Ubu Roi… au Pays du Matin calme (1)

L’ignoble barbarie hitlérienne n’a duré « que » 12 années, mais elle a durablement marqué le peuple allemand et ceux des pays soumis par le fer et par le feu durant la Seconde Guerre Mondiale.

Le totalitarisme bolchévique a terrorisé les peuples de l’ancien empire russe pendant sept décennies, avec des « sommets » dans les massacres et les famines durant ses 36 premières années (1917-1953). Le stalinisme a également su profiter de la défaite du nazisme pour imposer sa domination aux pays de l’Europe centrale qui eurent à la subir pendant 45 ans. Cette longue nuit a profondément marqué des générations de Russes, d’Ouzbeks, de Kirghizes, d’Ukrainiens ainsi que des millions d’Est-Allemands, de Polonais ou de Bulgares.

Aussi épouvantables qu’aient été ces deux totalitarismes, ils ont fini par s’effondrer. Même à leur apogée, il existait des Allemands ou des Soviétiques qui résistaient et une grande partie de ces populations apparemment soumises n’était pas dupe. Ces peuples conservaient l’espoir de voir un jour le bout du tunnel. Ils avaient conscience que la liberté et la démocratie existaient ailleurs que chez eux, et de nombreux citoyens réussissaient à capter les radios étrangères, malgré les risques encourus.

La fin de la nuit, le bout du tunnel, près de 25 millions de Coréens ne savent sans doute même pas que cela puisse exister. Ils sont totalement soumis, comme l’ont été avant eux leurs parents et leurs grands-parents, à la plus absolue des dictatures communistes et ce, depuis 1945. Cela fait près de 71 ans que les Coréens du Nord sont asservis par le régime le plus totalitaire de tous les temps. De leur naissance à leur mort, ils subissent un contrôle total de leur vie et sont abreuvés par la propagande la plus permanente et la plus délirante qu’il soit permis d’imaginer. La République Populaire Démocratique de Corée n’appartient pas à notre monde. Elle constitue une planète isolée en dehors du concert des nations, un OVNI étatique comparable à nul autre. Enfin, elle est devenue la première monarchie héréditaire communiste, le dictateur actuel ayant succédé à son père qui lui-même avait remplacé son propre père, le fondateur de la dynastie Kim.

Pour tenter de comprendre le régime ubuesque de Pyongyang, il faut donc remonter à 1945 et à la défaite japonaise.  Staline attendit le 9 août de cette année-là pour entrer en guerre contre l’Empire du Soleil levant en lançant ses troupes à l’assaut de la Mandchourie occupée. Rappelons que c’est ce jour-là que les États-Unis lançaient leur seconde bombe atomique sur le Japon, à Nagasaki. La ville d’Hiroshima avait quant à elle reçu la première bombe le 6 août. Le moins que l’on puisse dire est donc que les Soviétiques ne prenaient pas beaucoup de risques en attaquant le Japon. Le 2 septembre suivant, le ministre des affaires étrangères japonais signait la capitulation de son pays à bord de l’USS Missouri, ancré dans la baie de Tokyo. Quarante ans plus tôt, en 1905, la Corée était devenue un protectorat japonais, avant d’être purement et simplement annexée en 1910, et d’être transformée en province de l’empire. Un accord entre les alliés vainqueurs du Japon prévoyait un partage de la péninsule en deux zones d’occupation : au sud du 38ème parallèle, les forces étasuniennes et, au nord, l’Armée Rouge.  Le 19 septembre 1945, un capitaine de l’Armée Rouge débarqua à Pyongyang, occupée par les Soviétiques. Cet officier se nommait Kim Il-sung et il était d’origine coréenne. De son vrai nom Kim Song-Ju, né en 1912, il était le fils d’un militant indépendantiste et communiste coréen. De son pays d’origine, il connaissait peu de choses, car il avait passé sa jeunesse en Mandchourie ; c’est dans cette région qu’il avait effectué l’essentiel de sa scolarité. Dès le début des années 30, il participa à la résistance antijaponaise dans son pays d’adoption. De 1931 à 1935, il fut commandant d’une division de la 2nde armée. En 1940, il devint même commandant de l’une des 3 armées de la résistance chinoise en Mandchourie. Pourchassée et décimée par les forces nippones, cette armée dut finalement se replier en URSS dès 1941. C’est à cette époque que Kim Il-sung intégra l’Armée Rouge et devint capitaine.

Peu après son arrivée à Pyongyang, Kim Il-sung fut placé par l’occupant à la tête du « Comité Provisoire du Peuple ». Puis, il créa l’Armée Populaire de Corée, toujours sous l’égide des parrains soviétiques. Les élections coréennes, prévues par les accords interalliés, n’eurent jamais lieu. À la suite de la proclamation de la République de Corée au sud de la péninsule, la République Populaire Démocratique de Corée fut établie au nord le 9 septembre 1948. Kim Il-sung en devint le premier ministre, avant de devenir vice-président du Parti des Travailleurs de Corée du Nord, fondé le 12 octobre suivant. L’année d’après, ce parti communiste fit fusion avec le Parti des Travailleurs de Corée du Sud pour former le Parti du Travail de Corée, dont Kim Il-sung devint le président. C’est Staline lui-même qui relut et corrigea la constitution de la nouvelle république, avant sa promulgation officielle. Les trois premières années de la République Populaire Démocratique virent le lancement de trois grands chantiers : la réforme agraire, la nationalisation des industries et l’alphabétisation de la population.

Il semblerait que ce soit Kim Il-sung qui prit, à la fin de 1949, la décision d’envahir la partie sud de la péninsule coréenne. Il reçut cependant l’aval de Joseph Staline. Rappelons qu’au même moment les communistes de Mao Tsé-toung l’emportaient en Chine face aux nationalistes de Tchang Kaï-chek, modifiant ainsi radicalement l’équilibre des forces en Extrême-Orient. L’offensive nord-coréenne fut déclenchée le 25 juin 1950. En moins de deux mois, tout le sud fut occupé, mis à part la zone de Busan, dans l’extrême sud-est. Le Conseil de Sécurité des Nations Unies (boycotté, à l’époque, par l’URSS) autorisa une intervention militaire en Corée. La force onusienne constituée comptait des contingents venant de plus d’une vingtaine de pays (dont la France) mais 88% des 341 000 hommes engagés aux côtés des soldats sud-coréens venaient des États-Unis. C’est en septembre que fut lancée la contre-offensive qui permit de repousser les envahisseurs venus du nord. En octobre, Séoul était reprise. Quelques jours plus tard, les forces onusiennes entraient dans Pyongyang, d’où Kim Il-sung et son gouvernement avaient fui pour s’installer à Sinuiju, dans l’extrême nord, avant d’aller se réfugier en Chine. Mao ne pouvait pas rester sans réagir face à l’arrivée de troupes étasuniennes à proximité de la frontière chinoise. C’est le 25 octobre 1950 que débuta l’intervention de Pékin, avec la traversée de la rivière frontalière Yalou par l’Armée Populaire Chinoise. Selon la terminologie officielle, il ne s’agissait que de « volontaires » venus prêter main forte à leurs camarades coréens. En fait, la contre-offensive communiste fut essentiellement l’œuvre des forces chinoises, les hommes de Kim Il-sung ne jouant qu’un rôle marginal. Le fils de Mao faisait partie de ces troupes chinoises, et il fut d’ailleurs tué en Corée. En décembre, l’armée de Mao entra dans Pyongyang puis, en janvier 1951, dans Séoul. L’avancée chinoise fut stoppée en mars 1951 et les forces de l’ONU lancèrent aussitôt une nouvelle contre-offensive qui permit la libération de Séoul. Mais l’avance des troupes onusiennes fut bloquée au nord du 38ème parallèle. Après quelques nouvelles offensives et contre-offensives plus limitées, la guerre devint statique entre l’été 1951 et juillet 1953. Cependant, les États-Unis bombardèrent massivement la partie nord de la péninsule. Lorsque l’armistice fut finalement signé à Panmunjom, 3 millions et demi de Coréens (du nord et du sud) avaient perdu la vie dans le conflit. On sait maintenant que le monde a frôlé le déclenchement d’un conflit atomique, le général Mc Arthur voulant utiliser l’arme nucléaire contre la Chine. Il rêvait de « vitrifier » la frontière sino-coréenne. Fort heureusement, le président Truman s’opposa à ce projet fou. Une zone démilitarisée fut établie de chaque côté de la ligne de cessez-le-feu, le long du 38ème parallèle. C’est cette ligne qui continue encore à servir de frontière entre la République Populaire Démocratique de Corée, au nord, et la République de Corée, au sud. Cependant, aucun traité de paix ne fut jamais signé, et l’état de guerre continue à prévaloir.

La fin des hostilités permit à la Corée du Nord de se reconstruire rapidement, avec l’aide du bloc soviétique et de la Chine populaire. Déjà du temps de la colonisation japonaise, le nord était plus développé que le sud. Les Nippons y avaient créé des industries et développé des mines, tandis que le sud agricole végétait sous la domination de grands propriétaires terriens. Durant la fin des années 50 et pendant les années 60, la moitié nord de la péninsule connut une croissance supérieure à celle du sud. Longtemps, le régime de Pyongyang sut jouer de la rivalité entre l’URSS et la Chine populaire pour faire monter les enchères et recevoir toujours davantage d’aide des deux grandes puissances communistes. De grandes industries virent le jour et la terre fut collectivisée. Il semblerait que durant ses 15 ou 20 premières années, Kim Il-sung ait bénéficié d’un réel soutien populaire.  Son régime avait su reconstruire cette moitié de pays dévasté par la guerre, tout en améliorant le niveau de vie des Nord-Coréens. Cependant, la fin de la guerre froide et la disparition de l’Union Soviétique conduisirent à l’arrêt de l’aide venue de Moscou et des pays de l’ancien bloc communiste. Seule la Chine continuait à apporter son soutien à son petit voisin. En 1975, le sud avait rattrapé son retard et il commença à dépasser le nord.  La Corée  du Sud connaissait un remarquable développement économique qui transforma cette petite moitié de pays en nouveau dragon de l’Extrême-Orient, capable de rivaliser avec le voisin japonais. Dans les années 90, la croissance économique de la Corée du Nord devint négative et la population fut frappée par une terrible famine.

Au nord, Kim Il-sung régna jusqu’à sa mort, survenue le 8 juillet 1994. Au fil des ans, le culte de la personnalité était allé en se renforçant, le « Grand Leader » devenant une quasi divinité dans ce régime bannissant toutes les religions. Ce culte officiel, qui perdure jusqu’à aujourd’hui, malgré la disparition du « Président éternel[1] », tire son origine de deux sources : le stalinisme, bien sûr, mais aussi le respect confucéen traditionnel dû à l’autorité. L’idéologie officielle du régime établi par Kim Il-sung est bien entendu le marxisme-léninisme mais à la sauce nord-coréenne. Cette version a été nommée « Juche », abréviation du Coréen juche sasang, que l’on pourrait traduire par « pensée du sujet principal ». « Juche » est également le nom donné à un mouvement de taekwondo, le sport national coréen. Cette idéologie a pour objectif de régler le destin de chaque citoyen, d’établir une société sans classe, d’instaurer l’indépendance politique, l’autosuffisance économique et l’autonomie militaire. C’est du moins la définition officielle du « Juche », idéologie élaborée par Kim Il-sung et définie dans ses nombreux ouvrages. L’emblème officiel du Parti des Travailleurs de Corée est d’ailleurs différent de celui des autres partis communistes de par le monde : il représente trois outils au lieu de deux, le marteau, le pinceau et la faucille, symbolisant l’alliance des ouvriers, des intellectuels et des paysans.

Kim Il-sung avait su préparer sa succession, son choix s’étant porté sur nul autre que Kim Jong-il, son propre fils, né en 1941. La naissance de ce fils est entourée de mystère. L’hagiographie officielle voudrait qu’il soit né en 1942 (soit exactement trois décennies après son père) dans un maquis de la guérilla antijaponaise, sur le  Mont Paektu, une montagne sacrée qui est aussi le point culminant de la péninsule, sur la frontière chinoise. La vérité serait qu’il naquit en Sibérie en 1941, du temps où son père s’y était réfugié. Le choix du « Grand Leader » ne fut officialisé qu’en 1997, afin de respecter trois années de deuil. Cette année-là, Kim Jong-il devint secrétaire-général du parti et président du Comité de la Défense Nationale. L’année suivante, la constitution de la RPDC fut modifiée, un nouvel article énonçant que le président du Comité de la Défense Nationale serait désormais le « dirigeant suprême de la République Populaire Démocratique de Corée ». Le poste de président de la République serait quant à lui occupé par le président de l’Assemblée Populaire Suprême. On ne sait de Kim Jong-il que ce que la propagande veut bien nous révéler. Élève puis étudiant bien évidemment très brillant, il a obtenu, en 1964, un diplôme en économie politique de l’Université Kim Il-sung. Il a également suivi des cours d’anglais à Malte, où il a plusieurs fois passé des vacances, à l’invitation du premier ministre socialiste de l’époque, Dom Mintoff. En 1973, il entra au comité central du parti. Il occupa ensuite divers postes ministériels et joua un rôle important au sein des services secrets. Dès 1974, les observateurs occidentaux virent en lui le probable successeur de son père. Il serait responsable de l’organisation de l’attentat à la bombe de Rangoon qui coûta la vie à 17 officiels sud-coréens, lors d’une visite officielle en Birmanie, en 1983. L’attentat contre le vol de la Korean Airlines 858 du 29 novembre 1987 lui est aussi imputé (111 morts). En 1991, il est devenu commandant suprême de l’armée. Son accession au pouvoir, après la mort de Kim Il-sung, fut donc une grande première dans l’histoire du monde communiste : la succession héréditaire. Ni Staline, ni Mao, n’avaient songé à leurs fils pour leur succéder ! (fin 1ère partie)

Hervé Cheuzeville

Ndlr : la deuxième partie de l’article d’Hervé Cheuzeville est disponible ici



[1] Titre décerné par les autorités à Kim Il-sung après son décès.

Commentaires  

#3 Cheuzeville 25-03-2016 12:51
Madame Drouin: mon article est déjà - trop - long pour une revue en ligne telle que Vexilla Galliae. Cet article est un récapitulatif succint de 71 années d'histoire coréenne. Il est nécessairement incomplet et ne pouvait inclure l'histoire de la Corée japonaise, si ce n'est par allusion. En ce qui concerne les méfaits étasuniens durant la guerre de Corée, j'ai écrit: " les États-Unis bombardèrent massivement la partie nord de la péninsule. Lorsque l’armistice fut finalement signé à Panmunjom, 3 millions et demi de Coréens (du nord et du sud) avaient perdu la vie dans le conflit. On sait maintenant que le monde a frôlé le déclenchement d’un conflit atomique, le général Mc Arthur voulant utiliser l’arme nucléaire contre la Chine. Il rêvait de « vitrifier » la frontière sino-coréenne". Sans doute est-ce insuffisant, mais je crois pas que l'on puisse dire que j'ai occulté cet aspect de l'historique du régime des Kim. HC.
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#2 Sophie Drouin 25-03-2016 01:04
Dire que les Coréens du Nord sont uniquement des victimes de leur dictature présente, c'est ignorer le temps long, et surtout, l'ignoble vérité, celle d'un peuple traumatisé dans sa recherche d'indépendance et de liberté durant toute la moitié du 20e siècle, où tour à tour, les Japonais, les Chinois, les Soviets, puis de nouveau les Chinois ont commis des atrocités à répétition.

Mais aucunes de ses atrocités ne furent pire que celles que les Américains firent en Corée du Nord durant la guerre de Corée.
10% de la population de l'époque, et toutes les villes de Corée du Nord, furent détruites au napalm. Les photos sont impossibles à distinguer de celle de Nagasaki ou Hiroshima, tant TOUT fut détruit. Alors quand le dictateur dit que ça peut se reproduire, ILS y croient. Et ils ont des témoins des événements dans chaque famille ou presque.

Ils sont donc prisonniers de 'leur liberté' et de la crainte de l'ennemi américain qui veut les tuer.
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#1 Pellier Dominique 24-03-2016 08:18
les Coréens du Nord sont vraiment à plaindre dans le sesn où ils sont embrigadés, enfermés dans l'idéal communiste (?) qu'on leur dicte de penser idéal. N'en est-il pas de m^me pour nous de notre côté, avec notre sacrosainte liberté, après tout. Ne sommes-nous pas prisonniers de notre liberté ? Mais, pour en rassurer certains, je préfère notre liberté à leur socialisme esclavagiste, qui les anéantit à hauteur d'animaux, sans sensibilité ni faculté de raisonnement. Ne vaut-il pas la peine de mourir pour la liberté, tenter au moins de l'atteindre ? Ma liberté est en Dieu, déjà !
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