Il y a quarante ans, mourait Georges Pompidou

le 2 avril 1974

 Mourait Georges Pompidou 

Succédant à l’homme de l’Histoire qui prétendait incarner à lui seul la légitimité française et avait fait tailler des institutions à ses mesures, Georges Pompidou cultivait au contraire l’extrême modestie. Déclarant, peu de temps avant sa mort, qu’il souhaitait que son mandat laissât le moins de traces possible. Il cultivait en effet cette philosophie politique qui devrait, à tout le moins, alimenter nos réflexions et selon laquelle les peuples heureux n’ont besoin que du gouvernement le plus léger possible. Quelques années auparavant, encore premier ministre, il s’était un instant – mais un instant seulement – révolté contre la masse de projets de lois, de directives, de circulaires qu’on lui faisait signer : « arrêtez d’emmerder les Français ! » avait-il dit, dans le vide ...

Pragmatique avant tout, il se méfiait des idées générales, des constructions intellectuelles que les sociologues politiques, très à la mode en ce temps là, tentaient de placer auprès des hommes politiques désireux de briller. Pompidou détestait cette approche, rappelait volontiers ses origines terriennes, qu’il mariait élégamment à une remarquable érudition littéraire - peu à peu perdue par ses successeurs - et la nécessité de gérer l’État avec économie, en bon père de famille, ce qui veut dire aussi investir pour ses enfants. C’est pourquoi sa grande cause fut l’industrialisation de la France car, pour distribuer des richesses, ou répartir des revenus, il faut d’abord produire et commercialiser. Innovation, compétitivité, qualité étaient donc les maîtres mots de Georges. Rien de très exaltant bien sûr mais frappé au coin du bon sens.

Son époque correspond aux « Trente glorieuses » et au triomphe de l’individualisme dans une société qui ignorait le chômage : quand Georges Pompidou fut élu président de la république, en 1969, la France comptait moins de 100 000 chômeurs et un diplômé de l’enseignement supérieur recevait, sans rien solliciter, en moyenne quatre offres de premier emploi. Des chiffres qui font rêver et aussi ceux-là : un avion vous emmenait en moins de trois heures et demi de Paris à New-York, on pouvait rouler à 200 km/h sur les autoroutes, fumer où bon vous semble et finir sa bouteille de vin à chaque repas sans qu’on vous fasse les gros yeux ...

Pompidou, bien sûr, n’était pas responsable de la société dans laquelle il vivait et qui présentait aussi de gigantesques faiblesses, comme cette incroyable et criminelle complaisance à l’égard des régimes totalitaires de l’Union soviétique et de la Chine. Mais il s’efforçait de préserver les équilibres de la société française tout en l’inscrivant dans l’avenir qui, pour lui, passait au plan externe par l’alliance avec l’Amérique et la construction de l’Europe, et au plan interne par une modernisation accélérée.

On lui a ainsi reproché, à juste titre, de sacrifier le patrimoine historique à l’illusion de l’éphémère, prosternée devant l’automobile, le formica et les barres de béton. Pourtant, c’est lui qui, comme pris de remords, institua en 1971 le ministère de la protection de la nature et de l’environnement, confié à une vedette du parti majoritaire, Robert Poujade, totalement oublié de nos jours. De même, après avoir beaucoup encouragé l’agriculture intensive, à grands renforts de pesticides et d’engrais chimiques, Pompidou fut à l’origine de l’extension de la labellisation des produits de l’agriculture traditionnelle. Il n’y eut personne, ou presque, pour lui reprocher d’avoir fait classer premier grand cru le château Mouton-Rotschild à Pauillac, seule modification au classement datant de 1855 et, évidemment liée à ses accointances personnelles avec la famille de banquiers. Aujourd’hui cela provoquerait un immense scandale. Mais, à l’époque, la France se portait au mieux, alors que les responsables politiques avaient des amis fortunés...

Ses relations avec la gentry ont pourtant failli compromettre sa carrière politique lors de la sombre affaire Markovic de l’automne 1968, tissée sur ce fond de barbouzes et de filière corse si cher à la Ve république première version. Ni de Gaulle, ni Couve de Murville, alors premier ministre, n’avaient voulu couvrir ses mauvaises fréquentations. Mais Pompidou possédait, au dernier degré, l’art de marcher sous la pluie en passant entre les gouttes.

Son goût pour l’art contemporain et les expressions plastiques d’avant-garde ne correspondait pas davantage au fond de son électorat mais, autre qualité de Georges, il savait mêler à merveille une bonhomie provinciale rassurante et un snobisme culturel underground, qui éclata après sa mort, avec l’inauguration du centre Beaubourg.

Sur le plan institutionnel, son mandat mit en lumière les inconvénients du double exécutif, pourtant au cœur de la Constitution de 1958-1962. Car si de Gaulle, qui descendait rarement des sommets, avait besoin d’un premier ministre qui sût gérer l’intendance et les partis politiques au jour le jour – et Pompidou faisait cela à merveille - ce même premier ministre devenu président de la république et n’ambitionnant pas les hautes altitudes, se trouva vite en concurrence avec son propre premier ministre. Ni Chaban-Delmas l’agité, ni Messmer le terne, ne formèrent avec lui un tandem satisfaisant. Peu de temps avant sa mort, se répandait la rumeur qu’il aurait choisi Giscard d’Estaing comme second. La maladie de Waldenström, rare mais implacable, qui le rongeait depuis plusieurs années dans le plus grand secret ne lui en laissa pas le temps.

La campagne électorale de 1974 vit s’affronter des candidats à un poste de chef de gouvernement et non de chef d’État. Cette évolution ne cessa depuis lors de s’amplifier et atteignit son paroxysme avec le ministère de François Fillon, simple collaborateur du président de la république. Preuve, maintenant bien établie, que la complémentarité entre chef d’État et chef de gouvernement ne fonctionne vraiment qu’en régime monarchique, où tout le pouvoir ne provient pas de la même source. C’est aussi pourquoi, bien qu’il l’ignorât en raison de son vieux fond radical-socialiste, Georges Pompidou aurait fait un excellent premier ministre du roi de France.

Daniel de Montplaisir


Commentaires  

#2 Benoît LEGENDRE 03-04-2014 15:03
Un beau et juste portrait d'un homme d'Etat, au service de la nation, comme il en manque tant en ce moment... Je n'avais que dix ans lors de sa disparition, mais je n'ai pas oublié l'émotion manifestée dans ma famille en 1974. J'ai gardé longtemps le dessin du regretté Jacques Faizant, montrant le général de Gaulle en uniforme de colonel de chasseurs, tançant Pompidou qui avait pris le célèbre couvre-chef napoléonien : "Rendez le chapeau à Papa, tout de suite!"
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#1 Pellier Dominique 03-04-2014 08:09
C'était une autre épopquedans laquelle notre France vivait plus heureuse, comme il est écrit. Monsieur Pompidou toutefois, était de ces dirigeants qui font honneur à la république, en général, celle voulue dès l'odieuse révolution, un homme qui voulait le bonheur des Français et y a travaillé. Personne n'est parfait, c'est surtout ce qu'il faut en conclure, même le Général de Gaulle, haute figure de la France. Puisse notre Roi faire autant que ces deux grands hommes
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