Il y a cent cinquante ans, la guerre de Sécession prenait (difficilement) fin

En Avril-Juin 1865, la guerre de Sécession prenait (difficilement) fin 

   La guerre qui divisa violemment les États-Unis, de 1861 à 1865, et qui porte d’ailleurs là-bas le nom de « guerre civile », demeure l’une des plus troublantes et des plus mystérieuses de l’histoire mondiale des conflits armés.

   Car, si l’on a coutume d’observer que, jamais, deux démocraties ne se sont fait la guerre, il faut ici admettre une exception. On peut certes considérer qu’il ne s’agissait pas d’une guerre entre deux puissances souveraines, mais ce serait ignorer qu’en 1861, la notion de nation américaine était quasi inexistante. Chaque citoyen se sentait membre de la communauté formée par son État et les conflits n’étaient pas rares, notamment pour des questions de frontières, dont le dernier se produisit, encore en 1858, entre la Virginie et le Maryland. Toujours cependant l’opposition avait pu se régler par voie diplomatique et il paraissait impensable d’user des armes pour résoudre de tels différends. Partout aux États-Unis, les esprits éclairés – alors plus nombreux qu’en Europe en proportion de la population, en dépit d’une idée reçue – se sentaient et se disaient fiers de bâtir ensemble un système politique où libertés publiques et droits de l’homme se rangeaient au premier plan des objectifs politiques. En outre, une langue commune, le sentiment de participer à la même aventure collective, celui d’appartenir à un monde neuf, un goût très prononcé pour l’égalité des chances et l’initiative individuelle concourant à la réussite communautaire, enfin la totale imperméabilité aux thèses socialistes en dépit de la mise en place de syndicats destinés à défendre des intérêts professionnels, toutes les conditions paraissaient réunies pour forger un peuple solidaire et déterminé. Plusieurs guerres déjà l’avaient soudé en face d’ennemis communs, les anciennes puissances coloniales, Angleterre et Espagne, mais aussi le Mexique lors de la guerre du Texas.   

   Toutefois, c’est encore le clairvoyant Alexis de Tocqueville qui, en 1835 (voir notre article sur De la démocratie en Amérique) releva un risque de confrontation majeure entre deux conceptions du développement économique. L’une, prédominante dans les États du Sud, notamment les deux Carolines, la Floride, l’Alabama, la Géorgie et la Virginie, reposant sur le libre échange et les exportations, spécialement vers l’Europe, de produits, surtout textiles, de qualité ; l’autre, prédominante au nord, comptant sur le protectionnisme et les droits de douanes afin de préserver de la concurrence une industrie manufacturière naissante et tablant d’abord sur un marché intérieur en forte expansion.

  À cette différence de perspectives s’ajoutaient aussi quelques disparités culturelles, les populations du sud étant plus attachées à leur histoire, à leurs terres, à leur nom comme à leur famille, à leurs jeunes traditions qu’elles aimaient néanmoins marier avec d’autres héritées d’Europe, que les populations du nord, plus mobiles, souvent déracinées et atomisées, peu sensibles à une identité sociale en formation.

   Enfin, le Sud se caractérisait par une certaine méfiance à l’égard du gouvernement fédéral et redoutait par dessus tout les constantes tendances de celui-ci à des empiètements de souveraineté.

   Dans ce contexte général, l’esclavage, que Thomas Jefferson avait baptisé en 1776 « institution particulière », disant « maintenir l'esclavage c'est comme tenir un loup par les oreilles : on n'aime pas cela, mais on ne peut pas le lâcher », ne constituait pas l’enjeu principal qu’on s’est ensuite plu à surestimer. Mode d’organisation du travail agricole, dont le caractère inhumain était mal perçu car beaucoup d’esclaves bénéficiaient de conditions de vie bien supérieures à celles des ouvriers et manœuvres des cités du nord, il faisait partie d’un équilibre économique global qui semblait impossible à remettre en cause.

   La guerre, déclenchée par les États du Sud s’étant regroupés en confédération et ayant élu leur propre président en la personne de Jefferson Davis, un planteur du Mississipi qui avait déjà fait une assez longue carrière politique à Washington, visait originellement moins à combattre le Nord qu’à affirmer la volonté de préserver une identité collective. Davis rejetait d’ailleurs le terme de « sécession », réclamant seulement la préservation de la souveraineté des États. Mais, comme souvent dans l’histoire des hommes, ce que l’on croit d’abord se limiter à une démonstration de force comme celle d’un chien qui montre les crocs, se transforme en combats acharnés, d’autant plus violents et impétueux qu’on n’entendait pas aller si loin. Les combattants des deux camps furent les premiers surpris de la sauvagerie de leur lutte, que le sens de l’honneur et l’accumulation des douleurs rendirent implacables.

    Les États-Unis restent, encore de nos jours, profondément marqués par ce conflit, qui fut le plus lourd en pertes humaines  - plus d’un million de morts, dont 600 000 au combat - de toute leur histoire, y compris leur participation aux deux guerres mondiales.

    Comme on le sait, le Nord finit par l’emporter mais en comptant plus de victimes que le Sud et par une succession de victoires souvent hasardeuses entraînant des capitulations partielles qui s’étalèrent du 9 avril au 11 juin 1865.

   Les principales conséquences de la guerre furent la transformation d’un pays en État, avec la prise de conscience d’une citoyenneté authentiquement américaine, un certain isolationnisme et une grande répulsion aux interventions militaires extérieures, qui s’amenuisa avec le temps, le rejet absolu de toute forme de lutte des classes, enfin la conscience de la primauté de l’économique, « nerf de la guerre », sur toute autre considération sociale.

Daniel  de Montplaisir

Commentaires  

#1 PELLIER Dominique 30-04-2015 08:09
Il est triste de constater que, partout, on s'est entretué dans un m^me pays, au nom d'idéaux tout à fait valables, et ce, dans les grandes nations.
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