Il y a quarante ans...

Par son discours de Verdun sur le Doubs, Valéry Giscard d’Estaing débloquait la Ve République.

Depuis les élections législatives du 30 novembre 1958 et l’élection présidentielle du 21 décembre suivant, la cinquième république reposait sur un équilibre instable par principe et qu’on s’efforçait de stabiliser par des expédients. Instable car les pouvoirs publics, tels que dessinés par la Constitution du 4 octobre de la même année, ne pouvaient fonctionner convenablement que si la majorité de l’Assemblée nationale et la politique voulue par le chef de l’État, dont procédait le gouvernement, coïncidaient parfaitement. Faute de quoi, les errements qui avaient discrédité la troisième puis la quatrième république ne manqueraient pas de se reproduire, même si le  « parlementarisme rationalisé » subtilement instauré par Michel Debré en limiterait un peu les dégâts. On cru d’ailleurs au réveil des mauvaises habitudes du passé lorsque, le 5 octobre 1962, le gouvernement de Georges Pompidou fut renversé par l’adoption d’une motion de censure. Le général de Gaulle réagit en dissolvant l’Assemblée nationale et obtint ce que la presse du moment appela un «  raz de marée gaulliste » en même temps que le succès de son référendum sur l’élection du président de la république au suffrage universel direct. La cinquième république prit alors la forme qui devait demeurer la sienne jusqu’en 1986, reposant sur une adéquation entre la couleur politique du président élu et celle de la Chambre basse du Parlement.

    Toutefois, cette apparente stabilité portait en germe le risque d’une dangereuse instabilité : il suffisait, en effet, que, lors de deux consultations nationales successives, les Français votassent  dans deux sens différents pour que le pays devint ingouvernable. Possibilité tout à fait envisageable eu égard à la versatilité des scrutins populaires. Le danger fut, une première fois, frôlé de près avec les élections  législatives des 5 et 12 mars 1967 : il fallut attendre le tout dernier résultat de la toute dernière circonscription, celle de Wallis et Futuna, pour que le parti gaulliste, l’ UD Ve, et ses alliés, conservassent la majorité, d’un seul siège de député. Les journaux parlaient déjà de «  crise de régime » et, quatorze mois plus tard, le mouvement de mai 1968 parut bien près de leur donner raison. Car, si la révolte étudiante pouvait être regardée comme obéissant à des pulsions autonomes, la tentative de sa récupération politique par les socialistes de la FGDS, le parti communiste et sa  « courroie de transmission » (selon le mot de Robert Poujade) la CGT, s’appuyait largement sur la fragilité d’un gouvernement à la merci permanente, depuis plus d’un an, d’une perte de majorité parlementaire à la moindre occasion. Les élections législatives des 23 et 30 juin 1968 produisirent un nouveau raz-de-marée gaulliste. Mais l’alerte avait été chaude et, surtout, le pays ne pourrait, dans le contexte de compétition économique à l’Ouest, et de guerre froide avec l’Est, s’offrir le luxe de renouveler ce genre de guerre civile larvée. 

   À droite, on expliquait, non sans raison, que la gauche avait démontré son incapacité à tenir les rennes de la nation, et que les Français étaient, en quelque sorte, condamnés à voter toujours pour les mêmes : «  nous ou le chaos » selon le mot d’Alexandre Sanguinetti. À gauche, on faisait valoir, non sans raison aussi, qu’une démocratie ne pouvait légitimement fonctionner sur un tel diktat, qui ressemblait beaucoup à la pratique de la candidature officielle en vigueur sous le second Empire et apparentait la cinquième république à une forme certes évoluée, mais bien réelle, de dictature.  Au centre, on louvoyait entre l’appel à une nouvelle Constitution de type présidentiel et l’idée que la cinquième république ne pourrait s’inscrire dans la durée qu’à la condition de vivre l’expérience de « l’alternance ». Le grand mot était lâché. Il séduisait notamment le  « libéral avancé » aux ambitions personnelles croissantes qui, par sa défection, contribua, le 27 avril 1969, à l’échec du référendum sur la participation et la régionalisation et au départ du général de Gaulle. Cependant, l’élection, dans la foulée, de Georges Pompidou remit à plus tard les rêves d’aventure de ce que Raymond Barre appellerait plus tard « le microcosme. »

    Le risque d’une distorsion  entre la politique présidentielle et la majorité parlementaire réapparut dans la perspective des élections législatives de 1973, compte tenu notamment de la conclusion du « programme commun » entre socialistes, radicaux de gauche et communistes. Georges Pompidou ne cacha pas qu’en cas de succès de la gauche, il ne se soumettrait ni ne se démettrait, il dissoudrait l’assemblée nouvellement élue et, si le peuple reconduisait la même majorité hostile à sa politique, il trancherait soit par referendum, soit en appliquant l’article 16 qui confère des pouvoirs exceptionnels au chef de l’État en cas de crise : c’était agir comme Charles X en juillet 1830. Mais le coup ne passa pas assez près pour que le chapeau tombât : le gouvernement Messmer put poursuivre sa tâche et affronter les prémisses de la crise économique mondiale qui se dessinait après la guerre du Kippour. Les politologues parlaient néanmoins, dans le prolongement de la pensée de Michel Crozier, d’une « société bloquée ». L’intelligentsia faisait chorus pour dénoncer un système politique rigidifié. Une bonne partie de la classe politique,  notamment au centre et au centre droit, déplorait cette «  crispation » de la vie politique française, incompatible avec l’expansion d’un pays moderne.

    Après la mort de Georges Pompidou et l’élection, extrêmement serrée de Valéry Giscard d’Estaing le 19 mai 1974, le nouveau président de la république fit de la «  décrispation » un des priorités de son action, proposant notamment aux responsables de l’opposition, de dialoguer avec lui, ce qu’ils refusèrent.

   À l’approche des élections législatives de 1978, la situation politique était de nouveau très tendue : d’une part, l’union de la gauche explosait mais, d’autre part, une certaine usure du pouvoir menaçait la majorité en place. Cela faisait en effet vingt ans que le gouvernement était tenu par les mêmes équipes ; en dépit de sa modernité affichée,  le président de la république ne pouvait faire oublier qu’il avait été d’abord un important ministre du général de Gaulle, ni que la majorité de sa majorité était tenue par le parti gaulliste. En outre, une persistante rumeur voulait que, du fait du découpage électoral, la droit put se retrouver majoritaire en sièges mais minoritaire en voix. Dans cette hypothèse, plusieurs responsables politiques et commentateurs de gauche ne cachaient pas qu’on s’acheminerait alors vers une grave crise de régime et qu’ils la provoqueraient au besoin.

    La décrispation avait donc échoué et le chef de l’État se taisait. Jusqu’à ce 27 janvier 1978. Choisissant pour cela une commune rurale d’à peine plus de mille habitants, Verdun sur le Doubs (Saône et Loire), il exposa, avec cet art de la pédagogie et de la clarification dans lequel il excellait, sa conception de l’équilibre des pouvoirs sous la cinquième république. Se situant au dessus des partis mais ayant le devoir d’exprimer son opinion, le président de la république indiquait ce qu’il appelait «  le bon choix pour la France », c’est-à-dire la reconduction de la majorité parlementaire de 1973. Mais, à la différence de ses prédécesseurs, il  laissait entendre qu’il ne chercherait pas à contredire le vote des Français une fois celui-ci exprimé. En d’autres termes, il formerait un gouvernement de gauche si la gauche gagnait les élections.

    La droite l’emporta, aussi bien en sièges qu’en nombre de voix. Mais une pierre importante venait d’être posée pour la consolidation de la cinquième république : elle put ensuite, sans provoquer de crise majeure, connaître la gauche au pouvoir puis la cohabitation. Valéry Giscard d’Estaing avait finalement réussi sa tentative de décrispation, mais à long terme.

 

 Daniel de Montplaisir

 

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Caricature du 4 novembre 2017
« La république des privilégiés »

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