Les Royaumes méconnus : (2) Le Lane Xang

Le Royaume du Million d’Eléphants et son roi martyr, Sri Savang Vatthana

Aujourd’hui, j’aimerais évoquer le Royaume du Million d’Eléphants, un royaume qui n’existe plus, un pays que j’ai beaucoup aimé, où j’ai vécu et dont je parle la langue. Je voudrais aussi rappeler ici le souvenir de son dernier souverain, le roi Sri Savang Vatthana. En 1977, ce roi, alors âgé de 70 ans, fut envoyé en « séminaire », aussi appelé « camp de rééducation », en compagnie de son épouse la reine Khamphoui et de leur fils aîné le prince héritier Vong Savang. Leur mort ne fut jamais ni annoncée, ni confirmée par les autorités de Vientiane. Selon certaines sources, le roi serait mort de faim dans ce sinistre camp de concentration du district reculé de Vieng Xai. Selon d’autres, il aurait succombé à une crise de paludisme.

C’est le 2 décembre 1975 que le Royaume du Laos fut aboli, remplacé par une « République Démocratique Populaire Lao ». Le magnifique drapeau rouge, frappé des trois éléphants blancs et du parasol blanc fut lui aussi remplacé par le drapeau du mouvement communiste laotien. La veille, le roi avait été contraint d’abdiquer, sous la pression communiste. Après la proclamation de la république « démocratique populaire », le roi déchu fut hypocritement nommé « conseiller suprême » du président Souphanouvong, avant d’être arrêté et déporté deux ans plus tard.

Depuis les années 50, le Laos avait tenté de rester en dehors de la guerre qui faisait rage dans le pays voisin, le Viêt Nam. Mais les accords de Genève de 1954 scellèrent le destin du Laos. Au lieu de permettre un retour à la paix, le départ des Français et la division du Viêt Nam entre nord et sud amenèrent le déclenchement d’une nouvelle guerre. Dans cette guerre, le Laos fut impliqué malgré lui. Car le Nord-Viêt Nam communiste utilisa les confins orientaux du Laos pour acheminer des hommes et du matériel au Sud-Viêt Nam pro-occidental. La fameuse « piste Hô Chi Minh » était entrée dans l’Histoire. Il n’a pourtant jamais été assez dit que cette piste légendaire passait en fait en territoire laotien, violant ainsi la neutralité et la souveraineté du royaume. Afin de masquer cette occupation de fait de l’est du Laos, le régime communiste d’Hanoï créa de toutes pièces une « rébellion » laotienne, dans la zone où passait la fameuse piste. Le Neo Lao Hak Xat[1]  était né. Pour diriger ce mouvement « frère », les Vietnamiens choisirent un Laotien de père vietnamien, Kaysone Phomvihane[2]. Cet homme consacra toute sa vie à la communisation et à la vietnamisation du Laos. Afin de masquer aux yeux du monde le caractère vietnamien du mouvement communiste laotien, un homme de paille fut trouvé pour le « diriger ». C’est ainsi que le « prince rouge », Souphanouvong, apparut sur la scène politique.  C’était un authentique prince laotien, de surcroît demi-frère du prince Souvanna Phouma[3], chef du gouvernement neutraliste du pays. Véritable histoire de famille que cette politique laotienne, puisque le chef de la droite pro-américaine n’était autre que le prince Boun Oum Na Champassak[4], cousin des deux premiers.

Le 2 décembre 1975, c’est le prince Souphanouvong qui devint le premier président de la République Démocratique Populaire Lao. Il occupa cette fonction purement honorifique jusqu’en 1991, avant de décéder en 1995.

Sri Savang Vatthana ne méritait certainement pas son sort tragique. C’était un roi digne et bienveillant, presque effacé, qui ne s’était jamais mêlé de politique, contrairement à son « collègue » cambodgien le roi Norodom Sihanouk. A l’âge de 10 ans, le jeune prince avait été envoyé en France, où il étudia au lycée de Montpellier. Il poursuivit ensuite ses études à l’École Libre des Sciences Politiques, dont il sortit diplômé. C’est sans doute durant son séjour en France qu’il développa une véritable passion pour le tennis. Il rentra dans son pays en 1927 et se maria en 1930. Khamphoui, son épouse, lui donna cinq enfants, trois garçons et deux filles. Durant la Seconde Guerre Mondiale, il représenta son père le roi Sri Savang Vong[5] auprès des forces japonaises d’occupation. En 1951, son père le nomma premier ministre. En août 1959, lorsque le roi tomba malade, Sri Savang Vatthana devint régent du Royaume. Puis, à la mort du vieux roi, le 29 octobre 1959, il devint officiellement roi du Laos. Cependant, il refusa d’être couronné, estimant que la cérémonie devrait attendre le retour définitif de la paix dans son royaume. Le roi Sri Savang Vatthana, profondément religieux, prit très à cœur son rôle de défenseur du Bouddhisme, la religion d’Etat.   

La dynastie laotienne dont était issu le roi était avant tout celle de Louang Phrabang, ville du nord du pays. Le Laos comprenait plusieurs royaumes historiques. Celui de Vièng Tiane (Vientiane) avait été défait et absorbé par le Siam en 1798.  À l’arrivée de l’explorateur et diplomate français Auguste Pavie[6] en 1887 ne subsistaient que le royaume de Louang Phrabang, au nord, et celui de Champassak, au sud, tous deux vassalisés par le Siam. L’accord de protectorat signé entre le roi Oun Kham et Pavie, en 1887, permit de porter un coup d’arrêt à l’absorption du Laos par le Siam et de reconstituer un territoire laotien incluant les royaumes de Louang Phrabang, Vientiane et Champassak. Ce territoire, situé pour sa plus grande part à l’est du fleuve Mékong n’était cependant qu’une pâle réminiscence de l’ancien royaume lao de Lane Xang[7] qui s’étendait de part et d’autre du Mékong. C’est sous le règne du grand roi Setthathirath (1534-1571) que le Lane Xang connut son apogée. Il entra ensuite dans une période de déclin et de divisions, qui profita à ses puissants voisins, le Siam et l’Annam. Toute la partie nord-est de l’actuel royaume de Thaïlande faisait partie du Lane Xang et sa population partage encore aujourd’hui la même langue et la même culture que les Lao[8] du Laos. Lorsque la France reprit pied en Indochine, après la capitulation japonaise de 1945, elle octroya l’autonomie au Laos en 1946 et en fit un royaume unifié sous la dynastie de Louang Phrabang. C’est ainsi que le roi Sri Savang Vong devint le roi du Laos tout entier.

Qu’est devenu le roi Sri Savang Vatthana ? Même l’année de sa mort n’est pas certaine. Certaines sources prétendent qu’il décéda en 1978, d’autres en 1980, voire même en 1984 ! Il en va de même pour la reine Khamphoui et le prince héritier Vong Savang[9]. Au total, ce sont 34 membres de la famille royale qui disparurent dans ces sinistres camps de rééducation communistes. En 1981, deux adolescents traversèrent le Mékong à la nage et parvinrent ainsi à gagner la Thaïlande, comme des centaines de milliers d’autres Laotiens l’avaient fait depuis 1975. Ces deux frères étaient les deux petits-fils du roi, les fils du prince héritier Vong Savang. Ils se réfugièrent ensuite en France. L’aîné, Sourivong Savang, aujourd’hui âgé de 51 ans, est donc le prétendant légitime au trône d’un royaume disparu, l’antique royaume du Million d’Eléphants. Le régime qui prit sa place en 1975 appartient quant à lui à une espèce en voie de disparition : la République Démocratique Populaire Lao est en effet l’un des cinq derniers États communistes de la planète[10] !

Au sud, le Royaume du Cambodge, que l’on croyait définitivement disparu depuis 1970, fut restauré en 1993, après un long cauchemar. Peut-être en sera-t-il un jour de même avec le Royaume du Laos, lorsque la parenthèse communiste sera définitivement refermée…

Hervé Cheuzeville

PS : A lire ou à relire le premier article de la série d’Hervé Cheuzeville sur « Les Royaumes méconnus » publié le 3 septembre 2014 : Le Lesotho, Royaume dans le ciel

[1] Front Patriotique Lao, connu internationalement sous le surnom impropre de «pathet lao » 

[2] Né en 1920. De son vrai nom viêtnamien Nguyen Cai Song. Secrétaire général du parti de 1955 à sa mort en 1992, président du conseil de la République Démocratique Populaire Lao de 1975 à 1991, président de la RDPL de 1991 à sa mort.

[3] Né en 1901, mort en 1984, chef du gouvernement laotien à trois reprises (1956-58, 1960 et 1962-75).

[4] Né en 1912, mort à Meudon en 1980, chef du gouvernement laotien à deux reprises (1948-49 et 1960-62).

[5] Né en 1885, roi en 1904, mort en 1959.

[6] Né à Dinan en 1847, mort à Thourie en 1925.

[7] « Million d’Eléphants », en langue lao.

[8] Le Laos comprend une multitude d’ethnies. A peine plus de la moitié de la population laotienne est d’ethnie lao. Parmi les principales autres ethnies on peut citer les montagnards Hmong et Yao, au nord, et les proto-indochinois des hauts-plateaux du sud (Khmou, Sédang et autres).

[9] Né en 1931.

[10] Avec la République Socialiste du Viêt Nam, la République Populaire de Chine, la République Populaire Démocratique de Corée et la République de Cuba. 

Commentaires  

#2 Marty Jean Pierre 13-06-2016 14:15
J'aimerais connaitre
Citer
#1 PELLIER Dominique 24-09-2014 08:10
Voici des pays merveilleux comme le Laos, le Cambodge et le Vietnam qui ont souffert et du communisme et de la république. Comme partout, cette dernière a fait couler du sang, encore du sang et trop de sang pour un idéal... un idéal !!!! Toute république part toujours de beaux principes humanistes, mais n'est jamais capables de les appliquer sans sombrer dans la dictatute, le despotisme sanguinaire.
Et ces gens de là-bas, malgré l'oppression, affichent un invariable sourire...
Citer

Ajouter un Commentaire

Abonnez-vous à notre newsletter

Caricature du 16 juin 2017
« La République en marche ! »

17/07 | Université Saint-Louis 2017, Camp Chouan