectifs à énoncer ce que fut réellement la monarchie, loin des images dorées de la contre-révolution et de la propagande noire de 1793. Il commence par énoncer une idée essentielle : la monarchie est avant tout une affaire de famille. En effet : « Le lien familial métaphorique qui unit le roi à ses sujets s’étend aussi à son épouse la reine et aux princes leurs enfants. Leur vie privée ne leur appartient pas ; elle doit se dérouler sous le regard du peuple. Ils n’ont pas droit à la discrétion et à l’intimité d’une famille commune ; ils n’ont pas droit à l’insouciance quotidienne ; à l’égoïsme du bonheur ou à la simple liberté du destin ; leur vocation et leur devoir sont politiques. » De même, leur pouvoir n’étant pas soumis à la loterie du suffrage universel, de qui les rois tiennent-ils donc leur légitimité ? Yves-Marie Bercé répond à cette question de première importance en s’appuyant sur les lois fondamentales du royaume : « Le pouvoir des rois vient de Dieu. Chacun d’eux en son royaume doit être regardé par ses sujets comme lieutenant de Dieu, mais il serait fou et blasphématoire qu’un roi se regarde lui-même comme Dieu. Il n’est qu’un homme, qui a la charge de ses peuples devant Dieu ; son devoir est de ce fait plus terrible qui se puisse imaginer. » Effectivement avoir la responsabilité de 20 millions d’âmes n’est pas chose aisée.... Une des principales missions, entre autres, du roi restait l’affirmation de la paix publique : « Le prestige dans l’opinion nationale des rois français tenait beaucoup à leur capacité de tenir tête aux plus grands seigneurs et de savoir les affronter et les vaincre. » L’auteur poursuit sa réflexion : « Si le roi défendait le peuple contre lui-même, il avait surtout à le défendre contre l’injustice et la violence des grands ».

Yves-Marie Bercé traite également des autres monarchies européennes en décryptant les réalités du métier du roi, en laissant de côté les partis pris et autres banalités convenues et habituelles… Il pose les questions de la représentation nationale dans un système monarchique, des différences institutionnelles entre les traditions monarchiques des pays européens et les limites de la royauté. L'auteur analyse également les diverses fonctions royales : roi père, roi justicier, roi protecteur et démontre la dimension sacrée attachée à cet état. A ce titre, il redit l’importance du sacre et des vertus qui l’accompagnent : « Le clergé de Corbény, près de Reims, avait constaté 247 guérisons dues au toucher de Louis XIV, de 1654 à 1715 ». Il étudie également la construction de « l'absolutisme » en Europe. Enfin, il questionne les relations du roi avec son peuple et démontre les raisons qui amenèrent à une incompréhension mutuelle. Ouvrage passionnant et fondamental pour comprendre les ressorts visibles et invisibles de la forme politique qui donna sa grandeur à la France. 

F.A

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