Il y a cent ans, le 6 avril 1917 : Les États-Unis d’Amérique entraient en guerre

  

Fidèles à la doctrine Monroe de non-ingérence mutuelle, établie en 1823 et, comme on l’a vu récemment, brandie en 1867 pour obtenir le départ des troupes françaises du Mexique, les États-Unis d’Amérique décidèrent de demeurer neutres lors du déclenchement de la guerre européenne de 1914. Le président Woodrow Wilson, démocrate élu en novembres 1912 en raison d’une division du parti républicain entre deux candidats, n’avait recueilli que 42% des voix, situation plutôt rare compte tenu du système électoral à un tour. Ce qui fragilisait sa position et le dissuada notamment de rompre avec la tradition d’isolationnisme de son pays en dépit de son penchant initial pour une intervention en Europe malgré son pacifisme naturel : son principal conseiller, le colonel Edouard House, lui  faisait en effet valoir qu’un victoire de la Triple Entente (Angleterre-France-Russie) risquait de déboucher sur une domination russe en Europe mais qu’une victoire de la Triplice (Allemagne-Autriche-Italie-Turquie : oui, ils étaient quatre, à la différence des trois mousquetaires qui étaient bien trois …) entraînerait une «  tyrannie du militarisme pour les générations à venir. » 

    Le blocus maritime de l’Allemagne par la Royal Navy, décidé dès août 1914, se mit rapidement à nuire à l’économie américaine et, sous la pression des lobbies industriels, le gouvernement Wilson adressa une protestation au Royaume-Uni. Ce qui ne pouvait cependant rapprocher les États-Unis de l’Allemagne, l’immense majorité du peuple américain étant en sympathie avec le peuple britannique. Aussi bien Wilson se mit-il à considérer, ne serait-ce qu’au titre de la liberté des mers à laquelle l’Amérique était très attachée, que la meilleure façon de sortir du conflit en Europe résiderait dans une « paix sans victoire ». Pour cela, il se dit prêt à offrir sa médiation aux belligérants et se rapprocha alternativement de l’Angleterre et de l’Allemagne. Mais il n’essuya que des refus.

   Comme l’une des conséquences du blocus britannique était de réorienter le commerce américain vers les ports non allemands, les États-Unis soutinrent de fait, par leur économie, les pays de l’Entente. Et, par cohérence, les banquiers américains accordèrent de plus en plus de crédits à ces derniers.

    Autre incidence du blocus, la marine allemande tentait de traquer les navires de guerre anglais dans l’Atlantique mais se heurtait à leur supériorité. D’où le recours à la guerre sous-marine pour torpiller la flotte ennemie, ce qui donnait peu de résultat en raison de la trop faible vitesse des submersibles. Le grand état-major allemand décida alors, contre l’avis des amiraux qui jugeaient le procédé dégradant, de s’attaquer aux navires de commerce, beaucoup plus lents et moins aisément manœuvrables. Ce qui constitua « la grande innovation » de la guerre.

    C’est ainsi que, le 7 mai 1915, un « unterseeboot » (dit U boot, sous-marin en allemand) coula le paquebot anglais Lusitania, dont 128 passagers (sur 1158) étaient américains.  Bien que la presse et l’opinion publique se fussent immédiatement déchaînées contre « la barbarie allemande », Washington procrastina, d’autant plus facilement que Berlin avait aussitôt présenté des excuses, annoncé la suspension de la guerre sous-marine et prétendu avoir riposté à une provocation anglaise : le paquebot civil transportait une importante cargaison d’armes et était équipé de douze canons. Ce que Londres nia fermement mais ce qui serait finalement prouvé en 1972.

   Contrairement donc à une idée répandue voulant que le torpillage du Lusitania provoquât l’entrée en guerre de l’Amérique (comme on disait alors) la neutralité de celle-ci resta de mise jusqu’ au début de 1917, où deux événements vinrent radicalement modifier la situation géopolitique aux yeux de Washington. 

   D’abord la reprise par l’Allemagne de la guerre sous-marine, bien que suscitant chez elle la crainte de voir les États-Unis abandonner leur neutralité, Wilson espérait cependant pouvoir exercer une pression politique et, dans ce but, rompit le 1er février les relations diplomatiques avec le reich, à la fois comme une menace mais aussi un appel au dialogue sur de nouvelles bases.

    En dépit de quoi, Berlin, de plus en plus prisonnier de ses militaires, ne renonça pas à sa manière de faire la guerre et, dans l’hypothèse où l’Amérique interviendrait, envisagea d’impliquer d’autres États dans le conflit afin d’ouvrir un nouveau front contre son éventuel nouvel ennemi. Dans ce but, Arthur Zimmermann, ministre des Affaires Etrangères, télégraphia à son ambassadeur à Mexico, le 16 janvier 1917, pour qu’il propose au gouvernement mexicain une alliance avec l’Allemagne dans l’hypothèse d’une entrée en guerre de son voisin. L’armée de celui-ci étant encore modeste, l’ouverture d’hostilités sur sa frontière sud l’empêcherait d’envoyer des forces significatives en Europe. En cas de victoire, le Mexique récupérerait le Nouveau-Mexique, l’Arizona et le Texas, perdus à la suite de la guerre de 1846-1848. Dans le même temps, l’Allemagne adressait une offre de même nature au Japon. Mais le télégramme fut intercepté par les services de renseignements britanniques, son contenu remis au gouvernement américain, qui le fit publier dans la presse.

     En deuxième lieu, l’effondrement subit du régime tsariste et son remplacement par une république démocratique. Dès lors, l’Entente ne se trouva plus composée que de démocraties, incitant, par ce seul fait, les États-Unis à rejoindre la « croisade » contre les régimes autoritaires d’Europe. Personne ne songeait encore à un retrait militaire de la Russie.

    Avant tout poussé par l’opinion publique, le président Wilson sollicita du Congrès, le 2 avril 1917, l’autorisation de déclarer la guerre à l’Allemagne. Dans un discours dont la grandiloquence cachait mal les hésitations antérieures, il mit en avant, bien plus que les intérêts américains, les principes de liberté publique et de démocratie qu’il revenait aux États-Unis de défendre partout dans le monde. Malgré l’accord quasi unanime des sénateurs et des représentants, les Chambres discutèrent pendant quatre jours de la décision à prendre et ne votèrent l’entrée en guerre que le 6 avril.

    La doctrine Monroe ne jouerait plus désormais qu’à sens unique mais les États-Unis resteraient encore longtemps marqués par la tentation isolationniste. On le verrait de nouveau en 1940. Puis leurs interventions ultérieures dans le monde, qui mériteraient à elles seules un gros ouvrage, demeureraient, jusqu’à nos jours, marquées par une certaine maladresse qu’André Malraux expliquait par le fait que, pour la première fois dans l’histoire du monde, une nation serait devenue la plus puissante sans l’avoir vraiment voulu. Ne continuons-nous pas d’en mesurer chaque jour les conséquences ?

Daniel de Montplaisir

Commentaires  

#1 Meuse 10-04-2017 05:49
Merci à Daniel de Montplaisir d'avoir mis en lumière le caractère fortement idéologique des USA, dont l'opposition de principe à tout régime traditionnel est à l'origine de tous les désordres jusqu'à nos jours. Peut-être faudrait-il aussi rappeler le rôle de certaines banques américaines dans le soutien au bolchevisme. Certes, l'entrée en guerre des Etats-Unis fit basculer la victoire du côté de l'Entente, mais on put se demander s'il n'aurait pas été préférable de conclure une paix blanche plutôt que d'affronter les conséquences catastrophiques d'une victoire mal maîtrisée.
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