Alphonse-Charles de Bourbon où la dernière légitimité mystique

C’est à Londres, le 12 septembre 1849, que nait le prince Alphonse Charles Ferdinand Joseph Jean Pie de Bourbon. Second fils de Jean III de Bourbon, il grandit dans l’ombre du comte de Chambord, Henri V de Bourbon. L’éducation religieuse que reçoit ce capétien va fortement influencer toute sa vie. Des princes de la maison de Bourbon, le prince Alphonse-Charles sera certainement celui- qui incarnera le mieux sa position d’héritier de la légitimité et de la tradition à travers ses convictions catholiques.

L’Italie vit les soubresauts du printemps des peuples en 1848, l’unification est en marche avec l’aide de l’empereur Napoléon III. Le Risorgimento est l’objet de nombreuses discussions passionnées dans la famille du prince. Le comte de Chambord manifeste sa vive hostilité contre cette volonté d’expansion du royaume de piémont-Sardaigne. Il n’aura pas assez de mots pour condamner la chute en septembre 1860 de la monarchie des Deux-Siciles et déplorer la fuite de son cousin François II. Mais face à la pression des ultramontains, Napoléon III s’était résolu à protéger les états pontificaux des ambitions du Roi Victor-Emmanuel II de Savoie.

Alphonse-Charles grandit dans cette ambiance électrique. L’influence du comte de Chambord est aussi forte que l’admiration du jeune homme au prétendant au trône de France. Le prince reconnaît volontiers qu’il déteste autant les républicains, les francs-maçons, les bonapartistes que les carbonari portant peu d'intérêt à ces Orléans "que la politesse lui oblige de saluer courtoisement alors que la légitimité  lui impose un mépris naturel ". C’est donc en accord avec ses convictions et sa foi que le jeune homme s’engage en juin 1868 dans le corps de garde des « Zouaves pontificaux ».  Il y côtoie légitimistes et carlistes se liant d’amitié avec le prince impérial du Mexique, Salvator Iturbide. Il défendra valeureusement la cité des anges, les armes à la main. Blessé 2 fois sur les remparts de Rome en défendant la Porte Pia face aux Chemises rouges, il ne peut cependant empêcher la chute du Vatican. Le prince de Bourbon doit reprendre le chemin de l’exil vers ses terres autrichiennes, rapatrié par un bâtiment de guerre français.

Fervent catholique, Alphonse-Charles de Bourbon est aussi un exalté de la cause carliste. Il n’a pas de doutes sur la légitimité au  trône d’Espagne de sa famille.  Alors que la couronne de ses ancêtres est à terre, le prince choisit de prendre de nouveau le chemin de la guerre en franchissant clandestinement l’Espagne avec son épouse.

Alphonse-Charles a épousé la princesse Marie des Neiges le 26 avril 1871 au château bavarois de Kleinheubach. Un mariage d’amour, un mariage catholique, un mariage royal. La jeune princesse n’est autre que la fille de Dom Miguel de Bragance, l’ancien souverain détrôné qui s’était battu pour la légitimité de ses droits au trône du Portugal. Cette légitimité dont les rumeurs de restauration de la monarchie en France alimentent toutes les conversations des différents convives invités au repas de mariage. Marie des Neiges a grandi dans les récits des aventures de Marie-Caroline de Bourbon,  duchesse de Berry, partie soulever en 1832  la Vendée et la Bretagne pour son fils, Henri d’Artois.  Le couple rejoindra les troupes carlistes cantonnées en Catalogne. Le prince et la princesse sont âgés respectivement de 23  et 20 ans.  C’est en cavalière émérite que Marie des Neiges apparaît à ses partisans habillée en Requeté, béret rouge couvrant sa chevelure. La 3ème guerre carliste va bientôt éclater mais loin des attentes d’Alphonse-Charles qui inflige toutefois une sévère défaite à l'armée espagnole le 9 juillet 1873. Cette guerre ne sera qu’une suite d'escarmouches sans conséquences, la dernière aventure romantique du légitimisme espagnol. Le couple se retirera en Autriche, à Puchheim, à la fin de cette guerre qui met fin à l’épopée du carlisme militaire.

Le prince a rangé son épée au fourreau. Ses illusions de jeunesse emportées avec cette dernière guerre dans laquelle il a mis toute sa passion. La guerre mondiale se profile à l’horizon. Elle emporte tout sur son passage y compris la monarchie austro-hongroise de son cher neveu Charles Ier. Le couple princier décide de rester néanmoins  dans la nouvelle république en remettant son destin à Dieu. Les années passent, la monarchie espagnole tombe à son tour en avril 1931. Le parti carliste tente de « sauver les meubles » mais il est trop tard. L’Espagne n’est pas prête pour un autre prince carliste. La mort, sans héritiers, de son frère Jacques de Bourbon en octobre de la même année propulse le prince Alphonse-Charles à la tête du mouvement carliste et légitimiste. Des deux côtés des Pyrénées, il est désormais prétendant au trône.  Don Alfonso-Carlos pour l’Espagne, Charles XII pour la France. Il a  désormais 82 ans, le temps a passé.

Le mouvement légitimiste vit ses dernières années d’existence. Lors des émeutes de février 1934, nul ne songera à avertir le prince, duc d’Anjou, des événements qui se trament dans la capitale française. La majorité des monarchistes se sont ralliés progressivement à l’Action française. En Espagne, les carlistes tentent de subsister politiquement non sans succès. Lors des élections de Juin 1931, les monarchistes s’étaient unis dans une coalition de droite et avaient obtenu 26 sièges, à peine 7% de l’électorat espagnol malgré de très bons scores en Navarre et Catalogne. C’est de l’unification et la naissance de la Communauté traditionaliste carliste.

La république espagnole se veut anticléricale. Elle heurte le sentiment général espagnol encore attaché au catholicisme. Contre la gauche républicaine, partisans de l’ancien Roi Alphonse XIII et carlistes font taire leurs différences et luttent pour le rétablissement de la monarchie quitte à appuyer les actions du Lieutenant- Général José Sanjurjo Sacanell (1872-1936). L’unité est un succès. Le programme commun, où chacun y a trouvé ses principaux axes de prédilection, trouve son apogée lors des élections  du 19 novembre 1933. L’Union des droites (monarchistes) et la Confédération espagnole des droites autonomes (Confederación Española de Derechas Autónomas ou CEDA, rassemblement de politiciens de droite, monarchistes et conservateurs) obtinrent la majorité parlementaire avec 160 élus (31%) dont 20 députés carlistes aux Cortès.  La guerre civile est au bord de l’Espagne.  Reste alors au prétendant d’assurer la succession au trône français et espagnol. Ce sera la fusion. Le 6 janvier 1932, il avait demandé lors d’un manifeste aux carlistes de se rapprocher des alphonsistes. Le Roi Alphonse XIII reconnaît alors le droit d’aînesse à Charles XII qui en échange le reconnaît comme son seul successeur. Lune de miel et de fiel entre les deux princes Bourbons.

Alphonse-Charles de Bourbon n’a plus que quelques années à vivre. La montée du nazisme ne plaît guère au Bourbon qui se plonge de plus dans le mysticisme religieux, ajoutant le sacré –cœur à son blason. A contrario, il soutient volontiers le chancelier autrichien Karl Von Schuschnigg qui entend restaurer la monarchie. Les relations entre le vieux prétendant et l’ancien Roi d’Espagne se détériorent. Alphonse XIII a forcé ses deux premiers fils à renoncer à la couronne au profit du troisième, Juan de Bourbon. Alphonse-Charles n’a pas été consulté et nul ne doute qu’il n’aurait pas accepté cette décision.  Le 28 septembre 1936, Alphonse-Charles de Bourbon est victime d’un banal accident de la route à Vienne. Sa voiture heurte un camion militaire. Ses partisans croient en l’assassinat de de leur prince mais à son âge, le vieux prétendant ne gênait guère ses rivaux. Il s’éteindra le lendemain.

A Paris, les légitimistes organisent un service religieux. Le prince n’ayant pas pris la peine de régler la succession au trône de France, le légitimisme entre alors dans un grand et profond questionnement quant à sa survie politique. Alphonse XIII d’Espagne recueille naturellement la succession au trône de France ce que vont contester formellement les partisans du comte de Paris. En 1936, la querelle dynastique bat son plein en France tout comme au sein du carlisme qui se divise de nouveau. Le prince Xavier de Bourbon-Parme reçoit la régence des mains des traditionnalistes carlistes quand une autre faction décide de ranger au côté du roi détrôné quand ce n’est pas vers un prince Habsbourg. Marie des Neiges survivra à son époux avant de s’éteindre en février 1941. L’Autriche avait été annexée par l’Allemagne nazie, l’Europe était en guerre, l’Espagne écrivait un nouveau chapitre de son histoire dans le sang et la légitimité se cherchait désormais son roi et sa raison de vivre !

Frédéric de Natal

Principale source : Les princes cachés ou Histoire des prétendants légitimistes (1883-1989), Jacques Bernot, Edition Lanore.  

Commentaires  

#3 Jean-Yves Pons 23-06-2015 20:04
À la mort d'Alphonse-Char les, Alphonse XIII , roi constitutionnel d'Espagne en exil, se trouve être l'héritier du légitimiste espagnol en même temps que du légitimiste français. Et ce curieux clin d'oeil de l'Histoire va se trouver conforté par les renonciations qu'il impose à ses deux fils aînés puisque, après la disparition du premier, le second, Jacques (don Jaime, dus de Ségovie), deviendra de facto et de jure le roi de France…Un juste retour des choses quand l'Espagne rend à la France le service qu'elle en reçut en 1700.
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#2 Catoneo 20-06-2015 09:46
Article fort instructif et bien agréable à lire. A partir de la fin du XVIII° siècle, la maison de Bourbon ne conquiert plus rien, elle passe en mode "rente" et cette attitude d'éternelle attente entamera toutes ses espérances.
Le regain actuel de la maison d'Espagne est l'heureuse exception, le sang y est redevenu vigoureux.
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#1 Benoît Legendre 18-06-2015 22:34
Etrange et triste destin des différentes branches de la Maison de Bourbon... Et sans vouloir manquer de respect à tous ces princes, je me demande quel malédiction a bien pu jouer pour leur faire perdre tous les trônes qu'ils occupaient ? Ne reste plus que l'Espagne et le Luxembourg où règnent, tout à fait légitimement d'ailleurs, des princes issus de branches cadettes... Robert de Clermont serait bien étonné s'il revenait, de voir ses nombreux descendants à la place où ils sont !
Vive le roi !
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