La Vendée créole

Sujet de discussions et de débats inépuisables, on aura tout écrit ou presque sur les guerres de Vendée et la Chouannerie, qui ébranlèrent les bases révolutionnaires de la république et de l’empire entre 1793 et 1815. Pourtant, il reste encore un épisode absent de nos manuels scolaires et qui méritait bien qu’on lui consacrât un article ; celui d’une Vendée qui a uni blancs, créoles et mulâtres dans un profond rejet de la république.

Lorsque Louis XIV décide d’abolir en 1671 le monopole de la Compagnie des Indes occidentales, il ouvre alors aux ports français la possibilité de doper le commerce de vente d’esclaves. L’île de la Martinique, qui tente de développer la culture de la canne à sucre, profite de cette opportunité pour multiplier le nombre d’esclaves dans ses plantations.  Cadets de l’aristocratie française ou simples paysans attirés par l’espoir d’une vie facile composent bientôt le socle d’une société hiérarchisée et financière, formant une nouvelle noblesse d’outre-mer dont descendent aujourd’hui ces Français que l’on appelle les « békés ». La France est loin, elle a un roi, les nouvelles mettent plusieurs mois à venir mais la Martinique va vivre avec autant de frissons, les soubresauts de la révolution française que leurs alter-egos de Paris. 

Lorsque l’avocat Jacques-Pierre Brissot fonde la société des amis des Noirs le 19 février 1788, son préambule réclame l’égalité des blancs et des hommes de couleur libres et l’abolition de l’esclavage. La nouvelle qui parvient à Fort-Royal (actuelle Fort de France) ne met pas en émoi les planteurs pour autant. Les quelques révoltes d’esclaves sont réprimées dans le sang. 15 000 blancs règnent alors en maîtres sur l’île et se partagent les 85 000 esclaves répartis dans les diverses plantations de cette « saccharocratie » qui fournit l’essentiel du sucre au royaume de France. A cette époque, on résume ainsi la société des Antilles : « les seigneurs de Saint-Domingue, ces messieurs de la Martinique et les gens de Guadeloupe ». Le peu d’affranchis, 4 000, peinent à s’élever dans cette société raciale et réduisent eux-mêmes en esclavage d’autres africains dès la moindre parcelle de terrain acquise. Les colons de Saint-Domingue et des Petites Antilles réagissent toutefois en cautionnant la création du club de l’hôtel de Massiac qui aura la charge de protéger leurs intérêts à Paris. Parmi les fondateurs du club, le franc-maçon royaliste, Médéric Louis Élie Moreau de Saint-Méry (1750-1819). Ce futur député de la Martinique, élu en 1789, théorise arithmétiquement dans un ouvrage l’image raciale et épidermique coloniale des caraïbes. Le lobby esclavagiste se révèle redoutablement efficace puisqu’il réussit à maintenir le principe de l’esclavage dans la constitution de 1791 en dépit de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

A l’instar de la France, la société martiniquaise se divise profondément avec en fond de toile, la lutte pour le maintien ou l’abolition de l’esclavage. Dans les campagnes, les planteurs jurent fidélité au roi, à cette monarchie, qui bien qu’elle ait fait peu de cas d’eux, a su préserver leurs acquis. Dans les villes, c’est l’esprit de la révolution qui prédomine. Alors que les premières révoltes d’esclaves secouent l’île de Saint-Domingue, la ville de Saint-Pierre en Martinique vit aux rythmes des affrontements entre planteurs blancs et libres affranchis ; ces derniers réclamant les mêmes droits que les premiers. En juin 1790, les libres-affranchis et mulâtres arborent la cocarde verte, les royalistes la blanche et les « nationaux » ou « patriotes », la rouge ou la tricolore.  C’est une véritable « Saint-Barthélemy des patriotes » qui est organisée par les royalistes. L’île sombre déjà dans une guerre civile qui se termine en septembre suivant par la victoire des royalistes et de leurs milices de couleurs (en récompense, ils ne paieront plus l’impôt de la capitation).

Même la tentative de putsch du maire de Macouba qui réunira 300 hommes autour d’un drapeau tricolore en décembre 1790 ne fera pas le poids face aux 1 800 soldats avancés par le gouverneur comte Jean-Pierre Antoine de Béhague.

Durant deux ans, c’est le statu quo qui domine. La Martinique se met à l’heure parisienne. La monarchie qui montre ses premiers signes de vacillement permet à l’assemblée constituante de voter le 4 avril 1792 une loi octroyant la libre citoyenneté aux gens de couleurs. La république envoie par la suite un héros de la guerre d’indépendance des Amériques, le vicomte de Rochambeau, faire appliquer la loi. L’Assemblée coloniale de Martinique apprend alors la chute de la monarchie, entre en dissidence et chasse les républicains. Elle refuse à Rochambeau le droit de débarquer sur cette île pavoisée du drapeau royal. A la tête de cette révolte, un officier au régiment de Bouillon et porte-parole désigné des colons, Louis-François Dubuc (1759-1823), et le gouverneur-comte Jean-Pierre Antoine de Béhague (1727-1813). Entre ce colon de souche et ce calaisien de naissance existe un attachement sincère à la royauté. C’est le début de la « Vendée créole ».

Parmi les généraux royalistes qui constituent des troupes et qui harcèlent les révolutionnaires dans les champs de canne à sucre, aux feuilles coupantes comme des lames, le marquis de Mongaillard ou encore Claude Joseph Bernard de Percin (1763-1836), un cousin de Joséphine de Beauharnais. Ce dernier possède autant l’aura d’un de Charrette que ses origines sont prestigieuses : cet intrépide aristocrate normand compte parmi ses ancêtres un fidèle seigneur qui accompagna Guillaume le conquérant en Angleterre. Au service du prince Noir en Aquitaine, les de Percin s’étaient ralliés à la monarchie française et y étaient restés fidèles tout au long des divers soubresauts de celle-ci. « Dieu et le Roi » était la devise de son drapeau. Lorsqu’il s’était s’emparé d’un canon lors de la victoire de l’Acajou (25 septembre 1790), il en avait reçu le surnom de « Percin-Canon ».

La république ne peut tolérer que sur le territoire national, cette Martinique continue de hisser fièrement le drapeau des Bourbons. D’autant qu’en Guadeloupe voisine, les royalistes commencent à s’organiser également et qu’une rumeur persistante se répand affirmant que Louis XVI est remonté sur le trône. Le vicomte de Rochambeau, finalement, réussit à débarquer sur l’île et à prendre son poste de gouverneur le 9 janvier 1793. Il dissout immédiatement l’assemblée coloniale (qui s’était pourtant empressée de le reconnaître), rebaptise Fort-Royal en Fort-République et met sous séquestre tous les biens des planteurs royalistes qui s’enfuient vers la Trinidad britannique voisine, parmi lesquels Percin-Canon, seigneur de Seilh et des Tricheries. Ils forment alors une armée d’émigrés et négocient avec les représentants du roi Georges de Hanovre. Les anglais comprennent l’opportunité de soutenir une rébellion royaliste dans une île qui avait été brièvement leur possession entre 1762 et 1763, lors de la guerre de 7 ans. La guillotine qui tranche la tête du roi Louis XVI crispe les passions. Les planteurs scellent alors un accord avec les Britanniques. Mieux vaut une monarchie anglaise qui conserverait leurs droits qu’une république française trop égalitariste à leurs yeux. Le traité de Whitehall stipule toutefois qu’une fois les Bourbons restaurés, la Martinique doit redevenir française.

Les royalistes et la flotte britannique se présentent devant Case-navire le 7 mai 1793 mais échouent à débarquer. Louis-François Dubuc coordonne les opérations mais se trouve devant un Rochambeau expérimenté. Il était persuadé que « il suffirait qu’une expédition anglaise se présentât et que les Forts seraient remis aux troupes anglaises pour protéger la Colonie contre la République, tout en y laissant flotter le drapeau blanc comme signe de la souveraineté de la France ». C’est un second échec qui pousse l’armée royaliste à se rabattre sur Saint-Domingue. Dubuc y entretient une correspondance avec les planteurs royalistes qui attendent le signal pour se soulever. Le 10 avril 1793, les royalistes s’emparent du Fort de la Trinité. Les villes tombent les unes après les autres. L’Eglise, qui a vu confisquer ses biens par les révolutionnaires, se mobilise en faveur des royalistes. Elle pousse les mulâtres affranchis à rejoindre le camp des royalistes. Le 16 septembre 1793, c’est l’embrasement général d’une île, largement acquise aux Bourbons. Les champs de canne à sucre de la Martinique se pavoisent de drapeaux fleuderlysés. Les troupes de la République n’arrivent pas à endiguer le flot de cette seconde Vendée créole. La Convention décide d’abolir totalement l’esclavage le 4 février 1794 et d’armer les anciens esclaves. Avec peu de succès car le peu d’affranchis recensés va vite déserter. Le 6 février, la flotte britannique bloque l’île. Un nouveau débarquement royaliste au Marigot dirigé par Gaudin de Soter achève de ruiner les derniers espoirs républicains dont le sursaut a lieu sous la houlette du mulâtre Bellegarde, major de la compagnie nationale de Trou-au-Chat. Rochambeau, acculé et paranoïaque (il accuse Bellegarde de tenter de vouloir l’assassiner avec des gens de couleurs avant de le limoger), s’enferme dans le fort de la capitale et tiendra un siège de 43 jours avant de capituler. Le décret de la Convention n’aura jamais été appliqué. Louis-François Dubuc peut assister au grand retour de la puissance des planteurs.

Le 24 mai, drapeau britannique et royaliste flottent côte à côte sur la Martinique. Louis-François Dubuc, qui a obtenu l’effacement de ses dettes a été nommé « administrateur –général » de l’île avant d’être remplacé par un britannique deux ans plus tard. L’esclavage est maintenu, renforcé (les affranchis sont renvoyés dans les champs) et permet à l’île de poursuivre son essor économique. A la Martinique, le système d’Ancien régime est remis en place par les autorités britanniques alors que le Directoire va bientôt se substituer à la Terreur robespierriste. Les Antilles demeurent la seule terre française à rester sous autorité monarchique.

La Martinique ne redeviendra française que le 25 mars 1802, après la paix d’Amiens. C’est Louis-François Dubuc qui mènera les négociations en dépit de la méfiance du Premier Consul à son égard. Tout royaliste qu’il fut, rallié à Bonaparte, ce dernier restait persuadé qu’il était un anglophile et l’avait maintenu en disgrâce un certain temps. L’histoire ne devait pas s’arrêter là : la Martinique ne tardera pas à redevenir britannique. De son vivant, « Percin-Canon », qui avait atteint le grade de major durant l’occupation anglaise avant de se retirer dans sa plantation, déclara : « si dans cent ans, on exhume mes ossements et qu'on les heurte les uns contre les autres, le son qui en sortira sera celui de "Vive le Roi !" ». Il venait de résumer le sentiment de fidélité des planteurs à l’égard de la monarchie française et de clôturer ainsi définitivement le chapitre de la « Vendée créole ».

Frederic de Natal

Source : La Vendée créole, Odile de Lacoste Lareymondie

Commentaires  

#3 PELLIER Dominique 28-11-2016 08:19
Certes, mais il existe encore, sous une autre forme que nous devons dénoncer et, au possible éradiquer.
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#2 Jean-Yves Pons 26-11-2016 19:17
Cher Monsieur Pellier,
De grâce, pas d'anachronisme ! La vision d'aujourd'hui de l'esclavage n'a rien de commun avec celle d'hier et se battre la coulpe sur la poitrine des autres n'a pas sa place chez nous.
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#1 PELLIER Dominique 25-11-2016 08:08
Une des taches dont est souillée la royauté française est l'esclavage tel que nous le connaissons, dans son injustice, son horreur, reconnaissons-l e.
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