Il y a deux cents ans : Bordeaux « déclare » le roi

Le 12 mars 1814

 Bordeaux « déclare » le roi

Voilà cent ans, la journée du 12 mars 1814 à Bordeaux était encore dans bien des mémoires d’historiens. Plusieurs d’entre eux lui consacrèrent alors brochures et articles pour la commémorer. La France de l’époque, quoique farouchement républicaine, n’avait pas oublié ce que les libertés publiques et le régime de la démocratie parlementaire, alors au faîte de son prestige, devaient à Louis XVIII et à la Restauration, enclenchée ce jour là sur les bords de la Garonne. Quant à la France d’aujourd’hui ...

Partout les armées de Napoléon reculaient, confrontées à la plus grande coalition de nations jamais formée dans l’Histoire. Seul l’empereur croyait encore possible sa victoire. Comme le ferait Hitler depuis son bunker berlinois, il continuait d’envoyer à la mort des enfants de dix-sept ans, les fameux « Marie-Louise », et d’imposer une dictature de fer qui ne dispensait de censure que les placards à sa gloire. Germaine de Staël a remarquablement décrit et dénoncé cette folie tyrannique.

L’armée de Wellington qui, déjà depuis octobre 1813, avait franchi les Pyrénées, se dirigeait vers Toulouse, dont le maréchal Soult assurait la défense avec des troupes encore substantielles. Il ne paraissait pas stratégiquement raisonnable de marcher directement sur Bordeaux, bien que seule une faible garnison  occupât la ville : selon les classiques méthodes de la guerre, on ne laisse pas derrière soi des forces ennemies en nombre. De même, en août 1944, la prise de Paris ne constituerait pas une priorité pour Eisenhower et la division de Leclerc devrait se détourner.

Le généralissime anglais ne cessait de le rappeler dans ses proclamations : il ne faisait pas la guerre à la France, il faisait la guerre à Napoléon. Pour un peu, cet homme pétri de culture française, capable de réciter plusieurs milliers de vers de Corneille, de Racine et de Molière, mais aussi très soucieux de plaire, et y réussissant d’ailleurs fort bien, aurait expliqué qu’il venait non pas combattre mais libérer les Français.

Un prince l’accompagnait, Louis-Antoine de Bourbon, duc d’Angoulême, quarante neuf ans, fils aîné du comte d’Artois. Louis XVIII avait chargé son neveu de représenter la légitimité auprès des populations françaises et de leurs autorités publiques.

Dès que sa présence sur le territoire français fut connue, les émissaires bordelais d’une société secrète, Les Chevaliers de la Foi, coururent à sa rencontre. Leur organisation clandestine travaillait depuis quatre ans, sous la direction parisienne de Ferdinand de Bertier de Sauvigny, à montrer qu’après la chute inéluctable de Napoléon, la France devrait renoncer à de nouvelles expériences politiques malheureuses, rejeter aussi bien la Révolution que l’emprise étrangère, et donc rétablir le roi légitime. Ce qui, aux yeux des Alliés, n’allait pas de soi en ce premier trimestre de 1814. À Bordeaux, deux autres sociétés, plus ou moins secrètes, l’Institut philanthropique et la Garde royale, dirigé par un certain Taffard de Saint-Germain, œuvraient dans le même sens.

Ce dernier et ses assesseurs allèrent exposer à Louis-Antoine qu’il serait accueilli à Bordeaux en libérateur, qu’il ne devait pas attendre la prise de Toulouse et qu’il lui suffirait de paraître avec uns simple escorte de royalistes pour que la ville se rallie à lui et au trône des Bourbons. Cette étape étant franchie, la légitimité aurait posé le pied en France dans l’une de ses plus grandes villes. Il deviendrait d’autant plus difficile au reste du pays de ne pas lui emboîter le pas et aux Alliés de ne pas admettre le fait accompli. Surtout si, au nord et à l’est, le comte d’Artois et son fils cadet, le duc de Berry, menaient des opérations comparables.

Louis-Antoine acquiesça et demanda à Wellington de dériver quelques troupes de l’objectif militaire principal en faveur de l’objectif politique devenu essentiel. Il fut compris. La division du général Beresford, forte de six mille hommes, lui servirait d’escorte et, le cas échéant, disperserait les bonapartistes dont on ignorait le nombre sur la route de Bordeaux.

À Bazas, porte des Landes, les dames de la ville furent mises à contribution pour transformer les tuniques rouges d’une centaine de soldats anglais en uniformes français : le duc d’Angoulême ne voulait pas entrer dans Bordeaux à la tête d’une armée étrangère.

Informée de la situation par les agents des sociétés secrètes, la population de Bordeaux, surtout celle du port et des quartiers ouvriers, se mit à vibrionner et à confectionner en grande hâte drapeaux blancs fleurdelisés et cocardes afin d’en tapisser les rues. Le maire de la ville, Jean-Baptiste Lynch, évidemment viticulteur (il fut le propriétaire de l’actuel château Lynch-Bages), décida d’imposer à son conseil municipal, où siégeaient plusieurs bonapartistes, un coup de force pacifique, certain de l’appui de la population : en recevant le duc d’Angoulême, il « déclarerait » le roi. Bordeaux avait beaucoup pâti du blocus continental. En outre, l’esprit de Montaigne et de Montesquieu qui soufflait toujours aux abords du « port de la lune », s’accommodait mal du régime policier, administratif et tracassier de l’Empire.

Rarement opération politique, mais à vocation historique, fut menée avec une telle maîtrise. Lynch, ayant fait croire à l’arrivée d’une importante armée anglaise, persuada la petite garnison de la ville de se retirer à une vingtaine de kilomètres.

Au matin du 12 mars, par un éclatant soleil, le duc d’Angoulême entra effectivement dans Bordeaux en triomphateur. Une foule immense l’applaudit tout au long du parcours qui le conduisit jusqu’à la cathédrale Saint-André et à l’hôtel de ville. Une foule fervente mais très attentive aux premiers mots du prince.

Celui-ci prononça donc deux discours qui, certes, rendaient grâce à la divine Providence mais, surtout, qui parlaient de paix, de réconciliation, de liberté, de tolérance, de travail et de justice. Les plus modestes applaudirent le plus fort.

Le prince avait compris que le simple ordre traditionnel des choses ne suffisait plus à justifier la légitimité. Celle-ci devait désormais montrer que son exercice améliorait le sort des hommes : le roi et sa famille ne rentreraient pas en propriétaires spoliés mais en serviteurs zélés d’un peuple qui n’avait que trop souffert. D’Hartwell, près de Londres, sa dernière résidence d’exil, Louis XVIII, bien que ne partageant pas encore totalement ces idées là, saurait intelligemment tirer profit de la leçon de Bordeaux pour conduire une sage Restauration. Il récompenserait aussi la première ville à s’être soulevée en sa faveur en promettant que le prochaine héritier du trône à naître porterait le titre de duc de Bordeaux. 

Daniel de Montplaisir

Article initialement publié le 12 mars 2014

Ci-dessous récompenses remises aux membres des Gardes Royales pour la réussite de la journée du 12 mars 1814 

 

 

 

 

Commentaires  

#2 DUPERIER, Serge 16-03-2014 11:22
Cette page d'histoire est très intéressante et méritait d''être connue.Bien que Bonapartiste,ce là m'a un peu gêné mais c'est l'histoire de France;
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#1 TRACY 12-03-2014 18:46
MAGNIFIQUE ! Un autre, vite !
Ah, si seulement nos petites têtes blondes, enfin ce qu'ils en restent..., pouvaient retrouver ces lectures dans leurs livres d'histoires.
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