[CEH] La rupture de 1661 (1/3)

Les actes des communications des sessions du centre d'études historiques paraissent une fois par semaine, chaque samedi.

 

Centre d’Etudes Historiques

1661, la prise de pouvoir par Louis XIV.

 Actes de la XVIIIe session du Centre d’Études Historiques (7 au 10 juillet 2011)

 

Par le Pr. Lucien Bély

Professeur agrégé d’Histoire moderne, agrégé d’Histoire,

Docteur ès Lettres

 

L’art politique doit saisir les occasions favorables. En 1661, la mort de Mazarin constitue une rupture majeure car le cardinal a marqué de sa présence la vie de l’Europe depuis 1630 et la vie de la France depuis 1643.

 

Après les traités de Westphalie et celui des Pyrénées, le cardinal laisse à Louis XIV une situation nouvelle sur la scène internationale. Ayant contraint la maison d’Autriche à négocier, la branche de Vienne en 1648 et celle de Madrid en 1659, la maison de France semble l’emporter définitivement sur sa rivale, et le roi de France a bientôt le souci d’obtenir la reconnaissance de cette incontestable primauté.

 

Pendant toutes les négociations de la paix des Pyrénées, Mazarin s’applique à informer le roi et sa mère et il continue à former le jeune souverain, jour après jour. Il conserve encore la direction des affaires, impose la médiation française pour rétablir la paix dans le nord de l’Europe, envisage de secourir les Vénitiens, attaqués en Crète par les Turcs. Peut-être songe-t-il à regagner Rome, puisque Louis XIV est en âge de gouverner et sans doute un peu impatient d’être le seul maître. Peut-être le cardinal rêve-t-il de se faire élire pape, si l’occasion s’en présente. Sa santé devient mauvaise, même s’il cherche encore à le cacher. Il prépare sa succession personnelle, car il laisse une immense fortune et de fabuleuses collections. Il fait encore d’ultimes recommandations à son filleul et disciple, lui conseillant en particulier d’utiliser les services de Jean-Baptiste Colbert qui s’occupe de ses propres affaires. Le 9 mars 1661, Mazarin meut à Vincennes.

 

La surprise politique de 1661

 

Au moment de la mort de Mazarin en 1661, la France se trouve enfin en paix, mais elle connaît une rude crise économique. Louis XIV saisit l’occasion que lui offre la mort du Premier ministre pour installer solidement son autorité sur le gouvernement et les agents de la monarchie, sur la noblesse et sur la société toute entière. Plus que par la mort de Mazarin qui n’a pas été regrettée, les contemporains ont été marqués par cette « prise de pouvoir par Louis XIV », pour reprendre le titre du film de Roberto Rossellini de 1966. Cette formule est paradoxale, car le roi, en France, dès son avènement, a un pouvoir absolu, sans limitation institutionnelle (ce qui ne veut pas dire sans limites).

 

Le lendemain de la mort de Mazarin, le 10 mars 1661, le roi réunit ses ministres et déclare qu’il n’aura plus désormais de Premier ministre. Néanmoins, il garde auprès de lui, dans son Conseil, les collaborateurs de Mazarin : Le Tellier, 58 ans, Fouquet, 46 ans, et Lionne, 50 ans, ce qui rassure et montre le souci d’assurer une continuité politique. Louis XIV se veut maître absolu : il règne et il gouverne. Il demande au chancelier de ne rien sceller sans son commandement, aux secrétaires d’Etat de ne pas signer un passeport sans son ordre. « La face du théâtre change ; j’aurais d’autres principes dans le gouvernement de mon Etat, dans la régie de mes finances et dans les négociations au-dehors, que n’avait feu M. le Cardinal. » Lorsque l’archevêque de Rouen, président de l’assemblée du clergé, demande au roi à qui il doit s’adresser après la mort de Mazarin, Louis XIV répond : « A moi, Monsieur l’Archevêque ».

 

La fin du ministériat

 

La fin du « ministériat » (les historiens désignent ainsi cette situation où un Premier ministre dirige la politique royale) prive de fait le monarque d’un bouclier commode, d’un bouc émissaire plausible en cas de crise. Avec Louis XIV, la monarchie replace le roi en son centre, en pleine lumière aussi. Il demeure arbitre et symbole, mais, de surcroît, il devient le chef du gouvernement, responsable de toutes les innombrables décisions prises en son nom. Louis XIV y gagne en se faisant d’autant mieux respecter et craindre, mais ses successeurs pâtiront sans doute de l’écrasante charge qui leur sera dévolue. Il écarte désormais de son conseil sa mère, les princes de sang, les ducs et pairs, les maréchaux de France. Ce changement est important puisque le souverain éloigne du gouvernement de l’Etat la haute noblesse et ceux qui prétendent y entrer au nom de leur naissance et qui servent aussi d’intermédiaires entre l’Etat et les sujets.

 

A vingt-trois ans, Louis XIV inaugure donc son règne « personnel ». Il a la plus haute idée de son métier de roi auquel il consacre plusieurs heures par jour, notamment en présidant les séances les plus importantes de son Conseil. Beaucoup parient qu’il s’ennuiera bien vite de lourd travail politique qu’il se donne. Il semble au contraire que son application studieuse et son sérieux ne se soient jamais démentis jusqu’aux derniers jours de sa vie, en 1715.

 

Le système monarchique insiste sur la continuité de l’Etat, marquée par la succession des souverains, organisée selon les lois fondamentales du royaume. En 1661, Louis XIV a voulu marquer un changement, une rupture dans la continuité.

 

La fin de la surintendance des finances

 

Il prolonge sa première décision par une seconde, spectaculaire et brutale : l’arrestation du surintendant Fouquet. Il accomplit ce que la tradition appelle un coup de maître, le souverain disgraciant un puissant ministre et rappelant ainsi qu’il a seul l’autorité dans l’Etat. Il écarte et fait juger le ministre chargé des finances.

 

S’il y a rupture, il faut aussi souligner là encore une forme de continuité, les ministres qui demeurent sont aussi les trois principaux secrétaires d’Etat, prolongeant ainsi le système mis en place au XVIe siècle.

 

Cette arrestation conduit Louis XIV à supprimer la charge de surintendant des finances, dont il remplit désormais les fonctions en se faisant l’ordonnateur des fonds, et à créer un conseil royal des finances, qu’il préside. Cela permet une meilleure distinction entre conseils de gouvernement, où le roi siège, et ceux où le chancelier parle en son nom. Le terme même de surintendance laisse supposer une position éminente dans les affaires d’argent. Comme la plupart des décision politiques ont une implication financière, cela donnait au titulaire de cette charge un poids trop grand dans l’Etat royal.

 

Le roi entre désormais dans les affaires financières. Mazarin a profité largement des négociations avec les financiers qui avancent de l’argent à la monarchie et l’historienne Claude Dulong a bien montré comment il ajoutait à des revenus licites des revenus illicites.

 

Louis XIV ne change pas vraiment le système. Il l’oriente à son profit. Il redevient la source des bienfaits royaux. Déjà, c’est lui qui distribue les pensions, qui octroie les gouvernements vacants, qui dispose des charges de cour. Le roi peut appuyer le bon versement des sommes en cause en les appuyant sur des recettes particulières. Il fait profiter à ses fidèles et à ses collaborateurs des pratiques établies au temps de Mazarin. N’oublions pas que si Fouquet a permis à Mazarin de s’enrichir, c’est Colbert qui dirigeait les affaires personnelles du cardinal. En donnant sa confiance à ce dernier, le roi met ses pas dans ceux de son parrain. Il ne bouleverse pas le système, il en change les acteurs et le fait fonctionner au service de l’Etat royal et à son propre service.

 

En ne prenant plus de premier ministre et de surintendant, Louis XIV se met en avant et perd une protection utile. Il se replace au centre de l’appareil d’Etat, seul capable de décider, dans tous les domaines et sur tous les sujets possibles. Il affirme aussi, de façon sourcilleuse, ne pas avoir de favori et de ne laisser aucun de ses proches prendre de l’influence sur lui, afin d’être pleinement roi et de conserver la liberté de jugement que Dieu lui a confiée. Assumant ainsi sa mission royale, il se laisse porter par le concert des louanges et la vague d’admiration qui enveloppe sa personne, non pas sans doute parce qu’il se laisse séduire par la flatterie, mais parce qu’il a appris qu’un tel effort donne de la force à ses décisions, donc de l’efficacité au pouvoir monarchique face à la résistance des réalités. L’année 1661 ne signifie ni une révolution, ni une alternance politique : elle annonce une redéfinition de la monarchie.

 

Ces deux décisions de 1661 ont suscité la surprise, ont marqué les mémoires, ont impressionné l’opinion publique parce que le roi ne les avait pas laissé deviner. Louis XIV fait du secret un instrument de l’action politique.

 

Préface : http://vexilla-galliae.fr/civilisation/ histoire /2653-ceh-xviiie-session-preface-de-monseigneur-le-duc-d-anjou

Avant-Propos : http://vexilla-galliae.fr/civilisation/histoire/2654-ceh-xviiie-session-avant-propos

 

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