Il y a cent cinquante ans, le comte de Chambord achevait son projet politique

En septembre 1864, le comte de Chambord achevait son projet politique

Nous savons maintenant, grâce notamment à la découverte, en 2003, et à l’exploitation de ses archives privées, que le comte de Chambord, non seulement n’a jamais renoncé au trône de France mais qu’en outre, il a consacré sa vie à s’y préparer.

Un des éléments fondamentaux de cette préparation consista pour lui à élaborer un projet politique complet afin que, au jour de la nouvelle Restauration, le gouvernement royal pût s’appuyer sur ce qu’on appelle aujourd’hui « une feuille de route ». Le prince avait, en effet, très tôt compris que la légitimité ne se suffisait plus à elle-même, qu’elle devait, pour redevenir crédible, s’adosser à un projet pour la France. En d’autres termes, ne plus prétendre au pouvoir suprême comme à un droit historique mais comme à un devoir imposé à l’aîné des Capétiens. Jamais aucun de ses prédécesseurs ne s’était livré à un tel exercice. Il est vrai qu’un exil, alors de presqu’un quart de siècle, avait fourni du temps à la méditation.

La doctrine politique du comte de Chambord s’est édifiée progressivement, combinant attachement aux principes et leçons tirées de l’expérience, fixation du cap au niveau le plus élevé et prise en compte des réflexions et des suggestions extérieures à la cour en exil. C’est ainsi que, pendant plus de vingt ans, le bureau du roi, installé à Paris (9 place du Palais-Bourbon) fit remonter à Frohsdorf et à Venise (la résidence d’hiver) un très grand nombre d’études – environ deux cent ont été retrouvées - émanant des milieux les plus divers et destinées à alimenter la formation des conceptions du prince. Pour éviter la noyade sous l’accumulation des notes et des rapports en tous genres, un premier filtrage était opéré par les secrétaires du prince puis, jusqu’à sa mort, en 1863, un second par le duc de Lévis, le « premier ministre de l’exil ».

Dès 1856, dans une lettre à celui-ci, Henri V donnait l’orientation générale de sa doctrine : une constitution écrite et non à la merci de prétendues lois naturelles ;  l’exclusion de tout arbitraire ; l’honnêteté et le droit partout ; le pays sincèrement représenté, votant l’impôt et concourant à la confection des lois ; les dépenses publiques rigoureusement contrôlées ; les libertés individuelles et religieuses garanties ; l’administration communale et départementale décentralisée ; le libre accès pour tous aux honneurs et aux avantages sociaux ...

Formules qui paraissent assez banales de nos jours mais qui, à l’époque, n’allaient pas de soi, notamment chez les royalistes les plus conservateurs. Nous ne détaillerons donc pas ici les idées politiques du comte de Chambord,  afin de nous concentrer sur la partie la plus originale et la plus porteuse d’avenir de son message. Étant toutefois rappelé que le prince avait « choisi de ne pas choisir » : l’accession au pouvoir ne permet pas de sélectionner certains domaines d’intervention au détriment d’autres. Tout se tient toujours et on ne saurait, aujourd’hui pas plus qu’il y a cent cinquante ans, mener, par exemple, une politique étrangère qui ne tienne pas compte de la politique économique, non plus que celle-ci de la politique sociale et ainsi de suite.

Nous oublierons aussi quelques idées fleurant encore la méfiance à l’égard d’une acceptation complète de la démocratie comme, par exemple, celle un peu naïve d’un bicaméralisme égalitaire mais comprenant une chambre sur deux dont la totalité des membres serait nommée par le roi. En 1871, l’évocation de cette proposition nuirait fortement aux chances des royalistes de perdurer comme majorité parlementaire. Homme de son temps mais trop longtemps éloigné des affaires publiques, Chambord manquait parfois de cette plasticité indispensable à comprendre tous les bouleversements d’un siècle en fusion, afin d’en mieux maîtriser l’évolution.

On retiendra donc surtout deux grandes lignes de force qui caractérisent à la fois la capacité d’adaptation du prince à la conjoncture et une relative modernité de pensée. La première concerne le suffrage universel, la deuxième la question sociale.

L’élargissement du droit de vote à l’ensemble de la population faisait débat depuis 1830, précisément depuis l’instant où, en exil, Charles X en était venu à se demander s’il n’aurait pas pu sauver son trône en faisant appel au peuple des urnes. Parmi les nombreuses formules proposées au prince et visant toutes à éviter que le suffrage populaire ne conduisît au despotisme de la démagogie que redoutaient déjà les philosophes grecs, il retint l’idée du marquis de Franclieu d’un suffrage « familial », ou encore « accumulé », ou encore « intégral ». Selon ce système, on compterait autant de voix qu’il existe de personnes dans un foyer, quel que soit leur âge, y compris les nourrissons. Ainsi le nombre d’électeurs serait égal à la population totale du pays, déduction faite des personnes privées de leurs droits civiques. Un tel mécanisme donnerait évidemment tout pouvoir au chef de famille mais à une époque où les femmes n’avaient pas encore le droit de vote. Il avantagerait les familles nombreuses, préoccupation du comte de Chambord qui souhaitait, à la fois, une reprise de la natalité française, alors déficiente, et encourager la stabilité civile.

Dans le même temps, le comte de Chambord se dit soucieux de ne pas limiter la représentation de la population à sa seule dimension politique et d’intégrer également une forme de représentation économique et sociale dans l’une des deux chambres, idée que reprendrait, en 1969, le général de Gaulle avec la réforme du Sénat, que les Français rejetèrent.

La question sociale constitue pour le prince le grand sujet de son époque. Après l’avoir longtemps appréhendée sous l’angle traditionnel de la charité de son enfance, il évolue considérablement  à partir de 1848 et s’intéresse de très près à l’apparition des premières associations ouvrières, dont le processus culmine, le 28 septembre 1864, avec la création de l’Association internationale des travailleurs, bientôt appelée « Première internationale ». Dès lors, est abandonnée l’ancienne conception de l’œuvre sociale en commun au profit du dialogue social contradictoire reposant sur des syndicats dotés de moyens de pression : c’est le franchissement d’une étape d’autant plus remarquable que le droit syndical ne serait reconnu en France que par la loi du 21 mars 1884. Le prince commence à préparer ce qui serait un de ses manifestes les plus marquants, la Lettre sur les ouvriers, rendue publique seulement en avril 1865.

Outre ces deux aspects essentiels de la doctrine politique du prince, on peut également y relever l’importance accordée aux libertés publiques, en premier lieu de conscience, qui rompt avec la vulgate légitimiste du catholicisme romain en tant que religion unique ; puis l’accent mis sur la décentralisation, autre aspect de la liberté, celle de l’administration locale au plus près des citoyens ; enfin la politique étrangère qui, avec un grand pragmatisme, devrait veiller à préserver l’Europe plutôt qu’à favoriser, ainsi que le faisait Napoléon III,  l’union d’entités nationales comme celle de l’Allemagne. 

Sur bien des points, le comte de Chambord s’avérait donc, malgré quelques adhérences au passé et un certain angélisme, un homme qui avait pris la mesure des problèmes de son temps et aurait probablement imprimé à la couronne de France cette direction claire et sereine qui ferait tant défaut à la république.

Daniel de Montplaisir

Article initialement publié le 30 septembre 2014

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