Le Légitimisme et la guerre de sécession

Le 13 avril 1861, le « Charleston Mercury » annonce la chute de Fort Sumter en Caroline du Sud, aux Etats-Unis. Le Nord industriel et protectionniste (l’Union), le Sud esclavagiste et agricole (la Confédération) vont alors se déchirer dans une guerre civile qui va durer 4 ans. Dans une France dirigée par Napoléon III, la nouvelle de cette sécession va autant profondément diviser le camp monarchiste que le passionner. 

Mais quelle fut réellement la position de la Légitimité durant cette guerre et vis-à-vis de la question de l’esclavage ?

Contrairement à ce que l’on pense, les effets de la guerre de sécession ne se limitèrent pas au seul territoire américain et menacèrent très rapidement l’intégrité économique du Second Empire.  L’Union décréta rapidement le blocus des ports du Sud et provoqua une explosion des prix du coton brut. Le nord de la France, plus particulièrement l’Alsace, le Nord-Pas-de-Calais et la Normandie, furent durement affectés par cette pénurie qui menaçait de faire sombrer l’industrie textile de l’Empire. Si officiellement, Napoléon III était neutre dans ce conflit, et loin d’être un partisan acharné de l’esclavagisme, il déclara cependant « (…) que les nègres de Caroline ne (lui) font pas oublier les ouvriers de Lyon à Roubaix ». Il tenta en vain de s’ériger en médiateur international mais le Nord lui refusa toute ingérence diplomatique. Car en réalité, Washington connaissait les préférences de l’Empereur des Français, comme de son entourage (le comte de Walewski ou Eugène Rouher qui rencontreront fréquemment le représentant de la Confédération à Paris, John Slidell) et qui penchaient nettement en faveur du Sud aristocratique.

A Paris, on s’arrachait les journaux qui relataient les premières batailles remportées par le Sud. Dans les salons légitimistes (comme orléanistes), on discutait de cette situation inédite qui passionnait la France entière. Le souvenir de la guerre d’indépendance (1776) était encore présent dans la mémoire des royalistes mais également les massacres des planteurs de Saint-Domingue qui avaient contraint un bon nombre d’entre eux à s’établir en Louisiane française. Dans leur grande majorité, les légitimistes affichèrent un soutien sans faille à ce Sud qui partageait certaines de leurs valeurs non sans dénoncer cet « individualisme totalement rationnel dénué d’ordre moral (…) » qui régnait chez les anglo-saxons. Comment pouvait-il en être autrement ?

La monarchie de la Restauration avait largement privilégié les planteurs des Antilles notamment sous la présidence du comte Joseph de Villèle. Propriétaire d’une des plus grosses plantations de l’île Bourbon (actuelle île de la Réunion), cet ultraroyaliste n’avait jamais caché qu’il était favorable au maintien de l’esclavage dans les colonies d’outre-mer. D’ailleurs en 1825, toujours soucieux de préserver les droits de l’aristocratie sucrière, il avait rédigé secrètement un texte qui allait déterminer toute la future législation coloniale française jusqu’à l’abolition de l’esclavage. Le conflit dynastique, qui divisait les monarchistes, s’invita d’ailleurs dans cette guerre lorsqu’on apprit que le comte de Paris, Philippe d’Orléans et son frère, Robert duc de Chartres, accompagnés de leur oncle, le prince de Joinville, François d’Orléans, étaient partis combattre sous l’uniforme bleu des Yankees autant par opposition de l’esclavagisme que par opposition à cette « diplomatie du roi coton ». Les Orléans suivaient ici une logique familiale (en juillet 1846, Louis-Philippe d’Orléans s’était attiré les foudres des planteurs de la Martinique et de la Guadeloupe en abolissant l’esclavage sur les domaines royaux) incompatible avec le principe de résistance incarné par la légitimité des partisans de Charles X. C’est ainsi que l’île Bourbon, aux mains des carlistes, mettra deux ans à reconnaître la monarchie de Juillet.

Le très légitimiste marquis de Chanaleilles (1808-1893) justifiait le soutien des monarchistes français à l'esclavage au XIXe siècle dans un recueil où il écrivait notamment : « l’esclavage des nègres de l’Afrique qui ne sont pas chrétiens n’a jamais été proscrit par la religion catholique parce qu’il résulte de circonstances exceptionnelles qui ne détruisent point les dogmes fondamentaux de l’Église ». La « Revue des Deux Mondes », journal légitimiste, semble accepter la division des Etats-Unis comme inéluctable. Dans ses articles, la revue va jusqu’à conjurer la République américaine d’accepter la sécession afin d’éviter la perte de vies humaines lors d’une guerre civile. Mais si le journal royaliste soutient la sécession, elle refuse que le Second Empire intervienne aux côtés du Sud.

Tous les légitimistes étaient-ils favorables au maintien de l’esclavage ? Le débat divisa fortement les partisans du comte de Chambord, Henri V d’Artois, et une fraction s’opposa toutefois à tout soutien au Sud. Ainsi le journal « La Guienne » de Bordeaux ose afficher ouvertement des prises de positions anti-abolitionnistes, rejoignant les positions d’une partie de la presse orléaniste de l’époque qui n’est pas plus tendre avec les américains en dépit de l’engagement de leurs princes : « Les États-Unis […] ont mis fin à une démocratie égoïste et brutale, et aujourd’hui se tirent les uns sur les autres avec des canons ». Henri d’Artois n’était pas favorable au maintien de l’esclavage mais ses pensées et analyses de l’époque trahissent un attachement à la future politique de colonisation et sa mission évangélique. Une nuance en soi non négligeable.

Enfin, il y eut ceux qui, aux conversations de salons, préférèrent l’action. Ils furent ainsi des milliers à s’engager sous l’un et l’autre des uniformes en présence, exaltés par cette nouvelle guerre des Amériques qui se dessinait. Parmi eux, de grands noms de l’aristocratie française, tel le prince Camille-Armand de Polignac, âgé de 29 ans lorsque la guerre civile éclata aux Etats-Unis. Sa généalogie est éloquente : sa grand-mère, Gabrielle de Polignac, fut une intime de la reine Marie-Antoinette et son père, Jules, un des présidents du Conseil de Charles X.

Après des études au collège Stanislas, il s’engagea en 1853 dans l’armée française et combattit en Crimée. Passionné de botanique et d’économie politique, il voyagea dès 1859 sur le continent américain. Il suivit les débats sur l’esclavage qui enflammaient le pays et entrevit déjà les affres d’une guerre violente. L’enthousiasme qui suivit la chute de Fort Sumter l’impressionna. Il décida alors de s’engager dans l’armée de la Confédération et fut affecté au commandement du général Pierre Gustave Toutant de Beauregard (1820-1893), un créole de la Nouvelle-Orléans et un des huit généraux supérieurs de l’armée confédérée. Parmi les soldats que commanda le prince, se trouvaient des « french-born » américains. Ils parlaient anglais et français avec un accent créole. Le sang de cette Louisiane vendue en 1803 par Napoléon Ier coulait encore dans leurs veines. Sur ces 54.000 créoles français, on estime aujourd’hui que 26.000 d’entre eux s’engagèrent dans le conflit. Avec 70 % sous l’uniforme confédéré, 30 % sous celui des nordistes (comme les « Gardes de La Fayette du colonel Philippe Régis Denis de Keredern de Trobriand ou les Zouaves du colonel Lionel d‘’Epineuil… ») ; parfois avec convictions, parfois contraints de s’engager dans l’Etat où ils résidaient.

Cet engagement militaire ne fut pas du goût du gouvernement impérial qui craignit une crise diplomatique ; l’on frisa presque la rupture avec les Etats-Unis après la découverte d’une cache d’armes en faveur de la confédération chez le consul français en 1862. Napoléon III fit alors promulguer un décret impérial qui disposait « tout français qui, sans autorisation impériale de l’Empereur, prendrait du service chez l’étranger (…) perdrait sa qualité de français ». Un décret peu suivi puisqu’au moment de sa promulgation, ce sont 3.000 de ces « french-born » de la Nouvelle-Orléans qui s’engagèrent aux côtés du Sud et qui ainsi composèrent la « French Brigade » sudiste, habillés d’un pantalon rouge garance, capote fris de fer bleuté orné d’un képi mou rouge et bleu.

Officier de la Confédération, portant fièrement le « Stars and Bars » (« Étoiles et barres ») de la Sécession, Camille de Polignac participa à la bataille de Shiloh et au siège de Corinth dont il sortit avec le grade de brigadier-général. On lui confia rapidement le commandement d’une autre brigade d’infanterie venue du Texas avec laquelle il s’illustra avec son régiment (qui l’a surnommé affectueusement le « prince Polecat », n’arrivant à prononcer son nom de famille ou à cause de son affreux caractère de « putois »), aux côtés du général Robert E. Lee, à la bataille de Mansfield le 8 avril 1864. Surnommé le « Lafayette du Sud » et nommé major-général le 14 juin suivant, la confédération était aux abois. Elle n’avait plus que quelques mois à vivre. Le Président Jefferson Davis chargea ce monarchiste légitimiste d’une mission vers la France afin qu’il plaide, auprès de Napoléon III, leur cause. Il débarqua à Paris en mars 1865 mais il était trop tard. Napoléon III n’avait pas l’intention d’aider le Sud, d’autant qu’il craignait pour la survie de son empire mexicain qu’il avait difficilement contribué à mettre en place et dont un des buts était de contrebalancer l’influence anglo-américaine en Amérique centrale. L’Union ne cachait pas sa volonté de mettre fin au règne du Habsbourg en aidant militairement le Président Benito Juarez afin de le rétablir dans ses fonctions. La Confédération rendit les armes le 9 avril 1865 et avec elle l’acte de reddition d’un conflit sanglant qui fit plus de 620.000 morts de part et d’autre des deux camps. De Polignac ne revit pas les Etats-Unis autrement que dans les mémoires qu’il rédigea ; ses souvenirs de guerre que toute la bonne société française s’empressa de lire.

Les Etats-Unis s’éloignèrent alors des pensées de la Légitimité qui se gaussait dans les antichambres du peu de temps que les princes d’Orléans avaient passé à guerroyer sur le champ de bataille (ils partent en 1863). L’empire du Mexique s’effondra en 1864, celui de Napoléon III suivit 6 ans plus tard, emporté par une guerre avec la Prusse. L’heure était désormais à la restauration de la monarchie légitime. Lorsqu’il décéda le 15 décembre 1913, Camille de Polignac était l’un des derniers officiers de la confédération encore vivant. Il emportait avec lui le soutien de la Légitimité à ce Sud confédéré, clôturant définitivement un chapitre douloureux de l’histoire américaine.

Frederic de Natal

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