Au Monténégro, la figure d’un royaliste divise tout un pays.

Il y’a quelques jours, le maire de la ville de Berane, Goran Kikovi, a demandé l’autorisation au gouvernement de la république du Monténégro d’ériger une statue en l’honneur du lieutenant-colonel Pavle Đurišić. Ce royaliste monténégrin, exécuté par les oustachis croates, reste une figure marquante de l’histoire yougoslave qui divise encore tant son rôle durant le conflit mondial reste entouré de controverses.

Le 29 novembre 1918, au lendemain de l’armistice,  la Serbie annexe le royaume du Monténégro (Краљевина Црнa Горa). Son roi, Nicolas Ier Petrović-Njegoš, qui s’est réfugié en France depuis 1916, date à laquelle les austro-hongrois avaient envahi son pays,  en avait été sacré souverain constitutionnel 6 ans auparavant. L’histoire des Petrović-Njegoš, ces princes évêques qui portaient le titre de Vladika héréditaire depuis le XVIIème siècle, étaient l’incarnation même de l’indépendance du Monténégro face aux puissances européennes excédées par la politique expansionniste de ce petit pays.  Pour les partisans de la monarchie, cette annexion était autant illégitime que le roi Nikola Ier n’avait aucunement renoncé à sa couronne au profit de ces Karageorgévitch et dont chacun se souvenait  qu’ils étaient arrivés au pouvoir, le 11 juin 1903, après avoir fait trucider le dernier des Obrénovitch au palais royal. Au Parlement réuni pour cette occasion à Podgorica, on avait alors exprimé son refus par le dépôt d’un bulletin vert, pour les partisans de la monarchie (les Zelenašis), son soutien par un bulletin blanc pour les partisans de l’union (Bjelaši).  

Pour les Verts, ce sera un échec. Minoritaires au sein d’une assemblée qu’ils avaient pour la plupart de leurs députés boycottée, ils doivent concéder leur défaite à leurs opposants,  la rage au cœur. On crie, on s’insulte ou on voue aux gémonies le leader de ces Blancs, le patriarche Gavrilo V (1881-1950) trop proche de l’organisation serbe « main noire », qui avait armé le bras d’un certain étudiant à Sarajevo, en juin 1914.   Rapidement, ils s’organisent et s’arment tandis qu’à Belgrade on commence à célébrer les futurs contours d’un pays que l’histoire allait retenir sous le nom de Yougoslavie. Le 7 janvier 1919, alors que les premières délégations européennes et étrangères commençaient à arriver pour la Conférence de Versailles (et qui aboutira au traité du même nom semant les graines du prochain conflit mondial), la capitale du Monténégro, Cetinje, est réveillée au matin par des tirs de fusils. Les royalistes, avec à leur tête le Brigadier Krsto Todorov-Zrnov Popović, occupent les rues de la ville et tentent de faire un coup d’état. Les monarchistes déploient des banderoles sur lesquelles sont inscrits ces mots « Pour la justice, l’honneur et la liberté du Monténégro ». 2 semaines auparavant, le 24 décembre 1918,  le roi Nikola Ier lui-même était monté au créneau en appelant les serbes à respecter « l’autonomie l’indépendance et les coutumes du Monténégro  au sein d’une Yougoslavie confédérale ». En Italie voisine, on suivait le déroulement des événements avec attention. La reine d’Italie Hélène, la fille du roi Nikola Ier, faisait pression pour le gouvernement intervienne. Lors de l’annexion du Monténégro, des bruits de bottes italiennes s’étaient déjà fait entendre à la frontière du pays, prêts à intervenir pour restaurer un royaume non sans arrière-pensées. Il s’agissait surtout pour les italiens de créer un nouvel état slave qui leur aurait permis de contester les frontières de la future Yougoslavie en devenir et éventuellement d’en couronner Victor-Emmanuel III de Savoie et son épouse. Un temps rallié à l’idée de l’Union, à Paris, le premier ministre monténégrin, Evgenije  Popović, se plaignait désormais de cette agression par les serbes sans que les français n’y accordent la moindre attention. La IIIème république appréciait ces Karageorgévitch à la francophilie prononcée.

Le putsch fut un échec. Un incendie éclata dans la capitale, rendant l’atmosphère étouffante et stressante. Aidés de l’armée royale serbe, les Blancs repoussèrent les Verts dont certains furent capturés, emprisonnés et d’autres en fuite vers Rome ou se réfugièrent dans ces montages noires, dont le pays avait reçu pour nom de baptême.  Une guérilla harcela les pro-serbes juqu’en 1922 avant que cette armée de libération ne décide de prendre une voie plus politique et ne se transforme, sous le leadership de Sekula Drljević en un parti fédéraliste monténégrin.

C’est en 1927 que nait Pavle Đurišić. Il vit dans la maison de son oncle qui lui raconte ses faits d’armes contre ces Ottomans qui occupaient une large partie des Balkans et  que les Petrović-Njegoš avaient finis par chasser du pays. C’est tout naturellement qu’il intègre l’académie militaire de Belgrade et suit la vie politique du royaume de Yougoslavie où les velléités indépendantistes des uns et des autres s’expriment bruyamment au parlement. Des alliances incongrues se nouent même afin de réaliser des rêves d’autonomie. Dans les années 30, marquées par l’assassinat par un oustachi croate (Ustaše ou Insurgés) du roi Alexandre Ier, le parti fédéraliste monténégrin s’allie tantôt avec ces derniers, tantôt avec le parti communiste de Yougoslavie (Komunistička partija Jugoslavije ou KJP). Et lorsque le royaume Yougoslave est envahi par les allemands  le 6 avril 1941, en représailles au coup d’état du 27 mars qui a renversé le régime pro-nazi  du régent-prince Paul et proclamé avec 2 mois d’avance la majorité du roi Pierre II, Pavle Đurišić assiste, impuissant, au démembrement progressif de celui-ci.

Revenu au Monténégro, il rejoint la rébellion monarchiste monténégrine, divisée sur l’action à tenir. D’un côté Krsto Todorov-Zrnov Popović souhaitait la restauration d’une monarchie indépendante au sein d’une confédération quand Sekula Drljević prônait l’indépendance totale vis-à-vis du pouvoir serbe.  Les italiens qui n’ont pas renoncé à recréer un royaume indépendant sont partis en France, proposer la couronne au prince Mihailo Petrović-Njegoš (1921-1986), mis néanmoins sous bonne garde allemande tant il s’opposait au führer Hitler. Le petit-fils de Nikola Ier, mort à Antibes en 1921, refusa net toute éventualité de se faire couronner sous la protection des armées fascistes du duce Benito Mussolini. Les visites successives du ministre nazi  Joachim von Ribbentrop et du gendre du Duce, le comte Galeazzo Ciano ne le feront pas plus changer d’avis. Irrités par ce prince trop rebelle, les allemands le maintiendront en captivité jusqu’en 1943 avant que la reine Hélène ne le fasse libérer.

Devenu un simple gouvernorat militaire, les italiens (aidés d’unités albanaises et bosniaques musulmanes) doivent se battre sur plusieurs fronts. Les communistes de Tito (qui seront finalement refoulés hors de la frontière de l’état fantoche), les royalistes serbes (tchetniks) et les Verts du Monténégro qui se réclament tous deux de la religion orthodoxe dans les combats qui ravagent le pays.  Des tensions éclatent très vite entre les deux groupes monarchistes et c’est au sein de la guerre pour la libération du territoire qu’une autre guerre civile va éclater sur fonds de tensions éthnico-religieuses. Afin d’asseoir son autorité, Pavle Đurišić falsifie des documents qui ordonnent le massacre de tout ce qui est musulman comme communiste sur le territoire, n’hésitant pas à s’allier au gouverneur italien Alessandro Pirzio Biroli (mars 1942) pour parachever ce qui ressemble à une épuration politico-ethnique. Đurišić tient alors militairement le Nord du pays face aux serbes royalistes de Draža Mihailović qui sera bientôt contraint d’accepter la tutelle de son concurrent non sans s’être débarrassé de la menace communiste au préalable. Les positions de Đurišić se sont durcies et s’il souhaite le retour d’un état confédéral, cela se fera au détriment des autres populations yougoslaves.

Pavle Đurišić reste cependant l’allié des italiens mais les nazis commencent à se méfier de cet officier un peu trop indépendant. En mai 1943, les allemands le capture avec 2000 de ses hommes et l’envoie à Berlin pour y être incarcéré. S’échappant dans des conditions quelques peu rocambolesques, Pavle Đurišić rejoint la Serbie. Impressionnés, les nazis lui proposent alors de rejoindre le régime collaborateur du premier ministre serbe Milan Nedić. Il accepte et justifie son acte par une décision impérieuse de combattre les partisans de Tito avant tout.  Fin 1944, les rêves d’un Monténégro indépendant et monarchique s’évanouissent. Avec la fin du régime fasciste, Pavle Đurišić a perdu son principal soutien de poids. Cetinje tombe même aux mains de ces communistes qui l’obnubilent et  qui harcèlent ses troupes prises en étau par les Oustachis croates. C’est la rupture avec les tchetniks, la fuite en avant pour cet homme à la barbe noire et drue. Le 12 avril, il est capturé au cours d’un combat contre les croates qui le mettront à mort dans le camp de concentration de Jasenovac. Il avait à peine 36 ans.

Krsto Todorov-Zrnov Popović continuera la résistance jusqu'en 1947 avant d’être tué au cours d’une embuscade ; Sekula Drljević (élevé aujourd’hui au rang de héros national, père de l’hymne national actuel du Monténégro depuis 2006) sera,quant à lui, assassiné le 10 novembre 1945 par des partisans de Đurišić qui lui reprochaient d’avoir lâchement abandonné son allié. Avec eux tout espoir de restauration d’une monarchie que les Petrović-Njegoš  avaient pourtant refusé de cautionner.

Si en 2008, le gouvernement monténégrin a inauguré un mémorial en l’honneur des royalistes tombés en janvier 1919, rien n’indique cependant que le Premier ministre Dusko Markovic va donner suite aux demandes du conseil municipal de Berane. En 2003, le gouvernement serbe avait ordonné la destruction d’une statue à l’effigie de Pavle Đurišić érigée sauvagement et qui avait provoqué des affrontements entre partisans et opposants au royaliste monténégrin.  Actuel prétendant  la couronne du Monténégro et jouissant de privilèges honorifiques et de pouvoir de représentation protocolaire depuis 2011, le prince Nikola II (qui sera en visite en Bretagne fin de ce mois sur les lieux de son enfance) n’a, à ce jour,  émis aucun commentaire sur la polémique qui agite encore le Monténégro, 72 ans après  la fin de la seconde guerre mondiale.  Pavle Đurišić, résistant ou collaborateur ? Une question au quelle même les historiens n’ont toujours pas tranché.

Frederic de Natal.

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