Charles de Bourbon, un prince pour deux couronnes capétiennes

C’est le 30 mars 1848 que naît dans la ville de Laybach (actuelle Ljubljana) le prince Carlos María de los Dolores de Borbon y Austria-Este. Son père Juan de Bourbon a déçu ses partisans, les tenants de la légitimité traditionaliste espagnole, par son libéralisme et son inactivité. Ses frasques conjugales, son départ du foyer familial ont achevé de ternir la réputation d’un prince qui fut héritier de la couronne d’Espagne avant de recueillir les droits au trône de France à la mort du comte de Chambord.

C’est dans cette atmosphère que va grandir le jeune Carlos (Charles) dont la mère Marie-Béatrice d'Autriche-Este (1824-1906) entend bien lui donner une éducation digne de son rang et de son temps. C’est au comte de Chambord, Henri V de Bourbon,  que reviendra la charge de faire office de parrain naturel face à l’absence paternelle dont va souffrir toute sa vie, Don Carlos.  Le prince est alors en Autriche et se voit désigner une gouvernante hongroise, rigide. Henri V s’occupera de l’éducation de Don Carlos, lui apprend à écrire comme à monter à cheval ou à se méfier de la branche rivale des Orléans.

Tout au long de sa jeunesse, Don Carlos va apprendre ce quoi il est destiné. Un trône d’Espagne dont sa famille estime avoir été volé depuis la promulgation de la Pragmatique sanction en 1830 qui mettait fin à la loi salique dans le pays, excluant de facto son grand–père Charles V de ses droits sur le trône hispanique et enfin cette monarchie de Juillet qui avait spolié peu avant sa naissance le frère de l’infortuné Louis XVI de son trône de France. Car chez les Bourbon, on exècre littéralement cette branche jugée trop libérale et révolutionnaire à qui on reproche le vote de la mort de Louis XVI en 1793. Son grand-père maternel, le grand-duc de Modène avait l‘un des rares souverains d’Europe à ne pas reconnaître la montée sur le trône de France de Louis-Philippe Ier d’Orléans. Il ne sera pas étonnant de trouver dans l’éducation du prince, cette méfiance envers les Orléans tant les Modène seront présents dans son éducation... Sa mère d’abord, sa tante qui a épousé le comte de Chambord….

On lui fait épouser le 4 février 1867 Marguerite de Bourbon, princesse de Parme, d’un an son aînée. En dépit du fort cousinage entre les deux époux, le choix de la mariée n’est pas anodin. Elle est ni plus ni moins que la fille de Louise d’Artois, la sœur du Comte de Chambord. Si le prétendant au trône de France se réjouit de ce mariage, il n’en demeure pas moins fort commenté dans les cours européennes. Ce cousinage fait craindre un appauvrissement génétique des Bourbon autrement dit, on s’effraye de la possible naissance d’enfants inaptes au renouvellement des capétiens. Il n’en sera rien. Le couple princier produira 5 enfants en parfaite santé. Pourtant Don Carlos s’ennuie.

Il tente d’intégrer un régiment impérial autrichien mais François –Joseph Ier se garde bien de lui répondre.  Il rejoint son père lors des soubresauts de septembre 1868 en Espagne. La couronne est à portée de mains, les carlistes espèrent que son père Don Juan va monter sur le trône après la révolution qui a balayé le règne de la Reine Isabelle II. Le prétendant carliste déçoit, l’Espagne lui préfèrera un membre de la famille de Savoie. A contrario, la fougue de Don Carlos a impressionné les carlistes autant que les légitimistes venus se battre à leurs côtés. On vante la prestance naturelle du prince !

En octobre suivant, le voilà devenu prétendant au trône d’Espagne sous le nom de Carlos VII. Lassé, son père a décidé d’abdiquer non sans mal. Carlos VII s’installe dans la France de Napoléon III, à Paris. Le 30 juin 1869, il lance son manifeste à l’Espagne, expose ses idées pour la couronne qu’il revendique conformément à la tradition carliste, le gouvernement du Roi Amédée Ier réclame son expulsion. Pour ne pas gêner l’Empereur de France, il s’exile près de la frontière des Pyrénées avant de s’installer en Suisse, bénéficiant d’un soutien financier de l’Allemagne et de l’Autriche. Ayant eu vent des intentions du chancelier Bismarck, le prétendant carliste s’empresse d’avertir Napoléon III et lui proposer ses services. L’Empereur français a la rancune tenace. Au fils de Don Carlos VII qui avait refusé sa couronne mexicaine, Napoléon III décide d’ignorer les demandes de ce prince Bourbon... Un refus auquel le Prince répondit à l'Empereur des Français : “Il me paraît extraordinaire qu’un Bonaparte interdise à un Bourbon de participer à la guerre dont l’objet est l’Alsace acquise par mes ancêtres”.  Et le Second empire de s’effondrer en septembre 1870.

La majorité monarchiste au parlement français permet à Don Carlos VII de revenir à Paris. Il proteste contre la montée sur le trône de ses ancêtres, de cet italien opportuniste. Un nouveau manifeste aux espagnols le 8 décembre 1871 leur rappelle qu’ils ont un héritier en sa personne. Mais cette fois son activisme gène le comte de Chambord qui négocie la restauration de la monarchie et n’hésite pas à le sermonner. N’écoutant que ses convictions, Carlos VII pénètre en Espagne avec ses partisans en 1872. Accueilli en souverain au Pays basque et en Navarre, c’est bientôt 5000 personnes qui se joignent à lui. Les victoires se succèdent rapidement et les carlistes occupent bientôt 1/5ième du pays. Carlos VII est Roi en Espagne sacré à Guernica, Amédée Ier doit s’enfuir le 11 février 1873, la République est proclamée à Madrid. En France, la restauration a échoué, les légitimistes se passionnent pour l’aventure carliste (Alphonse Daudet en fera son personnage de Christian d’Illyrie) dont les péripéties sont racontées de manière romanesque.  Le succès est tel que la Navarre française s’enflamme aussi et menace dans la passion de marcher... sur Paris.  Les partisans du comte de Paris se moquent de ces Blancs d’Espagne comme ils les appellent par dérision pendant que la princesse Marguerite s’épuise à récolter des fonds chez les monarchistes français. Dès juin-juillet 1874, les victoires deviennent de plus en plus difficiles. Carlos VII publie un manifeste et s’offre à l’Espagne comme « Roi des Républiques espagnoles ».  Il est trop tard. Alphonse XII, fils d’Isabelle II s’apprête à remonter sur le trône, les carlistes sont en déroute et le 27 février 1876, Carlos VII doit repasser la frontière pour aller dégainer son épée, sur un autre champ de guerre, celui de la Bulgarie pour le compte des russes.

Roi déchu d’Espagne, redevenu simple prince, ses partisans s’échinent à le réconcilier avec les alphonsistes.  Une invitation  au palais royal de Madrid va bientôt être obscurcie par une escroquerie organisée par son aide de camp.  Le prince est accusé par ses opposants de faux et usages de faux. Mis en cause, son aide de camp révèle les frasques amoureuses du prétendant avec une noble hongroise provoquant le départ vers l’Italie de son épouse Marguerite. Pis, les acclamations en sa faveur des Saint-cyriens le 13 juillet 1881 sont le prétexte pour la République française de l’expulser. Dans un message à ses partisans au moment de son départ, il déclara : “La Vraie France, berceau de ma famille, et que j’aime ardemment, n’est pas responsable des actes de son gouvernement”.

A la mort du comte de Chambord en 1883, il devient le nouveau dauphin de France. Mort sans héritiers, Henri V n’a pas réellement désigné son successeur au trône de France mais pour les légitimistes, les lois fondamentales désignent son père comme Roi de France de jure sous le nom de Jean III. Les légitimistes n’ont d’yeux que pour Carlos devenu Charles puis Charles XI en 1887. Entre temps, le prince avait envoyé des émissaires étudier le cas de ce Naundorff qui se prétendait être Louis XVII ressuscité. Ils en repartirent plus dubitatifs que jamais.  Le 25 mars 1886, il recueille l’héritage du comte de Chambord y compris le château de Frohsdorf qu’il trouve étouffant.

Le Prince commence à se mettre en retrait de la politique française. Les monarchistes sont de moins en moins nombreux au parlement, il refuse de rencontrer les Orléans et croit encore que l’Espagne va le rappeler. Il passe son temps en Italie, à Venise avec son ami le prince Salvator de Iturbide y Marzán qui dans sa jeunesse fut un des deux fils adoptifs de l’empereur Maximilien Ier du Mexique, tombé sous les balles en 1867. Le prince est las, se libéralise comme son père, prend le temps d’écrire à ses partisans en France comme ce message lu le 14 septembre 1888, à Sainte-Anne d’Auray : « Il n’y a que deux politiques en présence dans l’histoire contemporaine : le droit traditionnel et le droit populaire. Entre ces deux pôles, le monde politique s’agite. Au milieu, il n’y a que des royautés qui abdiquent, des usurpations ou des dictatures. Que des Princes de ma famille aient l’usurpation triomphante, soit. Un jour viendra où eux-mêmes ou leurs descendants béniront ma mémoire. Je leur aurai gardé inviolable le droit des Bourbons dont je suis le chef, droit qui ne s’éteindra qu’avec le dernier rejeton de la race issue de Louis XIV ». Ce à quoi il faut ajouter cette déclaration : "Je suis le roi de toutes les libertés nationales, je ne serai jamais le roi de la révolution".

On nage en pleine période boulangiste du nom de ce Général qui a tenté de prendre le pouvoir en 1889. Son représentant en France, le prince de Valori multiplie les erreurs de jugement ; Charles XI le limoge en mai 1892.  Et de Valori de provoquer un schisme dans le légitimisme en allant persuader le prince François de Paule de Bourbon- Séville de faire acte de candidature au trône de France.

La fin de sa vie n’est qu’une suite de débâcles familiales. Le 29 janvier 1893, meurt la princesse Marguerite (il se remarie en avril 1894 avec Marie-Berthe de Rohan lors d’un mariage arrangé et sur proposition de sa mère causant la fureur des carlistes), sa fille Elvire de Bourbon (1871-1929) s’enfuit avec le peintre Filippo Folchi en 1896 pour vivre d’un prêt octroyé par la banque Rothschild sur l’héritage à venir lors du décès de son père. Le procès qu’il intente a sa fille en mars 1899 finit par dégrader l’image qu’il a gardée auprès des carlistes et il finit par la déshériter en juin 1905. Le 23 décembre 1903,  son autre fille Alice (1876-1975) divorce de son mari, le prince Friedrich von Schönburg-Waldenburg.

Il faudra attendre de nouveau 1896 pour que le Prétendant accepte de nommer un représentant en la personne du Comte Urbain de Maillé de la Tour Landry. Ce dernier réorganise le mouvement légitimiste en un Conseil Central des Comités légitimistes qui allait survivre jusqu’en 1914. Mais les actions politiques de Charles XI se firent de plus en plus rares. La dernière survint lors de la crise liée à la séparation de l’Eglise et de l’Etat, le 9 décembre 1905. Le 12 mars 1906, Charles XI condamna la loi de séparation et déclara lors d’un manifeste : « Comme l’aîné de la race de nos rois et successeur salique, par droit de primogéniture de mon oncle Henri V, je ne puis rester plus longtemps spectateur impassible des attentats qui se commettent contre la religion, et aussi Sa Sainteté Pie X. J’élève la voix pour repousser de toutes les forces de mon âme de chrétien et de Bourbon, la loi de séparation. Catholiques français, l’avenir de la France est entre vos mains, sachez donc vous affranchir d’un joug maçonnique et satanique, en revenant franchement et avec l’ardeur qui vous caractérise, à la vraie tradition chrétienne et nationale dont, par ma naissance, c’est-à-dire par la volonté de Dieu, je suis le seul représentant légitime ».

A sa mort en Lombardie le 18 juillet 1909, Charles XI laisse en France, un mouvement légitimiste en quasi déliquescence. La Ligue de la Rose blanche sera le dernier mouvement politique légitimiste avant de tristement disparaître avant la première guerre mondiale. De l’autre côté des Pyrénées, la situation n’est guère plus glorieuse. Le Parti carliste de Don Carlos VII s’est scindé en deux mouvements avec seulement une dizaine de députés aux Cortés. Il n’est plus une menace pour l’Espagne. Bientôt un des petits-fils de Carlos de Bourbon va bientôt se révéler au grand public et créer un nouveau schisme au sein du carlisme.

Se voulant Roi de cette Espagne à laquelle « des liens indissociables l’attachaient », il ne fut seulement qu’un éternel prétendant sans trône, partagé entre le conservatisme de sa jeunesse et le libéralisme de ses vieux jours, laissant à ses partisans pour seul héritage, un mystère encore non résolu à ce jour. Le peintre Georges Charles Comnène (1897-1986) fut-il son fils comme celui-ci le prétendit toute sa vie ?

Frédéric de Natal

                                                                                                                                                                             

Quelques liens supplémentaires :

http://www.reseau-regain.net/memRoyalismePDF_file/memRoyalismePDF_files/2Bj23-MemRoy3-8.pdf : Mémoire du royalisme 1870- 1883

http://fr.scribd.com/doc/51427890/La-Toile-N-5-Le-Carlisme#scribd : Histoire du carlisme

http://web.archive.org/web/20110903132651/http://carlismo.es/modules.php?name=News&file=article&sid=51 : Proclamation de Carlos VII au trône d’Espagne (Espagnol)

http://www.heraldica.org/topics/france/carlistas.htm : Textes de Don Carlos VII (Espagnol )

Bibliographie :

Les princes cachés ou histoire des prétendants légitimistes de Jacques Bernot, Edition Lanore

Isabelle II, Reine d’Espagne de Marie-France Schmidt , Edition Pygmalion

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