Le royaume de Corse

Un demi-siècle sépare les deux événements mais tous les deux ont un point commun. L’histoire oubliée de la monarchie corse.

De l’île de beauté, les français du « continent » ne retiennent que son figatellu accompagné d’un verre de Patrimonio, son savoureux brocciu, ses plages aux eaux turquoise ou ses chants polyphoniques d’I Muvrini qui font vibrer le cœur des statues de Napoléon, érigées dans toute l’île, surplombant les rêves d’indépendance du Front de Libération Nationale Corse.

Bien avant ses touristes de passage, l’île a été occupée par les romains puis les byzantins en passant par les vandales. La Corse est une riche colonie d’empire qui va vite attiser les convoitises des Sarrazins. De raids en raids, la société corse va progressivement se regrouper et jeter, à travers sa féodalité naissante, les bases de son sentiment patriotique. Est-ce donc pour cela que ce maure noir au bandeau blanc figure sur son drapeau officiel ? Il est encore aujourd’hui difficile de l’affirmer.

Les Colonna ou les Della Rocca vont faire les beaux jours du moyen-âge. Les luttes entre les grandes familles seigneuriales vont créer des animosités entre les différentes composantes nobiliaires de l’île. Ces vendettas vont perdurer à travers les siècles sous les regards successifs des républiques de Pise, de Gênes ou de la France des Valois qui lorgnent sur la position stratégique de la Corse. Ce jeu d’échec perpétuel poussera la France à se retirer de ses conquêtes lors du traité du Cateau-Cambrésis en avril 1559 au profit d’une république de Gènes qui va exploiter l’île comme une vulgaire colonie. Au fur et à mesure des siècles, le ressentiment contre ces italiens va aller en grandissant. Les nombreuses rébellions qui éclatent, souvent dues aux fortes pressions fiscales exercées par les gouverneurs locaux, forcent les résistants aux génois à se réfugier dans le maquis. Il faudra attendre le 30 janvier 1735 pour que Gênes accepte la séparation administrative avec la Corse, à travers une constitution qui invoque la « Très Sainte Trinité, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, de l'immaculée Conception de la Vierge Marie »Le Di Salve Regina devient alors l’hymne officiel de la Corse.

Théodore Von Neuhoff

Un nom commence à circuler parmi les rebelles. L’île prend alors des accents bien westphaliens parmi les généraux réunis au couvent d'Orezza. Celui de Théodore Von Neuhoff. Portant long manteau, à l’image de ces chrétiens qui voyagent dans les territoires ottomans, sa perruque et son tricorne lui donnent l’allure d’un prince. Mais de lui, les corses ne savent que peu de choses. Polyglotte, issu d’une pette baronnie, il est un page du roi à Versailles, vivant au-dessus de ses moyens. Jacobite, il fréquente les cercles du régent, Philippe d’Orléans, puis émigre successivement dans les armées de l’électeur de Bavière puis chez les teutoniques. C’est en plein scandale financier qu’il entend parler du soulèvement de la Corse contre Gênes. Joue-t-il double jeu ? C’est probable. Pour le compte du Saint-empire romain germanique auquel il monnaye ses services, il prend contact simultanément avec les deux ennemis avant de prendre fait et cause pour les généraux corses.

Que souhaitait-il en échange de ses relations précieuses au sein des monarchies européennes ? Une couronne ni plus ni moins.

Lorsqu’il débarque le 25 mars 1736 à Aléria, les généraux corses lui font allégeance en échange de vagues promesses. Tout, pourvu que l’île soit débarrassée de cette république. Théodore Ier distribue titres de noblesse (ainsi Hyacinthe Paoli, père de Pascal, deviendra marquis et futur régent de l’île), décorations, frappe monnaie à son effigie, se bat au côté des rebelles et devient populaire. Mais des escarmouches ne donnent la victoire dans cette guerre qui épuise chaque camp respectif. On commence à douter de ce ladrone dont ils ont fait un roi. Ils lui renouvellent sa confiance d’autant qu’après avoir quitté deux ans auparavant l’île pour aller chercher du secours, il revient lourdement armé en septembre 1738. Hyacinthe Paoli ne fait plus confiance à son roi, les généraux corses tergiversent, Théodore Ier doit repartir peu de temps après en exil. La guerre s’éternise. Théodore tente un retour le 7 janvier 1743. Il ne peut débarquer, il n’a pas un sou en poche pour payer tout cet armement acheté à crédit. Deux mois plus tard, il rebrousse chemin. Ses dettes vont en s’accumulant, le premier souverain des corses connaîtra les prisons de Sa majesté britannique de 1749 à 1756 avant de mourir peu après sa libération.

Pascal Paoli

Le conflit corse est devenu européen avec le déclenchement de la guerre de succession d’Autriche. Une coalition anglo-austro-sarde s’empare des principaux ports de l’île en 1745 avant de retomber entre les mains de Gênes trois ans plus tard. Le 14 juillet 1755, Pascal Paoli est nommé général en chef de Corse, à peine âgé de 30 ans.  Une nouvelle constitution plus tard, inspirée par les lumières et qui prévoit le vote des femmes et la séparation des pouvoirs, Paoli va alors incarner tout l’esprit d’indépendance de la Corse. Le 15 mai 1768, le traité de Versailles concède l’île à la France. Le royaume des Lys reçoit l’administration de la Corse pour six ans en échange d’une rente mais Gênes, incapable de rembourser d’ores et déjà ses frais, permet à la Corse de devenir totalement française dix ans plus tard. Pour la noblesse locale, ce changement de propriétaire, même si elle le conteste militairement sur le terrain, lui accorde néanmoins quelques facilités. Il suffisait de prouver ses quartiers de noblesse pour obtenir lettres patentes du roi et faire jeu égal avec l’aristocratie française.

C’est ainsi qu’un certain Charles Bonaparte obtiendra des Bourbons le précieux sésame qui permettra un jour au futur Napoléon Ier d’aller étudier sur les bancs de l’école militaire de Brienne. La lutte continue, Paoli est défait à Ponte-Novo le 8 mai 1769. C’est l’exil vers Londres avec 500 de ses partisans. Charles Bonaparte devient député de Corse en 1777 et sera reçu par Louis XVI à Versailles. Entre les deux familles Paoli-Bonaparte, une haine réciproque s’installe.

Et c’est au Royaume-Uni que va naître ce second projet de monarchie corse dont la constitution sera l’une des plus libérales de ce siècle troublé et que l’on devra au comte Charles-André Pozzo di Borgo (1764-1842). La révolution française éclate, divise le pays qui se jonche bientôt de milliers de cadavres de part et d’autres des deux camps qui s’affrontent, royalistes contre républicains, blancs contre bleus. Pascal Paoli adhère aux idées révolutionnaires, se passionne pour les déclarations de cet avocat d’Arras, Robespierre, et débarque triomphalement en Corse le 14 juillet 1790 comme Lieutenant-général du royaume de France. L’épuration commence, la famille Bonaparte en fera les frais, bannie des institutions de l’île alors que ses partisans le parent du titre de Babbu di a Patria (« Père de la Patrie »). Une fois la sécession proclamée en juin 1794, l’île se rapproche enfin des britanniques dont la flotte s’empare de Calvi l’année suivante. Célèbre bataille qui en fit perdre un œil à l’amiral Nelson, le futur vainqueur de Trafalgar.

La guillotine de la république a drastiquement purgé l’armée française de ses officiers présents en Corse qui, peu nombreuse, doit reculer devant les anglais. Ceux-ci s’empressent de proclamer la naissance d’un royaume anglo-corse avec à sa tête un roi à moitié fou, Georges III de Hanovre. Une constitution est élaborée, résolument moderne. Les évêques catholiques siégeaient au parlement (élus au suffrage censitaire) comme en Angleterre, le vice –roi (ici le comte de Minto, Gilbert Elliot-Murray-Kynynmound)avait un droit de véto, chaque circonscription possédait deux députés et même si les droits de la noblesse restaient intacts, la Corse possédait un statut d’état associé nouant des liens officiels avec l’état du Vatican. Les relations entre le vice-roi et Paoli vont se détériorer à un point que le premier cherche à se débarrasser du second en le renvoyant à Londres et favoriser à sa place Pozzo di Borgo. Paoli, loin d’avoir trahi son île, complotait toujours pour établir sa république indépendante. Mais vieillissant, bercé d’illusions, il est bientôt forcé de renoncer à ses pouvoirs contre une pension. Le héros de la Corse, que la république avait déclaré en 1793 « traitre à sa patrie » et qui chassa impitoyablement tout ce qui ressemblait de loin ou de près à un royaliste français, meurt à Londres en 1807.

Il aura eu le temps de voir s’écrouler son rêve séparatiste. Le Directoire a signé un accord avec l’Espagne des Bourbons en août 1796 qui met fin aux hostilités entre les deux pays. En octobre suivant, les troupes françaises de l’armée d’Italie reconquièrent une Corse qui s’était subitement soulevée. Les britanniques de l’Amiral Nelson évacuent l’île, le général Bonaparte va alors s’auréoler de gloire en Italie et en Egypte, traçant sa voie vers le Consulat puis l’Empire. A propos de Paoli, à qui il avait proposé de rentrer en corse et qu’il soupçonnait d’avoir organisé une tentative d’assassinat contre lui en 1797, Napoléon Ier avouait que jeune officier, il admirait cet homme et s’était juré un jour d’avoir un destin comparable, sinon plus glorieux que lui.

Sir Gilbert Eliot résuma ainsi son parcours de vice-roi dans ses mémoires : «Les corses sont une énigme dont personne n’est assuré d’avoir la clef (…) je fus aussi seul que Robinson Crusoé ». Lorsqu’Alfred de Vigny voulut écrire un livre sur les Corses, il demanda alors à Pozzo di Borgo si les corses étaient français ou italiens !? L’ancien ambassadeur de Russie à Londres (1830 à 1842) répondit simplement : « Ni l’un ni l’autre, ils sont… corses ». Tout était dit !

Le royaume anglo-corse aura eu une existence de deux ans. Tant et si bien qu’il est à peine effleuré par les historiens de France et du Royaume-Uni. Il méritait bien que l’on s’y attarde aujourd’hui alors que le Salve di Regina vient de retentir une nouvelle fois au sein du parlement régional élu dernièrement et qui a vu la victoire des autonomistes. Le rêve de Pascal Paoli verra-t-il enfin le jour ?

Frederic de Natal

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Caricature du 4 novembre 2017
« La république des privilégiés »

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