Il y a cent cinquante ans, le 17 juillet 1867 : Karl Marx publiait le premier tome du Capital

Peu de livres, dans l’histoire de la pensée politique, ont suscité des polémiques prolongées au delà d’un siècle. Parmi eux, Le Prince, de Nicolas Machiavel, publié en 1513, Du contrat social, de Jean-Jacques Rousseau, publié en 1762 et Le Capital de Karl Marx.  

    Ce dernier ouvrage se présente, durant le long travail théorique de son auteur, comme la troisième face d’un triptyque, dont les deux premières furent, sur fond de révolution de 1848, Le manifeste du parti communiste et, sur fond de crise financière anglaise de 1857, Contribution à la critique de l’économie politique, parue en 1859.

   Par l’un comme par l’autre, Marx exposait déjà l’essentiel de sa doctrine, écrivant : « dans la production sociale de leur existence, les hommes nouent des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté (…) Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence ; c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience (…) Les révolutions naissent de l’antagonisme des forces sociales et des rapports de production (…) L’humanité ne se pose jamais que des problèmes qu’elle peut résoudre (…) Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme antagonique du processus (…) Le moteur de l’Histoire réside dans la lutte des classes. »

    Marx a-t-il besoin, en 1867, de redire tout cela une troisième fois ? Oui selon lui, car les réflexions qu’il a menées jusqu’ici lui paraissent fortement marquées par la philosophie d’Hegel et ce qu’il appelle « l’idéologie allemande ». Elles luis semblent donc insuffisamment étayées par une analyse économique rigoureuse et incontestable.

    Lecteur attentif d’Adam Smith et de David Ricardo - les économistes « classiques » -,  il ne renie pas leurs études mais veut aller plus loin en fournissant à l’économie politique un débouché dynamique, grâce à une explicitation scientifique de ses ressorts et des facteurs inéluctables de leur transformation. Tel est l’objet du Capital, dont il met huit ans à rédiger le premier tome.

     Dans sa préface, il explique que si les phénomènes économiques nécessitent une théorisation, celle-ci ne peut résulter ni de la science expérimentale, c’est-à-dire des expériences de laboratoire, ni de constructions purement intellectuelles. Il a donc choisi d’examiner un territoire particulier et de lui attribuer une portée générale : « j’étudie dans cet ouvrage le mode de production capitaliste et les rapports de production et d’échange qui lui correspondent. L’Angleterre est le lieu classique de cette production. Voilà pourquoi j’emprunte à ce pays les faits et exemples principaux qui servent d’illustrations au développement de mes théories. » Selon Marx, « c’est en Angleterre que les ouvriers français ou allemands peuvent se faire une idée de leur propre avenir. » Il relève en effet dans ce pays un début d’évolution des rapports de force dans le processus de production et, pour en mieux comprendre le cheminement, plaque sur ce qu’il observe une théorie fondamentale ne bouleversant pas mais perfectionnant celle mise en lumière par les « classiques. »

   Partant de la distinction traditionnelle entre valeur d’usage et valeur d’échange, confirmant que toute la science économique se ramène finalement à l’explicitation du concept de valeur ajoutée, aussi bien au titre de ses déterminants que de son allocation,  Marx franchit une étape supplémentaire en identifiant la notion de plus-value, son apport le plus novateur. Bien que Proudhon ait, deux ans auparavant, dans son Manuel du spéculateur en bourse, désigné quelque chose d’approchant : « la survaleur ».

   Dans les deux cas, il s’agit de qualifier l’écart entre la valeur du travail réalisé et celle, toujours inférieure, au niveau de laquelle est rémunéré le travailleur. La plus-value apparaît ainsi comme la différence entre la valeur de l’objet produit et le prix du travail qui l’a produit, dont le capitaliste concède le paiement à l’ouvrier. Paiement que, pour maximiser son profit, le capitaliste fixe au niveau le plus bas possible, soit ce qui est juste nécessaire à l’ouvrier pour reconstituer sa force de travail. Le salaire repose donc sur un échange fondamentalement inégal entre patron et employés.

   Marx est si content de sa trouvaille qu’il « enfonce le clou » en redisant la même chose sous des formes diverses, comparant le travail salarié dans l’industrie au servage féodal et à l’esclavage tel qu’il se pratiquait dans les États américains du sud encore deux ans auparavant. Dans tous les cas, se distingue le travail de l’employé tel qu’il est rémunéré, du surtravail, au bénéfice du seul capitaliste, qui ne l’est pas. « Là, le rapport de propriété dissimule le travail de l’esclave pour lui-même, ici le rapport monétaire dissimule le travail gratuit du salarié pour le capitaliste. » Il y a donc confiscation et spoliation du premier par le second. C’est pourquoi Marx regarde alors son ouvrage comme « le plus redoutable missile lancé à la tête de la bourgeoisie. » Et justifiant pleinement la lutte des travailleurs pour leur émancipation.

   Séduisante analyse sauf qu’elle est grossièrement fausse en raison d’un oubli de taille : la formation de la valeur ajoutée ne résulte pas seulement du travail salarié mais de toute une chaîne productive, qui comprend bien d’autres tâches que la fabrication matérielle seule. Si l’ouvrier remet effectivement un produit fini, il revient au capitaliste d’assurer, en amont et en aval, toutes les fonctions qui le rendent possible et efficient. Regardées aujourd’hui comme essentielles et expliquant, depuis un quart de siècle, les galopantes surrémunérations des dirigeants. À ceci près toutefois que ces dernières ont parfois atteint des sommets délirants qui, en dernière analyse, redonnent de l’acuité aux observations de Marx. Et que l’on peut regretter l’échec des projets d’association entre le capital et le travail, encore appelés « participation des salariés aux fruits de l’expansion des entreprises » qui, en France, animèrent le mouvement gaulliste entre 1965 et 1969. Il s’agissait au fond de supprimer ce qu’on pourrait appeler la « plus-value indue » et initialement confisquée au travailleur sans avantage de productivité.

    Pour avoir été trop lu et trop associé à l’échec des systèmes socialistes, Le Capital de Marx est tombé dans un gouffre de dénigrement que ses erreurs lui ont infligé. Mais, à considérer le mouvement de balancier qui bien souvent caractérise l’Histoire, l’économie libérale moderne devrait prendre garde à ce que certaines de ses outrances ne réveillent les vieilles lunes du marxisme.

Daniel de Montplaisir

Commentaires  

#2 Baile Atha Cliath 22-08-2017 11:26
Je voudrais rajouter qu'il serait bon, pour les générations futures, d'imprimer à nouveau les oeuvres de Marx avec en regard, le rappel des destructions matérielles et humaines dues au communisme...

Il n'y a pas que "Mein Kampf" comme ouvrage néfaste !
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#1 Baile Atha Cliath 22-08-2017 11:23
La conséquence de la "pensée" de Marx a été la création du plus effroyable totalitarisme qui n'ait jamais existé : le communisme !

Tous les pays communistes ont fini de la même façon : une caste dirigeante (la "nomenklatura") vivant aux crochets de la masse réduite à vivre dans la médiocrité matérielle et l'absence totale de tout droit élémentaire...

Marx vivait aux crochets d'Engels, ceci explique sans doute cela !
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