Le dernier vice-roi des Indes (Viceroy's House) : La fin d'un empire, la naissance de deux états

Le port de Mullaghmore, Irlande du Sud.  Au loin, on peut apercevoir le château de Classiebawn entouré de vastes prairies, délimitées par de petits murets typiques du pays. Le calme de ce petit village balnéaire du comté de Sligo  tranche singulièrement avec les soubresauts sanglants qui divisent catholiques et protestants dans la partie britannique de l’Irlande. On y pêche le thon et on vient se désaltérer  dans un de ses nombreux pubs qui constellent la jeune république. Soudain une violente déflagration se fait entendre à quelques kilomètres à peine du rivage.  Les habitants se précipitent vers ce bateau en bois qui vient de voler en éclats. Des corps sans vie flottent autour des restes cette embarcation baptisée par son propriétaire du nom de  «Shadow V ». On tire le premier corps. Il a perdu ses jambes, il respire à peine, ses yeux semblent se fermer progressivement au fur et à mesure que les minutes s’égrènent d’elles-mêmes. C’est l’effroi qui se lit sur le visage des pêcheurs venus à la rescousse. Dans leurs bras, agonisant, le comte Louis de Mountbatten, âgé de 79 ans. L’oncle maternel de l’époux de la reine Elizabeth II et le parrain du prince Charles de Galles vient d’être assassiné par l’Irish Republican Army (IRA) qui avait placé une charge de 23 kilogrammes dans son moteur. Le Royaume-Uni venait alors de perdre son dernier vice-roi des Indes.  Le 5 juillet prochain, le cinéma s’apprête à rendre hommage à un homme qui conduisit un pays vers son indépendance.

Né au château de Windsor le 25 juin 1900, Louis (François Albert Victor Nicolas) de Battenberg est le second fils du prince Louis de Battenberg que les affres d’une germanophobie vont en 1917  transformer en Mountbatten. Sa généalogie remonte jusqu’à l’empereur Charlemagne et dans son sang coule celui de la maison allemande de Hesse. Son père a épousé  en 1884 la petite-fille de la reine Victoria, Victoria de Hesse-Darmstadt (également sœur de la dernière tsarine Alexandra de Russie). Le nom des Battenberg se mêle aussi à celui de l’histoire de l’Europe en formation.  Le prince Alexandre (1857-1893) est le premier prince à occuper brièvement le trône Bulgare et la princesse Victoria-Eugénie (1887-1969) fera un prestigieux mariage avec le roi Alphonse XIII d’Espagne.

Sa passion pour les jeux nautiques pousse le prince Louis à intégrer naturellement le lycée naval (Royal Naval College) d’Osborne House, sur l'île de Wight dès 1913. C’est un élégant jeune adolescent, fringant qui ne laisse pas insensible ces demoiselles comme ses camarades masculins dans cette Angleterre puritaine qui plonge doucement dans l’horreur d'un conflit mondial. Il continuera sa formation maritime à l’École navale de Darmouth de novembre 1914 à juillet 1916 avant de monter à bord de son premier navire en tant que « midship ». A la fin de la guerre, alors que les aigles se déplument dans cette Europe dévastée, le jeune Louis finit commandant en second de la vedette lance-torpilles P31.  Il lui faudra reprendre des études interrompues avant de continuer à gravir peu à peu les échelons de la Marine. Sa proximité avec son cousin le prince David de Galles, futur Edouard VIII, alimentent des rumeurs. Les deux jeunes princes furent-ils amants dans ce qui aurait pu n’être que de simples jeux potaches et que des photos ont inscrite dans le marbre de l’histoire ? Quel que soit la réponse à cette question, l’œil de Louis de Mountbatten n’en resta pas moins attiré par la beauté de la fille du Baron Mount Temple, lady Edwina Ashley, d’un an sa cadette et riche héritière. 

Après deux ans de fiançailles,  Louis et Edwina célèbrent leur mariage le 18 juillet 1922. Premières lignes d’un roman dont l’histoire allait écrire les plus belles pages. Si la seconde guerre mondiale brise quelque peu le bonheur du couple auréolé de la naissance de Patricia en 1924 et  de Pamela en 1929,  le prince va se distinguer à plusieurs reprises lors d’opérations militaires. Mais c’est en Asie que Louis Mountbatten va y  dessiner ses heures de gloire et son destin.  Commandant en chef des forces alliées en Asie du Sud-Est (SEAC) entre 1943 et 1945, on le retrouve tour à tour aux côtés du général nationaliste chinois Tchang Kaï-chek ou encore ceux d’Aung San, le père de l’indépendance birmane (père de l’actuelle prix Nobel de la paix et Présidente Aung San Suu Kyi). Il reçoit la reddition des Japonais qui occupaient Singapour et contre-signera au nom de l’Empire britannique  les actes de capitulation du Japon impérial, sur le cuirassé américain USS Missouri, en baie de Tokyo le 2 septembre 1945.

Les succès du prince force l’admiration du Premier ministre Clement Attlee qui le nomme à la tête de la Vice-royauté des Indes, le 20 février 1947.  Joyau de l’empire, l’Inde est passé directement sous le contrôle de la couronne en 1858. C’est le début du Raj britannique où les gouverneurs généraux  seront nommés directement par le roi sur recommandation du Secrétaire d'État à l'Inde. Les vice-rois, en dépit de leur rôle protocolaire, conservent entre leurs mains d’importants pouvoirs dont celui de véto. Au sein de la vice-royauté, pas moins de 565 états princiers dirigés par des maharadjahs, des Rajas ou des Nawabs se partagent le pays depuis la destitution du dernier empereur Moghol, Muhammad Bahâdur Shâh II, à l’issue de la révolte des Cipayes (1857). 

A son arrivée en mars 1947, Louis et Edwina Mountbatten trouve une colonie en proie aux désordres politiques et une ségrégation raciale établie de fait. Après un passage en revue des troupes, le couple vice-royal prit place dans le landau qui avait conduit jadis Georges V dans les rues de New Delhi. Le 24 mars, ils prenaient tous deux place sur le trône d’or et de pourpre des vice-rois. Dans son journal, Louis écrivit ce soir-là : « à supposer que mon nouveau titre m’eût jamais grisé, le pensée de la responsabilité que j’avais eu à assumer en un si court espace de temps aurait suffi à me rendre mon plein sang-froid. Edwina étant près de moi, je m’assis sur le trône, me disant que j’avais à présider les destinées d’un cinquième de la population du globe »

Le film de la britannico-kenyane Gurinder Chadh* nous  renvoie ici dans cette Inde qui vient d’entrer dans l’ère des décolonisations. Dès le début du XXème siècle, l’Inde est confrontée à la montée des nationalismes hindous (Indian national Congress) et musulmans (All  India Muslim League). Lesquels n’hésiteront pas à s’allier avec les allemands du Chancelier Hitler tel que Subhas Chandra Bose qui créé sa légion Libre indienne, portera l’uniforme nazi et dont la mort (accident d’avion) en août 1945 reste encore mystérieuse. Enfin, il y’a le mouvement de Mohandas Karamchand Gandhi, cet ancien avocat indien qui officiait en Afrique du Sud et  qui a forgé une doctrine fondée sur la non-violence, la maîtrise de soi et le respect de la vérité (la «satyagraha»).  Ses actions pacifiques lui ont valu le doux surnom de Mahatma (Grande âme). C’est cet ascète chaste, que le député Winston Churchill surnommait avec mépris, «le fakir séditieux qui grimpe à moitié nu les marches du palais du vice-roi », vêtu d’une simple tunique de coton, qui va bouleverser l’ordre colonial établi. Sa marche du sel en 1930 (afin de protester contre cette gabelle locale et qui verra plus de 60 000 arrestations dont Gandhi lui-même) a contraint les britanniques à revoir leur politique et de reconnaître que la marche vers l’indépendance de l’inde semblait inéluctable.

Louis Mountbatten annonce très rapidement le 3 juin 1947 son plan de partition des Indes du reste de l’empire.  Au départ, il est envisagé de conserver les monarchies locales et de leur donner l’indépendance (voir de les inclure dans 2 dominions distincts) mais devant la forte des deux groupes nationalistes, le vice-roi recule.  Les musulmans entendent avoir également leur propre état. Des millions d’indiens et de musulmans entament déjà une vaste et anarchique transhumance en vue de la séparation en deux du pays alors que les affrontements politico-religieux se multiplient avec en fond de toile la répression des autorités coloniales et la résistance armée de ces colons qui ne souhaitaient pas renoncer à leurs richesses.  Le couple Mountbatten (incarné à l’‘écran par les acteurs Hugh Bonneville (vu dernièrement dans le rôle de Robert Crawley, comte de Grantham, dans la série « Downton Abbey ») et Gillian Anderson (plus connue dans son rôle de l’agent Mulder de la série « X-Files ») se lie d’amitié avec Jawaharlal Nehru, qui conduit les négociations. Edwina est d’ailleurs sous le charme et entame une correspondance accrue, ces billets doux que reconnut d’ailleurs à posteriori son cher « Dickie »,  avec ce proche de Gandhi. Aujourd’hui la nature de leurs relations réelles reste sujette à beaucoup de spéculations et ses descendants refusent toujours de l’aborder.

De réceptions en réunions, Louis n’obtiendra pas du gouvernement anglais que la date de l’indépendance soit reportée d’un an de plus afin de faciliter une transition pacifique qu’il entrevoyait déjà violente tant il craignait une guerre civile. L’histoire allait bientôt lui donner raison. Les monarques d’ Hyderabad, de Jammu, du Cachemire, du Sikkim ou encore celui de Junagadh refusaient obstinément de rejoindre l’Inde et se préparaient à la sécession. On tentait de tracer les frontières des deux futurs pays, tant bien que mal. Le 15 août 1947, l’Union Jack était descendu de son mat devant  Fort Rouge, l'ancien palais des empereurs moghols. L’inde accédait enfin à son indépendance. Louis et Edwina (décédée en 1960) devait encore rester 10 mois dans le pays, le temps d’assister à l’assassinat de Gandhi le 30 janvier 1948. Ce dernier n’avait jamais pu accepter cette  vivisection forcée faîte à son pays. La guerre qui s’ensuivit entre les deux pays fit 400 000 morts. Dans la colonie, les anglais la vidaient de toutes ses substances, laissant derrière eux une Inde complètement exsangue et un bilan colonial désastreux.

Critiqué par certains historiens pour sa vision purement britannique des faits, les principales scènes du film comme celle du couronnement ou des réunions ont été tournées dans le palais de Jodhpu, loin de celui qu’occupait le vice-roi et qui est désormais la résidence du président indien. L’écrivain pakistanaise Fatima Bhutto s’est également jointe à la polémique entourant le film, accusant sa réalisatrice d’avoir volontairement accentué les scènes de violences entre indiens et musulmans. D’ailleurs dès ses premières secondes d’introduction, le début du film nous rappelle très justement, que «l'histoire est écrite par les vainqueurs (…) L'empire et ses descendants ont  laissé leurs empreintes dans toute cette histoire (History is written by the victors (…) The empire and its descendants have their fingerprints all over this story) ».

Ce 27 août 1970, dans le port de Mullaghmore, on s’affairait encore à retirer les derniers corps qui flottaient à la surface. Il y’avait là le jeune Lors Nicholas Knatchbull, son petit-fils de 14 ans, le mousse du même âge en charge d’accompagner le prince, Lord and Lady Brabourne. Le Royaume-Uni avait mis ses drapeaux en berne, le prince de Galles devait rester à jamais meurtri par cet assassinat.  A plusieurs milliers de kilomètres de la tragédie, le Gange sacré se couvrait étrangement de milliers de colliers aux couleurs de l’Inde. Ultime hommage d’un pays à son dernier vice-roi dont la mort venait de clôturer dans la douleur la fin de l’histoire coloniale britannique.

Frederic de Natal.

* Trailer : https://www.youtube.com/watch?v=id_ZyNdvXKQ

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Caricature du 4 novembre 2017
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