Il y a trente ans, la Cinquième république expérimentait la « cohabitation »

Le 16 mars 1986, la Cinquième république expérimentait la « cohabitation »

   Il avait fallu attendre les élections législatives de 1967 pour que fût évoquée la possibilité d’une majorité parlementaire ne concordant pas avec le gouvernement procédant du président de la république. On ne parlait pas encore de majorité présidentielle mais il apparaissait clairement que  le chef de l’État, selon la lettre de la Constitution et le fonctionnement normal du régime parlementaire, ne pourrait maintenir en place un ministère qui ne disposât pas de la confiance de l’Assemblée nationale. La question se posa de nouveau en 1973 : Georges Pompidou fit alors savoir qu’en cas de victoire de l’opposition,  il dissoudrait l’Assemblée pour redonner la parole aux Français et, si ceux-ci confirmaient leur premier choix, il confia à certains de ses ministres qu’il se retirerait. En 1978, Valéry Giscard d’Estaing envisagea, pour la première fois, une cohabitation : il resterait en place, ne dissoudrait pas la nouvelle Assemblée et nommerait un gouvernement issu de sa majorité. En 1981, durant la campagne présidentielle, il mit en garde les électeurs contre le risque, en cas de victoire de François Mitterrand, d’un désaccord profond entre le Parlement et la présidence de la République, qu’une dissolution de l’ Assemblée nationale ne résoudrait pas forcément. Raisonnement qui privait les Français de toute décision de changement politique …

     C’est ainsi que, pendant près de vingt ans, la menace d’une crise de régime fut régulièrement brandie et jamais ne survint, les Français ayant toujours eu la sagesse de ne pas démentir, par leurs votes, la voie, aussi floue fut-elle, dans laquelle ils avaient auparavant engagé le pays.

     La situation s’avérait tout à fait différente en 1986 : en dépit du changement de loi électorale et de l’institution d’un scrutin proportionnel départemental censé désavantager l’opposition de droite – et donner des élus au Front national -, le discrédit de la gauche socialiste était tel que l’opposition remporta les élections législatives du 16 mars mais d’une courte tête, la coalition RPR-UDF comptant 286 députés, contre 247 pour les socialistes et les communistes, 35 pour le Front national. 

    L’acceptation, ou non, d’une cohabitation avec François Mitterrand qui, comme son prédécesseur, n’entendait ni se retirer ni dissoudre l’Assemblée, avait divisé la droite. Jacques Chirac se disait prêt à gouverner sous la présidence de l’ancien chef du parti socialiste, tandis que Raymond Barre, à cette époque favori des sondages d’opinion, estimait que l’on ferait ainsi le jeu de ce dernier. Il préférait donc la tactique du refus de concours qui avait fonctionné sous la IIIe république, obligeant le président (Mac Mahon puis Casimir-Périer puis Millerand) à «  se soumettre ou se démettre. »

    La crise de régime que certains redoutaient, ou espéraient, ne se produisit pas. Les deux chefs de l’exécutif considérèrent l’un comme l’autre que l’intérêt national, comme le leur propre – selon une proportion difficile à déterminer – résidait dans le succès de l’expérience. Les souvenirs de l’instabilité gouvernementale qui avait déconsidéré les IIIe et IVe républiques demeuraient vivaces, à droite comme à gauche. Dès lors, chacun chercha à bien marquer son territoire et c’est là que les subtils rouages de la Constitution de 1958 firent preuve de leur efficacité. Non seulement les points de friction – ministres récusés, ordonnances rejetées - furent, somme toute, peu nombreux, mais il apparut surtout que la nouvelle pratique de partage du pouvoir exécutif obéissait mieux à la lettre de la Constitution que celle en vigueur sous le précédent présidentialisme. Ainsi l’article 20 retrouvait-il le sens qu’il avait perdu, quasiment depuis le début de la Ve république : « le Gouvernement détermine et conduit la politique de la nation. » Sans pour autant remettre en cause le rôle particulier du président en matière de politique étrangère. Après quelques tâtonnements, notamment lors des conférences de presse rendant compte d’un sommet international, un modus vivendi fut trouvé. Encore qu’il était un peu ridicule, quand tous les États n’envoyaient qu’un seul représentant, symbole de l’unité nationale, de voir la France représentée par un tandem que l’on savait contre nature au plan de la politique intérieure.

   Surtout, l’atmosphère de la première cohabitation fut gâtée par la perspective de voir s’affronter le chef de l’État et le chef de l’exécutif lors de la prochaine élection présidentielle, situation unique au monde si l’on excepte bien sûr quelques républiques africaines qui ne constituent guère des modèles de démocratie et de libertés publiques.  

   Jouant de la versatilité de l’électorat comme de l’usure de plus en plus rapide du pouvoir, le roué François Mitterrand parvint, en deux ans, à effacer le discrédit dont il pâtissait et  à se faire réélire sur le thème de la «  France unie » quand, en 1986, près des deux tiers des Français souhaitaient son départ.

   Les deux cohabitations suivantes, de 1993 à 1995 ( Mitterrand-Balladur) et de 1997 à 2005 ( Chirac-Jospin) confirmèrent la leçon de la première, à savoir que le Premier ministre, exposé en première ligne, a bien peu de chances, s’il nourrit une ambition présidentielle, de voir celle-ci se réaliser. Édouard Balladur comme Lionel Jospin, l’un et l’autre candidats, furent éliminés dès le premier tour, après avoir entamé leur parcours avec des sondages très favorables, sinon mirobolants.

    La réforme constitutionnelle de septembre 2000, instaurant le quinquennat présidentiel et, partant, l’organisation d’élections législatives à la suite immédiate de l’élection présidentielle – ce qui ne permet plus de distinguer les fonctions de président de la république et de premier ministre - semble avoir dissiper pour toujours l’ombre de la cohabitation. Voire …

    La mauvaise opinion qu’ont aujourd’hui les Français de leur classe politique, et notamment de plusieurs des leaders les plus en vue, la montée d’un parti considéré comme pestiféré par tous les autres, le jeu ambigu du système des primaires et des combinaisons obscures auxquelles il peut donner lieu,  pourraient conduire à ce que le deuxième tour de la prochaine élection présidentielle confronte deux candidats dont une majorité de Français se dégage pour les rejeter tous deux. Dans ces conditions, les élections législatives à suivre pourraient fort bien démentir le scrutin de la veille et ouvrier la voie à une nouvelle cohabitation. La République a, en effet, ceci de merveilleux que, comme on dit vulgairement, «  elle en garde encore sous le pied et nous en promet de belles. » Deux seuls perdants dans tout ça : la France et les Français.

Daniel de Montplaisir

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