Il y a soixante ans, la France abandonnait l'Indochine

Le 21 juillet 1954

La France abandonnait l'Indochine

De 1871 à 1914, une obsession domina la politique extérieure de la France : la revanche et la reconquête des provinces perdues.

 Adolphe Thiers, équarrisseur de l'Alsace-Moselle, en  1871

Malgré cela, demeurait une petite place pour les expéditions coloniales et le développement d’un Empire, compensation permettant à la puissance déclinante en Europe de laver une partie de l’humiliation de son drapeau et de récupérer un peu de sa grandeur perdue. Nous étions fiers de notre Algérie, mais avec des livres d’histoire oubliant que l’on devait la prise d’Alger à Charles X ; nous étalions du rose sur les planisphères, coloriant plus de la moitié de l’Afrique noire : « tout ça c’est la France » ; nous vantions notre œuvre civilisatrice, apportant les progrès de l’éducation, de la médecine, des techniques et de la justice à des peuples prétendument issus de la barbarie.                     

    Dans la symphonie coloniale, l’Indochine occupait une place à part. D’abord en raison de son éloignement de la métropole et de sa proximité avec de grandes puissances comme le Japon, la Russie et la Chine. Ensuite parce que les peuples indochinois étaient les héritiers d’une culture très avancée, que la découverte, en 1866, du site d’Angkor Vat révélait avec éclat. Enfin parce que, plus que partout ailleurs, l’assimilation à la France rencontrait des obstacles dont on se cachait l’ampleur.

  

L’histoire de la présence française en Indochine remontait au XVIIe siècle avec, comme un peu partout alors, l’installation de missions chrétiennes, le plus souvent jésuites. Elle se poursuivit avec les conflits commerciaux entre la Chine et les puissances occidentales, donnant lieu aux deux guerres dites de l’opium, la première, de 1839 à 1842, n’impliquant que le Royaume-Uni, la seconde, de 1856 à 1860, impliquant aussi la France.

Navires français à Da-nang en 1858

C’est au cours de celle-ci que, des missionnaires espagnols ayant été massacrés en Annam, Napoléon III, qui se voulait, entre autres, le protecteur de la Chrétienté, dériva une partie des troupes initialement envoyées contre la Chine. Les Français tablaient sur une victoire facile mais deux surprises les attendaient : d’une part l’indifférence, voire  l’hostilité, des populations locales évangélisées à la cause soutenue par la France, d’autre part la farouche résistance des combattants vietnamiens qui, à Da Nang, mirent le corps expéditionnaire en grande difficulté. Deux éléments qui auraient dû inciter à la réflexion. Toute l’histoire de l’Indochine et du Viêt-Nam se lit déjà « dans l’œuf » de Da-Nang.

   Il fallut encore quatre ans pour parvenir à un fragile statu quo, sanctionné par le premier traité de Saigon conclu en  1862 avec l’empereur d’Annam et reconnaissant la souveraineté française sur la région de Cochinchine. Après plusieurs explorations géographiques toujours plus loin vers le nord et vers la Chine, dont la plus retentissante fut celle de la vallée du Mékong entre 1866 et 1868, la IIIe république prit le relais du second Empire avec des ambitions coloniales plus affirmées. En 1873, un corps expéditionnaire français prit Hanoï puis, encerclé, dut l’évacuer, livrant ainsi au massacre les chrétiens dont la protection avait, officiellement, servi de prétexte à l’intervention : du grand art de la république pour fabriquer des harkis ...

     Curieusement, l’objectif de développer le commerce avec la Chine, dont la France rêvait depuis François Ier, s’accompagnait d’opérations militaires qui avaient tout l’air de tentatives d’invasion. À l’époque, il ne semblait pas contradictoire de traiter en ennemi celui dont on voulait faire un partenaire économique. C’est ainsi que, en 1881, la tentative de reprendre le Tonkin et de se rendre maître du fleuve Rouge reliant Hanoï à la province du Yunnan, au sud-est de la Chine, entraîna une guerre avec l’empire du milieu se sentant menacé sur sa frontière.

    Cette guerre franco-chinoise, totalement oubliée de nos jours, dura de septembre 1881 à juin 1885. Pierre Loti, qui y participa, en tira un récit, Trois journées de guerre en Annam, et y trouva une source d’inspiration pour plusieurs de ses romans. Guerre par ailleurs coûteuse et indécise, faite d’innombrables avancées et reculées ainsi que de désaccords majeurs entre l’état-major, qui voulait attaquer directement Pékin, et le gouvernement civil qui redoutait une réaction négative des autres puissances, notamment de l’Angleterre. En mars 1885, l’abandon de Lang Son dans la panique entraîna la chute du cabinet Jules Ferry, surnommé « le tonkinois ». L’armée française parvint cependant à « se refaire ». Le traité de Hué établit la souveraineté de la France sur l’Annam et sur le Tonkin : l’Indochine française devint consensuelle. S’ouvrit alors l’ère bâtisseuse, dont Hanoï conserve aujourd’hui de nombreuses traces, la faisant encore ressembler à une sorte d’Odessa d’extrême Orient.

    Toutefois, la stabilité ne fut jamais acquise : sans cesse l’armée était contrainte de mener des opérations protectrices ou punitives. Les successifs gouverneurs militaires - Gallieni, Pennequin, Beylié ... – ne cachaient pas, dans leurs rapports, leur scepticisme quant à la possibilité d’assimiler les populations locales et regardaient comme inéluctable le retour à l’indépendance.

    

Gouverneur général de l’Indochine en 1897, Paul Doumer la dota d’un ensemble complet de structures administratives directement décalquées de la métropole. Afin que cette dernière n’eût plus à supporter le coût élevé de la colonie, alors que sa conquête avait été motivée par un objectif inverse, il instaura de lourdes impositions qui devinrent vite impopulaires. Lors de la première guerre mondiale, la mobilisation des hommes – qui n’avaient pas le droit de vote mais celui de se faire tuer dans un conflit qui ne les concernait pas - et le pillage de leurs ressources naturelles finirent de dégoûter Tonkinois, Annamites, Cochinchinois, Laotiens et Cambodgiens de la présence française.

   En 1920, au congrès de Tours, qui devait accoucher du Parti communiste français, le jeune annamite débarqué huit ans plus tôt à Marseille sous le nom de Nguyen Tat Thanh,  la tête pleine des rêves de la France des Lumières et croyant à la devise Liberté-Égalité-Fratenité, vint demander aux socialistes français de débarrasser son peuple de l’oppression coloniale, dont il brossa un tableau accablant. À partir de là, le ver ne cessa de grossir dans le fruit sans que la peau de celui-ci en trahît la croissance. L’Indochine française était condamnée, les gouvernements français mettraient un tiers de siècle à le comprendre.

    La suite des évènements relève de chroniques bien connues : la deuxième guerre mondiale et l’occupation japonaise avec la bénédiction forcée du régime de Vichy ; la création par celui qui s’appelait désormais Hô Chi Minh (Celui qui éclaire) du parti Viet Minh ; la guerre franco-thaïlandaise, perdue par la France ; la terrible famine de 1944 comme jamais les Indochinois n’en avaient connu et sans aucun secours d’une métropole qui préférait envoyer des soldats plutôt que des vivres ; le rétablissement, malgré l’hostilité de Roosevelt, de la souveraineté française sous l’impulsion de De Gaulle et sous l’autorité militaire de Leclerc qui, comme ses prédécesseurs, jugea l’indépendance inévitable ; la guerre contre le Viet Minh, commencée en 1946 et achevée en 1954 par la défaite, depuis toujours prévisible, des Français : la stupidité des militaires – on voulait refaire à Diên Biên Phu la manœuvre de Napoléon à Austerlitz ! – étant venue s’ajouter à la cécité des politiques.

 

 

Avec la mine basse de l’éternel vaincu, Pierre Mendès-France n’eut plus qu’à admettre la réalité en signant les accords de Genève du 21 juillet 1954. La France se désengageait, parquant à Sainte-Livrade (la véritable capitale du pruneau d’Agen) ses derniers fidèles comme des pestiférés et, là bas, laissant entiers les graves problèmes qu’elle avait contribué à créer : l’Indochine française, une grande œuvre républicaine.

Daniel de Montplaisir

Commentaires  

#4 Benoît LEGENDRE 23-07-2014 15:33
Le gentil peuple vietnamien doit encore nous en vouloir de les avoir laissé tomber dans les rêts du communisme inhumain... Mais l'époque des empires coloniaux était révolue, elle a été remplacée par les systèmes totalitaires en attendant les rapaces financiers (à l'œuvre depuis longtemps en fait) ! Il est clair que nous ne pouvions plus garder sous notre tutelle tant de nations asiatiques ou africaines ; et je regrette que l'on ait pas pu bâtir un ensemble comme le Commonwealth britannique, le Grand Charles a bien essayé avec sa Communauté, mais tout cela n'a pas tenu bien longtemps...
Le Vietnam réunifié subit toujours un joug totalitaire, l'Allemagne réunifiée a pu rester dans le camp de la liberté, et la malheureuse Corée reste encore divisée... Pour cette dernière, la clé de la réunification (inévitable dans le temps) se trouve à Pékin ; quand les héritiers du Céleste Empire n'auront plus besoin de la Corée du Nord, ça sera la fin de la partie pour la clique sanguinaire et incapable du tyran Kim, 3ème du nom..
Vive le roi !
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#3 Villehardin 22-07-2014 16:32
Je ne comprends pas la deuxième phrase de Laurenceau : veut-il dire "royalistes" au lieu de "républicains " ?
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#2 LAURANCEAU 21-07-2014 10:55
Les Socialistes voulaient à tout prix " éclairer" les "barbares "; les races "supérieures " devant nécessairement enseigner aux "indigènes " la "Culture " et la "Civilisation " . Avec les beaux résultats que l'on a pu voir.
Il faut rendre justice aux Républicains, alors farouchement anti-socialiste s , qu'ils ont toujours été opposé à ces aventures exotiques.
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#1 PELLIER Dominique 21-07-2014 08:27
La colonisation a parfois du bon mais nous en subissons le revers en métropole où tous viennent s'installer. Le type uropéen est en train de disparaître au profit de mélanges de couleurs. J ene déplore pas ce fait, je ne déplore que le fait que notre pays autrefois colonisateur soit désormais colonisé et qu'Il perde peu a peu de sa particularité, de son identité.
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