Marie Ier, l’homme qui voulut être roi des Sédangs.

Roi de l’Océanie,  empereur du Sahara, despote de Clipperton… autant de titres … que de royaumes éphémères qui alimentèrent toutes les colonnes des gazettes française du XIXème siècle.  Militaires chevronnés ou aventuriers romantiques, tous égayaient les salons parisiens de leurs exploits, distribuaient pièces de monnaies frappées à leurs effigies, éditaient des biographies vantant les beautés de leurs empires aux frontières  imaginaires dans l’espoir de se faire reconnaître par les puissances européennes de l’époque. En février 1889, débarqué fraîchement d’Extrême-Orient, un nouveau venu est à la mode dans les grandes maisons bourgeoises de Paris. Et si l’heure est à l’agitation publique avec une république menacée par les ligues en tout genre, les monarchistes ou les bonapartistes, bien bavard dans son costume rutilant où il arbore un éclatant ordre royal Marie-Charles David emporte l’adhésion de tous auprès de ces dames sensibles à son charme naturel. Il se dit roi, il se dit prince, il se dit souverain d’une tribu de l’Annam, celle des Sédangs.

Auguste Jean-Baptiste Marie Charles David naît le 31 janvier 1842 à Toulon. La ville porte les traces de la puissance maritime française où sa famille occupe des postes importants depuis quelques générations quand ce n’est pas dans la fonction publique. Son père est enseigne de vaisseau, un de ses oncles est conseiller-maître à la cour des comptes ou un autre conseiller d’état. Son grand-père fut directeur des douanes sous l’empire, député sous la Restauration puis un familier du roi Louis-Philippe qui l’avait surnommé «  le roi de Piques ». Prophétique si il en est.

Il perd son père alors qu’il est dans l’enfance. Sa mère, Marie-Anne Thunot, fille d'un colonel de la Garde nationale, va élever ce jeune homme que l’on destine à la carrière navale. Il échoue au concours en 1857 et s’engage au 6ème Régiment de dragons. La vie de garnison l’ennuie, il rêve de grands espaces et dévore les récits de ce corps expéditionnaire qui avance au plus profond de la Cochinchine. Napoléon III s’est engagé dans la conquête de l’empire des Nguyen sous un fallacieux prétexte. Certes, l’empereur des Français s’était érigé en protecteur des chrétiens victimes des sévices ordonnés par les mandarins mais il s’agissait avant tout de damer le pion aux anglais désireux aussi de s’approprier ce que l’histoire allait un jour retenir sous le nom d’Indochine française. Auguste Jean-Baptiste Marie Charles David demande sa mutation au sein des spahis. Ce colosse d’un mètre 82 est exalté, entend redorer le blason de son père. Il participera à toutes les batailles, ces victoires qui permettront au Second empire de pénétrer en Asie et continuer l’œuvre d’expansion coloniale entamée sous les différents rois de France, des Valois aux Bourbons.

Lassé, il finit par démissionner de l’armée en 1868, rentre en France où il se marie avec la fille d’un colonel. Mais le goût de l’aventure est plus fort. La guerre éclate deux ans plus tard, il s’engage de nouveau et gagne ses galons de capitaine, légion d’honneur en prime. Démobilisé après la chute du Second empire, la naissance de ses deux enfants l’oblige à prendre des petits métiers. Tour à tour ostréiculteur, éleveur, journaliste, magicien de rue, il entre même au service d’une banque. L’homme est instable professionnellement et en manque d’argent.  Une plainte pour escroquerie bancaire le contraint à prendre le bateau vers Amsterdam avec le projet de rallier cette Indochine dont il est nostalgique. En 1883, Auguste Jean-Baptiste Marie Charles David n’a aucun remord à quitter sans prévenir sa famille ni à parasiter les parents d’un jeune hollandais qui l’a pris en pitié durant ce voyage qui l’amène finalement aux Indes néerlandaises. 2 mois après son arrivée, sa famille d’accueil finit par écrire au Consul  de France qui les informe que leur hôte fait l’objet d’un mandat d’arrêt.  Ramené manu militari en France en août 1884, il bénéficiera cependant d’un non-lieu.

Le voilà désormais explorateur et on ne sait par quel miracle, mandaté par le ministère de l’instruction pour aller explorer le sultanat d’Aceh (vers Sumatra) et dont l’expédition sera couverte par l’industriel-banquier baron Sellière.  Mais en lieu et place d’exploration,  Auguste Jean-Baptiste Marie Charles David, qui se fait appeler désormais David de Mayréna, débarque avec son frère en Indochine (1885). Les deux compères vont mener grande vie et dépenser leur pécule de piastres. C’est à Saïgon qu’il décide de partir découvrir l’intérieur du pays et rencontrer un peuple primitif, l’ethnie Moï (« sauvages » ou Mnong).  L’Annam est en pleine crise de succession et une insurrection a éclaté. Malgré sa réputation de mythomane, l’armée française semble lui accorder quelques crédits lorsqu’il se présente à elle dans son uniforme et se propose de conquérir ce territoire inconnu au nom de la république française. Non sans conditions. En cas d’échec, il sera désavoué.

A la tête d’une petite expédition hétéroclite pour le moins curieuse où un missionnaire côtoie des congaïs (prostituées), le tout protégé par quelques volontaires armés, David de Mayréna part la conquête de son destin à travers les montages qui séparent le royaume du Siam du Cambodge. Il impressionne les Moïs avec ses tours de prestidigitations non sans montrer sa bravoure au combat dès lors qu’il est défié par les chefs des différentes tribus locales. Des Jaraïs aux Rongoas en passant par les Sédangs. Ses fréquents allers et venues vers la capitale indochinoise intriguent les autorités coloniales (qui le soupçonnent de faire du trafic d’armes) mais  qu’il n’a pas de peine à berner à chaque fois.  Il reçoit l’appui de M Constans, fraîchement débarqué comme gouverneur-général de la Cochinchine en 1886 et qui doit faire face à l’appétit des prussiens dans la région. Les mauvaises langues diront que la France, sous prétexte de colonisation, s’était ainsi débarrassée de lui.

Des boîtes magiques de quinines qui lui permettront de soigner aisément les fiévreux dans les villages à sa boîte de musique, David de Mayréna continue de mystifier les Moïs. Tant et si bien qu’il arrive à se faire proclamer « Tonul-Tom » (chef suprême) d’une nouvelle fédération constituée des principales ethnies Moïs.  Fort de ce succès grisant, David de Mayréna entreprend de mater les Sédangs. Les fusils auront raison des arcs et des flèches. Les Sédangs finissent par se rendre à cet homme qui est certainement un dieu tant les flèches au curare n’ont eu aucun effet sur lui. Il est vrai que David de Mayréna avait pris soin de revêtir une côte de maille sous sa tunique. Et comme tout dieu blanc qui se respectait en cette fin de siècle, il réclame une couronne qu’on s’empresse de lui donner le 3 juin 1888. A l’ombre de la jungle annamite, une nouvelle dynastie « in partibus » est née avec son drapeau, bleu uni orné d’une croix blanche chargée d’une étoile rouge en son centre et une constitution en bonne et due forme. Installé dans son palais de paille, le nouveau souverain des Sédangs distribue des titres aussi ronflants qu’inexistants, renonce à sa nationalité française, épouse une de ses congaïs qui aura le bon ton de mourir rapidement et prend le nom de Marie Ier. Le voilà protecteur des Moïs, contresigne des traités qui n’ont de valeurs que pour ceux qui les signent  et prend son rôle très au sérieux. Sa cour est principalement constituée de chefs de tribus agrémentée de femmes à la poitrine dénudée qui se disputent le titre de maîtresse en chef du palais. Au grand dam des missionnaires qui envoient des rapports au gouvernorat-général. Peu à peu ses compagnons d’armes finissent par le quitter et lui-même malade, doit rejoindre Saïgon en septembre suivant pour aller se faire soigner, accompagné par sa garde d’honneur d’opérette.

L’avidité est plus forte que l’intérêt national. Rétabli de ses fièvres, le roi des Sédangs négocie la vente de son royaume aux anglais. La colonie française d’Annam est stupéfaite et cette décision soulève un tollé général, un violent débat opposant cléricaux et anti-cléricaux. Ces derniers accusant les premiers de soutenir les prétentions d’un sot pour se tailler une théocratie. A Paris, où il séjourne le roi  tente de rencontrer en vain le président Sadi Carnot, fait éditer timbres, confectionner un nombre de costumes qu’il vend au plus crédules venus écouté ses exploits quand ce ne sont pas des titres nobiliaires et des décorations. De ses conférences qu’il se fait rémunérer, de roi héréditaire, David de Mayréna est redevenu cet escroc qui se convertira à la religion musulmane durant son voyage en Egypte. Il cumule les aventures féminines et convole en justes noces pour la 4ème fois. Apprenant son arrivée imminente en Indochine, cette fois les autorités françaises et siamoises sont bien déterminées à l’empêcher  de regagner son royaume.  Le 18 avril 1890, à Singapour, le consul de France lui apprend que le gouvernorat-général l’a démis de ses fonctions, pire que son royaume n’a aucune reconnaissance.

Exilé sur la petite île malaisienne de Tioman après avoir été accusé de haute trahison (il avait cette fois proposé son royaume au Kaiser Guillaume Ier), abandonné de tous y compris de son épouse qui avait compris que la tiare promise lui échappait, le roi Marie Ier va vivre de maigres revenus issus de la vente de nids d’hirondelles. Persuadé d’être persécuté par les autorités françaises, sa santé mentale se dégrada et le 11 novembre 1890, il fut retrouvé mort, gisant sur le sol de sa cabane de bois. Un décès qui demeure encore mystérieux aujourd’hui. Empoisonnement, morsure de serpent, meurtre ou suicide, on a tout écrit sur un sujet qui passionna quelques décennies plus tard, l’écrivain André Malraux.

Et comme le royaume de Patagonie à la vie tout aussi brève mais encore fantasmé de nos jours, celui du Sédang n’échappe pas au mythe de la survivance.  C’est en novembre 1995 qu’il a été de nouveau exhumé par une « assemblée pour la restauration de la noblesse sédang », établie à Montréal. Avec à sa tête un régent autoproclamé « colonel » et d’origine eurasienne, Derwin J.KW. Mak, qui avait été désigné pour retrouver un éventuel prétendant au trône. Avant d’être remplacé en 1997 par la comtesse Capucine Plourde de Kasara. En 1999, à force de recherches généalogiques, on retrouva deux descendants du roi Marie Ier par une branche collatérale. Mais les intéressés, un français et un vicomte belge, déclinèrent cette couronne jugeant conjointement l’idée totalement saugrenue.

Aujourd’hui, la régence des Sédang est toujours présente au Canada et vend des titres compris entre 300 et 1500 dollars afin de subsister ou des timbres de cette micronation ressuscitée. Quant à la couronne, si elle attend sagement d’être déposée de nouveau sur la tête du prochain aventurier qui voudra bien reprendre à son compte le rêve royal d’Auguste Jean-Baptiste Marie Charles David, elle n’en fait pas moins l’objet d’une revendication officielle par un mystérieux Marie David III, âgé de 45 ans et résidant en Australie. Nul ne sait qui il est si, ce n’est qu’il serait le fils d’un certain Jules Marie David II qu’un coup de poignard aurait fait passer de vie à trépas en 1992 et dont le père aurait repris à son compte les prétentions à la couronne dès 1912.

Et si cette histoire prête à sourire, quel monarchiste n’a pas fantasmé, une fois au moins dans sa vie, d’être un roi sous le sceau de la fameuse maxime : « l’état…c’est moi ! ».  Le Sédang, un nouveau rêve patagon pour chacun d'entre nous  ?

Frederic de Natal

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Caricature du 4 novembre 2017
« La république des privilégiés »

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