Il y a soixante ans, Rosa Parks refusait de laisser son siège

Le 1er décembre 1955, Rosa Parks refusait de laisser son siège

    C’était déjà une vieille histoire. En 1943, dans cette même ville de Montgomery, capitale de l’État d’Alabama, une couturière de trente ans, nommée Rosa Parks, avait connu une mésaventure un peu ridicule. Pour aller s’asseoir à l’arrière d’un autobus, dans la zone réservée aux Noirs, elle avait traversé la « zone blanche » au lieu d’emprunter la porte arrière. Le chauffeur l’avait donc contrainte à descendre pour reprendre le bon chemin et avait redémarré avant qu’elle ait pu remonter. Douze années passèrent. Jusqu’à ce 1er décembre 1955 où Rosa, rentrant chez elle après sa journée de travail, prit place sur un des sièges que pouvaient utiliser les Noirs mais qu’ils devaient libérer si des Blancs le demandaient. Elle refusa. D’où son arrestation par la police et sa condamnation à une amende de 15 dollars, dont elle fit appel. Le lendemain, 5 décembre, un jeune pasteur noir (il a 26 ans) encore inconnu lança une campagne de boycott de la compagnie des bus. Il s’appelait Martin Luther King et manifestait déjà une extraordinaire détermination.

    Souvent au prix de longues distances parcourues à pied pour se rendre au travail, le boycott fut largement suivi par la population noire, et majoritaire, de la ville, mettant ainsi en péril l’équilibre financier de la compagnie de transports. Des Blancs participèrent aussi au mouvement. Il dura près d’un an et déboucha, le 13 novembre 1956 sur une décision de la Cour suprême des États-Unis – l’arrêt Browdler vs Gayle – déclarant inconstitutionnelles les lois des États organisant la ségrégation raciale dans les transports en commun.

   L’autobus de Rosa Parks, symbole d’une importante victoire pour l’égalité des droits, est aujourd’hui exposé telle une relique au musée Henry Ford de Dearborn (Michigan).

    Il faudrait cependant attendre 1964 pour que le Civil rights act interdise toute forme de ségrégation dans les lieux publics et 1965 pour que le Voting rights act supprime les dernières entraves au vote des Noirs. Mais le geste, ou plutôt le non geste de Rosa Parks s’est inscrit dans l’histoire comme le premier pas, le déclencheur du vaste mouvement qui allait abolir toute forme de discrimination raciale aux États-Unis, même si, dans la réalité quotidienne, le droit et la pratique ne voguent pas toujours de conserve et si l’on peut aussi considérer que le mouvement pour les droits civiques a commencé beaucoup plus tôt : en 1865 avec l’abolition de l’esclavage, en 1868 avec la reconnaissance de la citoyenneté aux Noirs et en 1870 avec l’octroi du droit de vote sous certaines conditions. Ceci pour l’aspect institutionnel et légal. Mais, à titre privé, de nombreuses voix s’élevaient sans cesse pour réclamer une véritable égalité des droits. Un simple exemple : lors de sa tournée aux États-Unis en 1951, Joséphine Baker avait exigé par contrat que les Noirs fussent autorisés à assister à ses spectacles. Et rencontré beaucoup de réticences.   

    On ne peut davantage séparer le mouvement lancé depuis le siège de l’autobus de Rosa Parks de trois autres phénomènes marquants des années soixante : la reprise des revendications populaires en faveur des politiques de non violence, initiée trente ans plus tôt par Gandhi, la montée du pacifisme alimenté par l’opposition à la guerre du Viêt-Nam et la contestation de l’armement nucléaire, la laborieuse reconnaissance du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, proclamée dès 1919 avec le projet de création de la SDN mais qui attendrait 1962 pour l’autodétermination de l’Algérie, enfin les débuts de la lutte contre les ségrégations sexiste et sexuelle.

    Mais il faut bien admettre que cet ensemble hétéroclite, bien que fondé sur des motivations éminemment respectables et poursuivant de légitimes objectifs, s’orna par la suite de compagnons de route bien peu recommandables. L’idéologie marxiste-léniniste en premier lieu qui, mâtinée de maoïsme, prétendit longtemps, et en convainquit nombre d’intellectuels occidentaux, à son sincère débouché vers la libération des peuples et des minorités opprimées. Puis une première forme de terrorisme, née après 1967 et la guerre des Six jours, que ces mêmes intellectuels confondirent avec « l’illusion lyrique » chantée par André Malraux dans La condition humaine. Après une première phase d’angélisme, pleurnichant sur « les misères du peuple palestinien », il fallut bien déchanter lorsque le combat en faveur des opprimés se traduisit en prises d’otages, détournements d’avions puis se prolongea en assassinats perpétrés par les Brigades rouges, la Bande à Bader, Action directe… Le crime prêtait désormais son bras à l’idéal de justice et l’Occident – déjà – tardait à percevoir le danger et à réagir pour protéger ses populations.

   Amalgames et confusions constituent souvent les deux faces de la même médaille d’incompréhension des grandes puissances. Ainsi les États-Unis, éternellement tiraillés entre une aspiration humaniste et les vieux relents voyous de la Conquête de l’Ouest éprouvèrent souvent du mal à identifier leurs adversaires et ceux des libertés : il suffit de se souvenir qu’afin de contrer les visées de l’Union Soviétique en Afghanistan, l’administration américaine fournit en armes des rebelles qui formèrent ensuite le gouvernement des Mollahs et donnèrent naissance à Al-Qaïda. De même, il y a encore deux ans, la France envoyait des armes aux Syriens rebellés contre « le dictateur » Bachar El Assad et celles-ci se retrouvèrent entre les mains de Daesh. Exemples hélas non exhaustifs.

    De même enfin, l’antiracisme hystérique qui, depuis une quinzaine d’années déferle sur l’Europe, et spécialement sur la France, s’est peu à peu transformé en déni des réalités anthropologiques, en racisme anti-blanc et en xénophobie sélective.

    Que peut-on en conclure ? Personne n’est aujourd’hui en droit de donner de leçons absolues. Alors, au moins se rappeler et méditer les justes mots de Blaise Pascal datant de 1670 : «  l’homme n’est ni ange ni bête et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête. »

Daniel de Montplaisir

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