Il y a soixante ans, la France était le premier pays occidental à produire de l’électricité d’origine nucléaire

Le 28 septembre 1956, la France était le premier pays occidental à produire de l’électricité d’origine nucléaire

       L’image calamiteuse laissée par la IVe république et véhiculée jusqu’ à ce jour, résulte principalement de deux phénomènes : l’instabilité ministérielle chronique et l’incapacité des gouvernements successifs à faire face à l’inévitable décolonisation. À cela s’ajoutant la tendance prédominante, chez les historiens français, à confondre histoire générale et histoire politique, le régime qui sévit de 1946 à 1958 est rarement crédité de ses succès, pourtant remarquables dans bien des domaines. Cela ne repêche en rien la noire incompétence de bien des dirigeants de l’époque. On peut dire qu’au mieux ils auront laissé la société française se développer, notamment sur les plans économique et technique, sans trop lui mettre de bâtons dans les roues, au pire que leur nullité fut profitable puisque l’élite du pays put, grâce à leur ignorance des grands enjeux de l’avenir, mener à bien de remarquables opérations. Nous l’avons déjà évoqué dans ces colonnes avec le premier vol de la Caravelle, le 27 mai 1955. Nous renouvelons l’exercice avec l’anniversaire de la première production d’électricité nucléaire en Occident, obtenue sur le site de Marcoule, dans le Gard.

   Cette grande première est bien sûr le fruit d’un long processus scientifique et industriel initié par le général de Gaulle dès août 1945. Alors persuadé, après le bombardement d’Hiroshima et de Nagasaki, qu’aucun pays ne pourrait plus compter parmi les grandes puissances sans maîtriser l’énergie nucléaire, il demande aussitôt au directeur du CNRS, Frédéric Joliot-Curie, de mettre en place un organisme de recherche, fondamentale et appliquée, sur l’énergie nucléaire. Il sait que l’Allemagne avait déjà beaucoup travaillé sur la question et que plusieurs de ses chercheurs font bénéficier les États-Unis d’un transfert de technologie, que l’URSS a déjà créé un centre de recherches qui progresse rapidement et que le Royaume-Uni espère déjà profiter du retour d’expérience américaine. La France ne saurait se laisser distancer.

   Le Commissariat à l’Energie atomique (CEA) voit ainsi le jour moins de deux mois plus tard, le 18 octobre 1945 : avec De Gaulle, les choses ne traînaient pas. Frédéric Joliot-Curie en est, tout naturellement, le premier dirigeant, avec le titre de haut-commissaire, une appellation alors en vogue.

  Cet homme de quarante-cinq ans est l’époux d’Irène Curie, la fille de Pierre et de Marie, la première femme à avoir reçu un prix Nobel, pour ses travaux sur le radium. Il est aussi, par lui-même un scientifique de tout premier ordre, physicien et chimiste, prix Nobel à son tour en 1935 pour ses travaux sur la radioactivité, autrement dit the right man at the right place.  Le fait qu’il soit aussi membre du parti communiste indiffère le général : seuls la compétence et le patriotisme, à ses yeux incontestables, de l’intéressé entrent en ligne de compte. De toute façon, alors fasciné par l’URSS, l’analyse marxiste, Staline et les plans quinquennaux, trois savants et intellectuels français sur quatre sont alors communistes.

  Joliot-Curie, pacifiste, est hostile à l’arme nucléaire. Il oriente les travaux du CEA dans un sens principalement civil. Au fort de Châtillon à Fontenay-aux-Roses, premier centre de recherche, on travaille à purifier l’uranium dont le minerai provient de gisements d’Afrique française, notamment du Niger. En 1948, est ainsi réalisée « Zoé », la première pile atomique à eau lourde. L’année suivante, est extrait de sa combustion le premier milligramme de plutonium : on pénètre dans l’antichambre de l’énergie nucléaire à grande échelle. En 1949, l’URSS fait exploser sa première bombe atomique expérimentale. Ce qui choque Joliot-Curie et l’incite à signer, et parmi les meneurs, l’appel de Stockholm de 1950 contre l’armement nucléaire, lancé par le Mouvement mondial des partisans de la paix (parmi les signataires figure un certain Jacques Chirac, alors âgé de dix-huit ans). Georges Bidault, président du conseil et bien que démocrate-chrétien, ne croit pas que la paix puisse être préservée par l’angélisme des scientifiques : il limoge Joliot-Curie mais le remplace sagement par son adjoint, Francis Perrin, titulaire de la chaire de physique nucléaire au Collège de France, et fils d’un autre prix Nobel, Jean Perrin en 1926, comme s’il s’agissait à l’époque d’une affaire de familles.

    Dès lors les travaux du CEA prennent deux directions à la fois : l’aspect militaire n’est plus sacrifié à l’aspect civil. Dans ce but, est inauguré en 1952 un nouveau centre de recherches, à Saclay au bord de la vallée de Chevreuse, qui accueille le premier accélérateur de particules français et le premier réacteur nucléaire expérimental. Les États-Unis, sous l’impulsion du président Eisenhower, s’engagent dans la même direction.

    Après quatre années de recherches complémentaires, le premier réacteur nucléaire industriel est construit à Marcoule, selon une technologie 100% française, la filière uranium-naturel-graphite-gaz (UNGG). Mis en service le 7 janvier 1956, il est raccordé au réseau d’électricité durant l’été et, le 27 septembre, une première ligne  à haute tension est alimentée par lui. Le premier réacteur civil américain situé à Shippingport, en Pennsylvanie, n’entrera en fonction ordinaire qu’un an plus tard.

   Les gouvernements de la Ve république accentueront encore l’effort nucléaire français, aussi bien sur le plan militaire que civil. A tel point que, de nos jours, si le nucléaire  représente moins de 12% de la production d’électricité dans le monde, ce taux est proche de 75% en France, ce qui situe notre pays au premier rang. Et lui garantit une relative indépendance énergétique. Une telle continuité dans les politiques de la république est bien trop rare – ne serait-elle même pas la seule ? - pour ne pas être soulignée.

    Bien sûr, le débat sur les  avantages et les inconvénients du nucléaire a paru, au cours des dernières années,  faire pencher la balance du côté des adversaires de cette source d’énergie. Mais, en dépit de l’abondance des discours écologistes, on ne voit pas encore quelles nouvelles sources  peuvent prendre sérieusement son relais. Et, comble d’ironie, à l’heure où les dirigeants de la planète s’obnubilent du réchauffement climatique, rappelons que l’énergie nucléaire est quasiment la seule à ne pas produire  de gaz à effet de serre.

Daniel de Montplaisir

Commentaires  

#2 Louis de Lauban 28-09-2016 18:23
Vous avez tout à fait raison, voilà un rare exemple de continuité et de prise en compte des intérêts vitaux de la Nation dans les politiques suivies par la République. Mais pour combien de temps encore ? On ne sait que trop l'influence pernicieuse qu'exercent, en particulier sur la gauche, les oukazes des fanatiques de l'écologie politique, qui n'a d'écologie que le nom, et, qui compromet aux yeux d'une partie de l'opinion toute politique écologique sérieuse (l'inversion des termes est ici une nuance capitale).
Le nucléaire a eu et a encore ses avantages, mais nous voilà face à deux impératifs :
1 - Nous en connaissons désormais les dangers et les graves inconvénients en terme de pollution (qu'elle résulte d'accidents ou du stockage des déchets). Cela justifie de chercher les moyens de sortir du nucléaire (de manière intelligente).
2 - Le coût d'entretien et de maintenance de nos centrales impose d'en fermer pour en ouvrir de nouvelles, théoriquement plus performantes. Or le coût du développement des centrales de nouvelle génération explose et leur construction future semble incertaine.

La fermeture des centrales inquiète, que cela soit en terme d'indépendance énergétique ou au niveau des emplois. Certains imaginent que fermer les centrales mettra tous ceux qui y travaillent au chômage... c'est oublier que s'il suffit d'un bouton pour éteindre la lumière, fermer la centrale qui la produit est un travail complexe et de longue haleine.
Nous savons en revanche que la géothermie pourrait apporter un quasiéquivalent à la production électrique nucléaire. Mais, les coût de développement et de construction de ce type de centrale sont très importants. En réalité, ils sont équivalents au coût de développement des centrales nucléaire en leur temps, et sans doute pas plus cher que le coût de développement des EPR actuels.
Le développement, la construction, la mise en oeuvre et la maintenance de telles centrales pourrait maintenir et même renforcer notre indépendance énergétique et assurer la pérennité des emplois dans le secteur de la production électrique (et même en créer de nouveaux). Bien sûr, ce n'est pas une politique pour un ou deux mandats de président, c'est une politique de longue haleine, qui coutera cher et qui portera des fruits lointains. Une politique qui rappelle dans un autre domaine la politique de plantation de chênes et de régulation des coupes que Colbert mis en oeuvre sous Louis XIV. La comparaison n'est pas innocente,une politique qui préserve notre indépendance, qui oeuvre au bien commun, qui marque un profond respect pour la protection de la Création, et qui demande du temps et de la patience, n'est-ce pas là une politique véritablement Capétienne ?
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#1 PELLIER Dominique 28-09-2016 08:17
On se demande s'il s'agit là de civilisation...
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