[Considérations sur la France-1] Introduction et chapitre I « Des révolutions »

[Au fil des classiques Série Joseph de Maistre - 3]

Paul de Beaulias– Au fil des classiques

Série Joseph de Maistre

Maistre, Joseph de (1753-1821). Œuvres complètes de J. de Maistre (Nouvelle édition contenant  les œuvres posthumes et toute sa correspondance inédite). 1884-1886

Articles précédents: 

1-Joseph de Maistre, une figure traditionnelle prise dans les tourments de l’époque

2- Joseph de Maistre vu par son fils 

[Considérations sur la France-1] Introduction et chapitre I « Des révolutions »

« Considérations sur la France » est peut-être l’écrit la plus célèbre de l’œuvre de Joseph de Maistre. Écrit en 1797, il décrit la France révolutionnaire, et en tire de nombreuses considérations à portée universelle. L’édition utilisée est celle de 1885, et l’éditeur précise tout de suite qu’elle fut complétée par l’écrivain lui-même, montrant une méthodologie naturelle mais qui mérite parfois d’être rappelée : l’œuvre continue de se parfaire par la plume même de son écrivain tout au long de sa vie. Une œuvre n’a pas ainsi vocation à être figée, et les remarques, les commentaires, les questions et les critiques sont de précieux trésors pour parfaire une œuvre qui peut ne pas tout voir, ou posséder quelques heures, tout en installant une discussion entre gens de bonne foi et dans la bienveillance tout à fait constructive dans une recherche commune de la vérité.

L’édition que nous avons sous la main commence d’ailleurs par une lettre d’un ami et lecteur qui touche tout de suite à l’essentiel. Loin de ces préfaces au mieux ennuyeuses, au pire haineuses, qui vous invitent souvent à entrer à reculons dans l’œuvre, en vous mettant tout de suite dans la tête méfiance, soupçons et mauvaise foi, l’éditeur prend le parti de citer ici un lecteur avisé – serviteur du tsar dont le nom n’est pas cité - qui non content d’aviser, apporte des idées et résume merveilleusement certains grandes idées, en remettant tout d’abord à sa place l’homme et Dieu, dont l’inversement révolutionnaire, purement intellectuel s’entend – puisque dans la réalité Dieu est toujours là, et l’homme toujours homme, et c’est justement l’obsession fausse pour une contre-vérité qui crée tant de maux, puisque cela revient à nier sa propre réalité – est au fond le coeur de la révolution :

 « « L'homme propose, et Dieu dispose. Oui, l'homme ne peut que proposer ; c'est une immense vérité. La faculté de combiner a été laissée à l'homme avec la puissance du libre arbitre ; mais les événements ont été soustraits à son pouvoir, et leur marche n'obéit qu'à la main créatrice. C'est donc en vain que les hommes s'agitent et délibèrent pour gouverner ou être gouvernés de telle ou telle manière. Les nations sont comme les particuliers; elles peuvent s'agiter, mais non se constituer. Quand aucun principe divin ne préside à leurs efforts, les convulsions politiques sont le résultat de leur libre volonté; mais le pouvoir de s'organiser n'est point une puissance humaine : l'ordre dérive de la source de tout ordre.

L'époque de la révolution française est une grande époque : c'est l'âge de l'homme et de la raison. La fin est aussi digne de remarque : c'est la main de Dieu et le siècle de la foi. Du fond de cette immense catastrophe, je vois sortir une leçon sublime aux peuples et aux rois. C'est un exemple donné pour ne pas être imité. Il rentre dans la classe des grandes plaies dont a été frappé le genre humain, […]

La partie prophétique de l'ouvrage m'a également frappé. Voilà ce que c'est que d'étudier d'une manière spéculative en Dieu; ce qui n'est pour la raison qu'une conséquence obscure, devient révélation. Tout se comprend, tout s'explique quand on remonte à la grande cause. Tout se  devine, quand on se base sur elle.»[1]

Nous reconnaissons tout de suite ledit providentialisme, qui n’est au fond que l’affirmation de la Providence, sans nier les possibilités d’actions de l’homme. L’insistance sur le Providence n’est que proportionnelle à l’obsession révolutionnaire de vouloir croire que l’homme crée et constitue : les actions et œuvres humaines ne sont vraiment efficaces et ne donnent des fruits qu’autant qu’elles obéissent à l’ordre divin. Inversement, les plaies de l’histoire sont toujours dues à un combat inutile de l’homme contre sa propre nature. « Les nations sont comme les particuliers; elles peuvent s'agiter, mais non se constituer. »[2]

« Je pars de ce principe, votre ouvrage est un ouvrage classique qu'on ne saurait trop étudier ; il est classique pour la foule d'idées profondes et grandes qu'il contient. Il est de circonstance par un ou deux chapitres, nommément celui qui traite de la Déclaration du roi de France, en 1795. Ces chapitres ont été faits pour l'année 1797 où l'on croyait à la contre-révolution. Maintenant quelle foule d'idées nouvelles se présentent ! quelles grandes conséquences l'histoire ne fournit-elle pas à vos principes? Cette révolution concentrée en une seule tête est tombée avec elle ; la main de Dieu qui a sanctifié jusqu'aux fautes des alliés ; cette stupeur répandue sur une nation jadis si active et si terrible; ce Roi inconnu dans Paris jusqu'à la veille de notre entrée; ce grand général vaincu dans son art même ; cette génération nouvelle élevée dans les principes de la nouvelle dynastie ; cette noblesse factice, qui devait être son premier appui, et qui a été la première à l'abandonner; l'Eglise fatiguée et haletante des coups qui lui ont été portés; son chef abaissé jusqu'à sanctifier l'usurpation, et élevé depuis à la puissance du martyre; le génie le plus vigoureux, armé de la force la plus terrible, employée vainement à consolider l'édifice des hommes : voilà le tableau que je voudrais voir tracé par votre plume, et qui serait la démonstration évidente des principes que vous avez posés. Je voudrais le voir à la place de ces chapitres que je vous ai indiqués, et alors l'ouvrage présenterait au lecteur attentif les causes et les effets, les actions des hommes et la réaction divine. Mais il n'appartient qu'à vous, Monsieur le Comte, d'entreprendre cette péroraison frappante sur vos propres principes. Ce que j'ai pris la liberté d'esquisser ici, peut devenir sous votre main un recueil de vérités sublimes ; et si j'ai réussi par cette lettre à vous encourager à ce grand travail, je croirais par cela seul avoir mérité de ceux qui lisent pour s'instruire. »[3]

Le trait du temps ressort plus ici, avec l’intérêt avant tout pour les principes sur les écrits « de circonstance », qui passent et tombent dans l’oubli: écrire pour affirmer encore et encore les principes éternels, et les rendre les plus clairs possibles, sans tomber dans une folie philosophique qui, par démesure, se permet de croire qu’un simple homme peut énoncer des vérités pures, ce qui n’est jamais le cas. La force de l’œuvre de Joseph de Maistre se trouve d’abord dans cette humilité chrétienne nécessaire et fondamentale pour refléter à l’échelle humaine les vérités divines qui, avant des mots, sont des réalités spirituelles qui s’incarnent dans le monde aussi.

Nous remarquons enfin la demande de ce lecteur à Joseph de Maistre de confirmer ce qu’il a écrit avec les évènements d’après 1797, qui a vu la restauration, qui a vu, malgré tous les malheurs, en fin de compte la restauration de l’église : aussi terribles que pouvaient sembler les malheurs aux yeux de l’époque, ils permirent d’expier en un certain sens et de restaurer une Foi et une royauté.

Quand l’on voit évidemment la suite de l’histoire, nous pouvons dire – un peu trop facilement – que ce ne fut pas durable. Mais il faudrait compléter plutôt en rappelant qu’au fond la restauration ne fut pas suffisamment profonde, et que trop d’hommes encore, au fond d’eux, continuaient à se laisser aux vices de démesure et d’orgueil qui continuent de nous tourmenter jusqu’à aujourd’hui.

Chapitre I – Des révolutions

Joseph de Maistre pose les bases de son providentialisme, en insistant sur le fait que la révolution fut si terrible d’abord parce que personne ne pouvait la prévoir et que personne ne pouvait l’empêcher :

« Sans doute, car la première condition d'une révolution décrétée, c'est que tout ce qui pouvait la prévenir n'existe pas, et que rien ne réussisse à ceux qui veulent l'empêcher. Mais jamais l'ordre n'est plus visible, jamais la Providence n'est plus palpable que lorsque l'action supérieure se substitue à celle de l'homme et agit toute seule : c'est ce que nous voyons dans ce moment. »[4]

La révolution donne en effet l’impression de marcher seule malgré ses protagonistes, prouvant comme inversement la logique historiciste qui privilégie les lois de l’histoire – sorte de providence désincarnée et oublieuse de l’homme – sur les personnages historiques et leurs actions.

« On a remarqué, avec grande raison, que la révolution française mène les hommes plus que les hommes ne la mènent. Cette observation est de la plus grande justesse; et quoiqu'on puisse l'appliquer plus ou moins à toutes les grandes révolutions, cependant elle n'a jamais été plus frappante qu'à cette époque. »[5]

Le raisonnement de Joseph de Maistre est simple : dans les pires affres de la révolution, il y voit l’œuvre divine. Les hommes pouvaient croire tout maîtriser, mais même les pires révolutionnaires suivent au fond les plans de Dieu, ou plutôt ne peuvent échapper à la punition que leurs actions viciées entraînent. Que la somme de tant de vices donne une révolution qui semble cohérente est pour lui l’effet de la providence, qui envoie, pour une raison insondable à l’homme, une grande punition, une grande épreuve, dont nous ne voyons pas encore la fin.

Ce qui le conduit par exemple à ce genre d’affirmations :

« Jamais Robespierre, Collot ou Barrère, ne pensèrent à établir le gouvernement révolutionnaire et le régime de la terreur; ils furent conduits insensiblement par les circonstances, et jamais on ne reverra rien de pareil. Ces hommes, excessivement médiocres, exercèrent sur une nation coupable le plus affreux despotisme dont l'histoire fasse mention, et sûrement ils étaient les hommes du royaume les plus étonnés de leur puissance. »[6]

Les recherches historiques récentes démentent ce genre d’affirmation[7], et nous savons que la Terreur était planifiée de longue date, même s’il reste vrai que la folie générale des gouvernants défie l’imagination, et les succès constants de cette révolution inarrêtable, même par l’armée blanche et catholique, amènent à l’action providentielle : nous pouvons en effet qu’être étonné que tant de fois la révolution aurait pu être arrêtée mais ne l’a pas été. En termes maistrien, il y voit la providence. Le risque est de faire croire que Dieu puisse vouloir ce genre de catastrophes. Ce n’est pas le cas évidemment, et Maistre le premier ne le pensait pas : les vices et les péchés humains attirent la punition. Les tentatives avortées d’arrêt de la révolution sont au fond un manque de vertus et de prières face aux vices, qui gagnèrent longtemps. La Providence maistrienne, qui peut sembler parfois rendre l’homme impuissant et irresponsable, ne l’est pas au fond : parfois Dieu propose et l’homme accepte humblement, dans ce cas tout se passe bien, c’est en ce sens qu’il faut comprendre. Nous pouvons refuser, mais cela termine toujours mal.

Dans ce premier chapitre néanmoins, Maistre reste sur une vision « mécaniste » de la Providence, bien de son époque :

 «Si l'on imagine une montre dont tous les ressorts varieraient continuellement de force, de poids, de dimension, de forme et de position, et qui montrerait cependant l'heure invariablement, on se formera quelque idée de l'action des êtres libres relativement aux plans du Créateur.  »[8]

 La chose reste vraie, et dit autrement, au fond du fond, l’homme est libre de se soumettre, et quand il refuse, l’horloge se dérègle ou explose. Ce qu’il faudrait ajouter pour nos contemporains consistent simplement à dire qu’à la différence d’une mécanique, la Providence ne peut pas être comprise par l’homme ni en détails, ni totalement. Il n’est pas évident que nous en saisissions même des bribes. Nous ne pouvons donc savoir rationnellement quel est notre place dans ce grand dessein, mais nous l’avons, et c’est cela que Maistre veut dire. Plus faisons-nous honneur à notre place en s’y soumettant, plus le grand dessein devient réel et glorieux. Avec cette conviction aussi que la Providence guide ceux qui veulent bien suivre le Christ, et que le hasard n’existe pas. Le hasard n’existant pas, même les pires atrocités ont une raison divine que nous ne connaissons peut-être pas mais dont nous pouvons sentir l’origine divine :

 «Enfin, plus on examine les personnages en apparence les plus actifs de la révolution, et plus on trouve en eux quelque chose de passif et de mécanique. On ne saurait trop le répéter, ce ne sont point les hommes qui mènent la révolution, c'est la révolution qui emploie les hommes. On dit fort bien, quand on dit qu'elle va toute seule. Cette phrase signifie que jamais la Divinité ne s'était montrée d'une manière si claire dans aucun événement humain. Si elle emploie les instruments les plus vils, c'est qu'elle punit pour régénérer.  »[9]

Maistre nie ainsi à la révolution, qui se veut négatrice de Dieu, l’absence de Dieu : même ce, et voire justement ce qui est le plus luciférien et anti-christique, laisse transparaître de façon éclatante la présence de Dieu.

Ce n’est évidemment pas une légitimation de la révolution, qu’il faut combattre dans ses principes, mais simplement une constatation que malgré toutes les résistances la révolution a continué, et que donc c’était  une œuvre nécessaire de la providence. Il ne parle néanmoins qu’a posteriori, et  il est une évidence que personne ne peut savoir ce qui va arriver à l’avenir : une telle situation arriverait encore qu’il faudrait évidemment se battre. Ce que nous pouvons faire dans notre humble position est à faire, la Providence est en dehors de notre champ, nous ne pouvons que nous confier à elle.

L’attachement aux bons principes devient ainsi important, et il pointe une question importante pour notre temps aussi, avec ce caractère avilissant de tout ce que touche l’esprit révolutionnaire :

« Par la même raison, l'honneur est déshonoré. Un journaliste (le Républicain) a dit avec beaucoup d'esprit et de justesse: Je comprends fort bien comment on peut dépanthéoniser Marat ; mais je ne concevrai jamais comment on pourra démaraliser le Panthéon. »[10]

Cette tournure d’esprit a certainement fait naître un certain « fondamentalisme » chez des successeurs qui ont voulu y confondre la nécessaire intransigeance dans les principes et la charité généreuse en pratique. Il reste évidemment vrai que les créations purement et clairement lucifériennes, telle le panthéon, n’ont pas de raison d’être maintenus, car il y aurait toujours le risque, même en imaginant parvenir à reconstituer de bons principes dans cette coquille révolutionnaire, de remonter un jour ou l'autre aux origines mauvaises qui ont présidé à sa création : ici aucune restauration n’est possible, puisque la restauration d’origines mauvaises n’amènent que du mauvais.

L’esprit révolutionnaire avilit, mais il faut savoir soi-même irradier pour éclairer les ténèbres, et se concentrer aussi sur le beau et le bien, sans oublier le mal, mais sans trop s’y complaire ou en être obsédé, simplement pour prévenir et ne pas recommencer. Il faut au contraire encourager la vertu en édifiant aussi par l’exemple de la révolution.

La suite de son œuvre permet de souligner l’aspect entier de la pensée maistrienne.

 

[1] Ibid, p.L-LI

[2] Ibid, p.LII

[3] Ibid, p.LII-LIII

[4] Ibid, p.4

[5] Ibid, p.4

 

[6] Ibid, p.5

[7] Les meneurs de la révolution avaient bien l’intention de leur politique, cf par exemple La Révolution française de Philippe Pichot.

[8] Ibid, p.2

[9] Ibid, p.7

[10] Ibid, note p.5

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