«Le lotus bleu» entre l’imagination et la réalité historique, le trait de crayon d’Hergé.

«Le lotus bleu» ! C’est avec la parution du cinquième album des aventures de Tintin, le plus célèbre des reporters, que ses aventures ont réellement commencé. Paru entre octobre 1934 et août 1935, d’abord en noir et blanc dans le « Petit vingtième », puis en édition couleur après la seconde guerre mondiale, l’œuvre du dessinateur Hergé devient plus exigeante et réaliste. Mis en contact avec un jeune étudiant des Beaux-arts, Zhang Chongren (1907-1998), ce dernier va alors enseigner à Georges Rémi toutes les bases de la culture chinoise. Car au-delà des aventures de notre jeune belge à la houppette rousse caractéristique, Hergé nous livre à travers son crayon noir, une véritable leçon d’histoire que je vous propose de découvrir.

Pékin, 15 novembre 1908.  Dans la cité interdite, se meurt doucement l’impératrice-douairière Ci-Xi, âgée de 72 ans. Un long volet blanc, agité par un eunuque au regard de pierre, brasse l’air morbide qui règne dans la chambre. Devant la « mère vénérable » qui dirige la Chine depuis 1861, un enfant de 3 ans se tient le front contre le sol. Habillé dans un petit costume d’apparat, une petite natte sur l’arrière de sa tête nue tombant le long de son dos rappelle à tous son origine mandchoue, cette ethnie du Nord qui s’est emparée du trône des Ming en 1644. Aisin Gioro Pu-Yi vient d’être désigné nouvel empereur de la Chine céleste. Propulsé sur le trône du dragon, celui qui va être immortalisé dans le film de Bernardo Bertolucci en 1987, va régner sur un empire de de 400 millions de sujets, au bord de l’insurrection. La présence européenne est mal vécue par les chinois qui s’irritent de l’omniprésence des « diables blancs » dans les affaires de l’état et qui ne digèrent toujours pas les humiliants traités signés après les deux guerres de l’Opium (1839-1860). La dynastie est sur le déclin depuis la révolte des Boxers (ou Société des Poings de justice) qui l’a considérablement affaiblie entre 1899 et 1901.  Des rébellions sporadiques éclatent alors dans le pays. Parti mater une révolte, le général Yuan ShiKaï finit par se retourner contre le système impérial en 1911. Une république est proclamée en janvier suivant, la dynastie des Qing autorisée à rester sur son trône dans la seule Cité interdite, cette forteresse au cœur de la capitale d’une superficie de 72 hectares.

Le pays sombre rapidement dans l’anarchie, vit au rythme des coups d’états, se morcelle et tombe entre les mains des nombreux seigneurs de la guerre qui s’affrontent entre eux quand ce n’est pas contre le gouvernement nationaliste du Kuo Min Tang (KMT) du général Chiang Kai-shek. On pense même à restaurer l’empire alors que l’ombre du Japon voisin plane dangereusement sur la Chine. D’abord avec Yuan Shikaï  qui se fera proclamer empereur entre 1915 et 1916 puis durant une quinzaine de jours (juillet 1917) avec le général monarchiste Zhang Xun qui occupe Pékin et ré-installe Pu Yi sur son trône. Quant à l’opposant monarchiste  mandchou Zhang Zuolin (proclamé Grand Maréchal du gouvernement militaire de la République de Chine), il collaborera avec les japonais qui finiront par s’en débarrasser lors d’un attentat en 1928, un an après sa prise du pouvoir.

C’est donc dans ce contexte troublé que Tintin débarque dans une Chine dont une grande partie du pays est occupée par les troupes japonaises de l’empereur Hiro-Hito. Nous sommes en 1936. Depuis l’incident de Moukden, qu’Hergé a transposé à Shanghaï pour les besoins de sa bande dessinée, c’est toute la Mandchourie qui est désormais aux mains de l’empire du Soleil Levant. Depuis la guerre russo-japonaise de 1905, les japonais ont fait reconnaitre leur domination sur la Corée et consolidé leurs positions sur la Manchourie, notamment grâce à la société des chemins de fer de Mandchourie du Sud. La « bombinette » qui servira de prétexte à l’invasion armée du reste de la Chine, ce 18 septembre 1931, ne fera que très peu de dégâts. Même le train censé dérailler passera sans encombre les rails à peine déformés par la déflagration. Dans « Le Lotus Bleu », en 10 cases, Hergé dépeint cette action qui va permettre la création de l’état fantoche du Mandchoukouo. D’abord république de 1932 à 1934, elle devient un empire sur lequel on placera à sa tête Pu Yi, que les nationalistes avaient expulsé de la Cité interdite en 1924.

Ce souvenir de l’empire, Hergé l’inclura de manière ironique avec la présence des deux détectives Dupond(t) qui se promènent dans la ville, habillés d’un costume jaune orné d’un dragon, couleur de l’empereur par excellence,  et portant une fausse natte, signe distinctif que les mandchous avaient imposé à toute la chine. Une natte qui disparaîtra avec l’avènement du régime socialiste du révolutionnaire Sun Yat Sen.

L’album est sombre et anxiogène. Les affres de la guerre sont parvenues jusque dans les bureaux privés d’Hergé partagé entre la version de propagande distillée par les Japonais et celle que les journaux chinois tentent d’imposer à un Occident devenu sourd aux lamentations de tout un peuple dont elle n’a qu’une vague notion caricaturale. Georges Rémi n’en est plus que sensible et face à la morgue de ces blancs collaborateurs racistes (incarnés sous les traits du cynique Dawson qui dirige la police dans la concession internationale et l’industriel bedonnant américain Gibbons), il va s’appliquer à dénoncer les mythes qui entourent les chinois tout en rabaissant l’égo surdimensionné de son reporter. « C’est au moment du Lotus Bleu que j’ai découvert un monde nouveau » dira plus tard Hergé de son œuvre et dont le héros va constamment porter le costume chinois dans tout l’album. Tintin y fera la rencontre de Tchang Tchong-Jen, un jeune homme qu’il a sauvé de la noyade (dont le visage n’est pas sans rappeler sa muse) et des Wang Jen-Ghié à la tête d’une société secrète qui luttent contre le développement des fumeries d’opium.

Dans le « Le Lotus Bleu »,  si Hergé mentionne la présence croissante des occidentaux dans cette partie de la Chine richement industrielle, une communauté n’est cependant pas mentionnée. Celle de ces russes blancs installés à Shanghaï et qui ont émigré en Chine entre 1917 et 1930. Loin d’être anodine, leur présence va se révéler cruciale sur le plan historique. Le général monarchiste Vladimir Alexandrovich Kislitsin (1883-1944), qui recevait ses ordres du curateur du trône et grand-duc Cyrill Romanov comme l’Ataman cosaque Grigory Mikhaylovich Semyonov (1890-1946, exécuté) qui réorganisa l’armée du Mandchoukouo, furent tous deux à la tête de régiments tsaristes qui prêtèrent main-forte à l’armée japonaise du Kwantung. Encore faut-il évoquer le parti fasciste russe, qui avait adopté comme logo la svastika allemande noire encastrée au sein d’un losange au fond jaune et surmonté de l’emblème de la maison impériale, dont les membres vont assister les médecins de l’unité 731 en enlevant des opposants et en les leur livrant pour des expériences humaines en tout genre.

Les fumeries d’opium, une incursion de notre héros dans un monde où règne l’amorphisme et qui cache d’ailleurs une anecdote croustillante. Dans son investigation, Tintin y rencontre involontairement le consul de Poldévie (qui sera molesté par les agents japonais croyant avoir affaire à notre héros). Si le nom semble sorti tout droit du cerveau du dessinateur, il n’en est rien. Il s‘agit en fait d’un véritable canular mis en place avec succès par les camelots du roi de l’Action française de Charles Maurras et avec la participation du journaliste Alain Mellet contre les députés anti-cléricaux de la gauche républicaine.

Lors de sa parution, «Le Lotus Bleu» (dont le dragon rouge sur la couverture s’inspire d’une affiche de cinéma quasiment identique où posait l’actrice Anna May Wong) est immédiatement interdit à la vente au Japon. L’ambassadeur japonais, basé à Bruxelles, émet un communiqué de protestation face aux accusations de sabotages (que l’auteur favorise dans sa bande dessinée à travers l’homme d’affaires et propriétaire d’une boutique de vêtements féminins, Mitshuhirato et qui, défait, finira par se faire  Hara-Kiri à la fin de cette aventure). Hergé y avait même glissé des messages anti-japonais en chinois. Par exemple, lors de la tentative ratée d’assassinat de Tintin, on aperçoit une petite pancarte où il est inscrit  « 抵制日货 » (Boycottez les produits japonais !).

Durant des décennies, pour les livres scolaires japonais, l’incident de Moukden sera indubitablement l’œuvre des chinois. Ce n’est qu’en 1993 que « Le Lotus Bleu » sera enfin autorisé à la vente, « preuve de la vivacité des rancunes », non sans qu’un nota benné ait été ajouté afin d’expliquer la situation politico-historique de l’époque. Capturé par les soviétiques le 19 août 1945, envoyé en camp de ré-éducation, l’empereur Pu Yi deviendra membre de la Conférence consultative politique du peuple chinois, écrira son autobiographie et finira sa vie en 1967 dans la peau d’un modeste jardinier de Pékin.

«Le Lotus Bleu», véritable intrigue aux rebondissements multiples, caractérisé par «  un remarquable travail de stylisation (…) » a été classé 18ème sur 100 au rang des meilleures ventes de bandes dessinées au XXème siècle. Volontairement anti-colonialiste, très documenté et dont les dessins vont s’inspirer de photos d’époque de la ville de Shanghaï (avec quelques libertés comme cette porte que l’on voit en page 26 et qui est fait la copie de celle que l’on peut apercevoir dans la ville de Jinan). L’album est toujours prisé par les chinois à l’heure d’aujourd’hui.   En dépit des regrets du parti communiste chinois qui avait fait remarquer à Georges Rémi que, nulle part dans l’album, Mao Zédong n’était pas mentionné. En effet, en 1934, le futur «Grand timonier», qui devait proclamer en 1949 la république populaire de Chine, venait d’entamer ce que l’histoire allait retenir sous le nom de « Grande marche ».

Mais que devient la maison impériale après la mort du dernier empereur de Chine ? Sans enfants, c’est son frère Pu Jie (1907-1994) qui recueille la succession au trône. De prince impérial à haut-fonctionnaire communiste, il n’y’a qu’un pas qu’il va franchir. Député de Shanghaï dès 1978, il va gravir les échelons du parti au pouvoir dont il va être un cadre éminent. Aujourd’hui la maison impériale est divisée sur le nom du futur empereur en cas de restauration de la monarchie. Le petit-neveu de Pu Jie, le prince Jin Yuzhang (né en 1942) est actuellement un des possibles prétendants à la couronne. Ce retraité, également ancien haut fonctionnaire, est contesté dans ses droits par le prince Hengzhen (né en 1944) qui affirme que son père, Yu Yan (1918-1997)  a été nommé héritier au trône par décret du dernier empereur.

Il existe un petit mouvement monarchiste (dit du « Gouvernement temporaire du Mandchoukouo ») mais il semble piloté depuis Taïwan par l’extrême-droite japonaise et demeure aussi controversé que folklorique. L’île n’a pas été choisie au hasard puisqu’elle a fait sécession de la Chine et a été gouvernée dès 1945 à diverses reprises par le KMT.  Président de Taïwan (1948-1975), le général Chiang Kai-shek nommera d’ailleurs le prince Pu Ru (1896-1963), cousin de Pu Yi, comme représentant impérial au sein de l’assemblée nationale.  Un pied de nez à Mao Zédong qui n'aurait pas déplu à Hergé tant celui-ci ne prisait guère l'idéologie communiste.

«Le Lotus Bleu» ? Une histoire...dans l'histoire !

Frederic de Natal

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