Il y a 110 ans, la France souscrivait au dernier grand emprunt russe

18 avril 1906, la France souscrivait au dernier grand emprunt russe

   Entre mythe et réalités, les emprunts russes, dont la souscription s’égrène pendant près d’un siècle, et qui aurait ruiné des milliers d’épargnants français, couvrent en vérité une longue période d’indétermination de la politique étrangère de la France à laquelle de récents évènements fournissent un troublant écho.

   Si le premier emprunt, lancé en 1822, raisonne en cohérence avec la politique russe de Louis XVIII, qui tient, à juste titre, à consolider son alliance avec le tsar conformément à l’entrée de la France dans la Sainte-Alliance, les suivants semblent au contraire obéir à une politique dépourvue de colonne vertébrale. Spécialiste du contre-sens diplomatique, Napoléon III fit, en 1854, la guerre à la Russie pour le compte des Turcs et des Anglais sans aucun bénéfice pour la France. Mais, en 1867, son gouvernement encourageait les Français à souscrire à un nouvel emprunt destiné à financer le vaste projet d’équipement de la Russie en voies ferrées. Ce qui n’empêcha pas le tsar de demeurer neutre en 1870, interloqué par les incroyables maladresses et l’arrogance de l’empereur des Français.

   Ayant compris, comme avant elle Louis XVIII et Charles X, l’intérêt supérieur pour la France de cultiver une solide alliance avec la Russie et afin, dans ce but, de faire oublier à celle-ci l’attitude brouillonne du Second empire, la IIIe république, bénéficiant d’une conjoncture économique favorable, s’ouvrit largement à de nouveaux emprunts, dont les plus importants furent souscrits en 1876, 1888, 1889 et 1892. À la fin du siècle l’encours de l’endettement russe à l’égard des épargnants français atteignait 3,5 milliards de francs (un peu plus de 12 milliards de nos euros), soit 3,5% du produit intérieur brut et 25% de l’épargne des ménages. Devant des taux aussi élevés, il devenait évident que le gouvernement français, quelle que fût sa confiance en la solidité de l’économie et du régime russes, aurait dû poser le pied sur le frein. On fit tout le contraire et on renoua avec les incohérences du Second Empire. Ainsi, lors de la guerre russo-japonaise de 1905, la France n’apporta pas le moindre soutien logistique à son allié tandis que Guillaume II offrait à son cousin le relâche de ses ports d’Afrique pour réalimenter l’escadre de la baltique.

    Sans doute honteuse de sa gaffe, la république voulut la faire oublier dès 1906 en encourageant les citoyens français à investir leurs économies dans un nouvel emprunt russe, pour 1,25 milliards de francs (environ 4,3 milliards d’euros) le plus élevé de tous, et à un taux attrayant de 5%, l’inflation étant alors quasiment inconnue et les précédents emprunts ayant offert un taux moyen de 4%.

   Pour la première fois cependant, le projet d’emprunt rencontra des adversaires politiques. En Russie comme en France de la part de ceux qui réclamaient la chute de l’autocratie. À Paris, Jean Jaurès se montra particulièrement virulent et, à Saint-Pétersbourg, Maxime Gorki, alors au faîte de sa gloire littéraire. Mais le gouvernement de Ferdinand Sarrien, où le radical Léon Bourgeois occupait le portefeuille des affaires étrangères, accorda son autorisation, le 16 avril 1906, sous la double garantie des États français et russe. Au sortir de l’affaire Dreyfus, de la querelle religieuse et de la séparation de l’Église et de l’État, des péripéties coloniales (de Tanger au Tonkin en passant par Fachoda), et devant la montée de la puissance allemande, le peuple français lui-même craignait l’isolement de son pays, éprouvait le besoin d’une réunion nationale autour d’une amitié internationale et vouait donc à l’alliance russe une dévotion presque religieuse, illustrée, dix ans plus tôt par la pose, des mains de Nicolas II, de la première pierre du pont Alexandre III.

   Un million et demi d’épargnants se précipitèrent et le montant de l’emprunt fut souscrit dix fois, pour un total de 12,5 milliards de francs, donnant tort aux rares cassandres financières qui avaient osé se manifester.   

   Une telle somme allait permettre à la Russie, d’une part de rétablir ses finances publiques mises à mal par sa récente guerre contre le Japon, d’autre part d’achever la construction du transsibérien, qui serait inauguré le 30 septembre suivant, encore que le tout dernier rail ne serait posé qu’en 1916.

   La Russie des tsars sut montrer avec éclat sa reconnaissance lorsque, comme nous l’avons déjà rappelé ici dans un précédent article, Nicolas II sacrifia son armée pour sauver celle de la France, totalement enfoncée sur la Marne en septembre 1914. Malgré la guerre, les intérêts de l’emprunt furent payés comme prévu et les coupons remboursés normalement, jusqu’au 23 novembre 1917. La suite fait partie de la longue histoire des turpitudes soviétiques mais, malgré le tort infligé à nombre d’épargnants français qui avaient cru faire œuvre patriotique, ce ne fut pas la pire, et de loin …

Daniel de Montplaisir

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