Il y a cent quarante ans, l’amendement Wallon établissait la république de Bismarck

Le 30 janvier 1875, l’amendement Wallon établissait la république de Bismarck

     Les manuels de droit constitutionnel nous l’ont répété à satiété : la république aurait été définitivement établie par le vote, le 30 janvier 1875, de l’amendement Wallon, inscrivant dans la première des lois constitutionnelles le nom du nouveau régime et ainsi le stabilisant, sur le plan juridique autant que politique. De guerre lasse, après bien des ratiocinations et des discussions sans fin, à une heure avancée de la nuit, l’Assemblée nationale élue en février 1871 aurait, épuisée, oublié qu’elle était monarchiste et aurait, par surprise ou plutôt par inattention, voté la république.

    Depuis novembre 1873 et le rejet, par une majorité parlementaire composite, faite d’orléanistes et de républicains modérés, du recours au comte de Chambord, cette même majorité recherchait, à l’aveuglette, une formule institutionnelle qui permît de sortir du régime provisoire instauré par une émeute parisienne le 4 septembre 1870. Personne n’étant d’accord sur rien, la classe politique secouait en tous sens les formules juridiques possibles, comme des chiens tirent sur un chiffon que chacun veut s’approprier sans bien savoir ce qu’il fera des lambeaux.

  Voilà six mois qu’un débat, qu’Henri Rochefort tout juste de retour du bagne qualifia de « cornecul », enflammait la tribune comme les travées de l’hémicycle de Versailles : fallait-il attribuer au président de la république un mandat personnel pendant sept ans (le septennat avait été adopté par la loi du 20 novembre 1873 et confié en même temps au maréchal de Mac Mahon) ou bien institutionnaliser le septennat quelle que soit la personnalité du président ? En gros, la droite monarchiste était favorable à la première formule, la gauche républicaine à la deuxième.

   Terriblement déçus par l’échec de la campagne monarchique de 1873, dont ils étaient pourtant les seuls coupables – on se demande encore aujourd’hui quel inconvénient pouvait bien résulter pour la France de l’acceptation du drapeau blanc – les députés royalistes, tels des rats pris dans une nasse où ils s’étaient eux-mêmes enfermés, croyaient qu’en prolongeant aussi longtemps que possible le pouvoir du maréchal de Mac Mahon, celui-ci gèlerait le sommet de l’État en attendant que la Restauration devînt possible. Il eût été plus simple pour eux de voter directement celle-ci. Mais, souvent d’origine rurale, peu au fait des arguties juridiques et politiciennes où excellaient les avocats républicains, redoutant cette agitation parisienne dont la Commune venait de fournir l’illustration la plus sanglante, effrayés par leurs propres divisions, les partisans du roi, quoique encore majoritaires, n’osaient toujours pas franchir le Rubicond de la légitimité.

   Dès lors, une cascade de propositions républicaines déferla sur l’assemblée et leur systématique rejet devenait psychologiquement de plus en plus difficile à assumer. Incapables de reprendre l’initiative, les royalistes se laissèrent manœuvrer par les républicains jusqu’à ce que ces derniers, ayant compris qu’il fallait éviter de brandir un chiffon rouge avec les termes de « gouvernement républicain », recoururent à une formule plus anodine portée par Henri Wallon. Ce député orléaniste du Nord, alors âgé de soixante-trois ans, historien, professeur à la Sorbonne et membre de l’Institut, ancien élève de Guizot et peu à peu rallié à l’idée d’une république conservatrice et parlementaire, proposa tout simplement d’écrire : « le président de la république est élu pour sept ans par le Sénat et la Chambre des députés réunis en Assemblée nationale.» (Le bicaméralisme était déjà une chose acquise).

  À vrai dire, la formule n’apportait rien de nouveau : Thiers puis Mac Mahon portaient déjà le titre de président de la république et avaient été élus par l’Assemblée nationale mais, à chaque fois, leur nom avait été associé à la fonction. Pour la première fois, les deux étaient dissociés. L’apparence inoffensive de l’amendement Wallon, adopté à une voix de majorité – 353 contre 352 - en cachait d’autant mieux le sens profond que celui-ci échappait déjà à ses initiateurs : on a toujours tendance à prêter aux responsables politiques des stratégies complexes, longuement mûries alors que la plupart des décisions qui modifient le cours des choses résulte de hasards et d’arrangements de fortunes déterminés au dernier moment. Il n’empêche que, comme l’écrivit Jean-Jacques Chevallier, «  Wallon établissait, sans bruit, l’impersonnalité de la présidence, et installait, Cendrillon terne et discrète, la République dans la maison France. » Cet excellent analyste de l’histoire de nos institutions explique que la lassitude des parlementaires conduisit au déplacement de très faibles minorités indécises mais une fois, et une seule, suffisante pour sceller l’avenir, d’autant mieux que centre droit et centre gauche s’entendaient au fond sur l’essentiel : le caractère libéral et parlementaire des nouvelles institutions. Dès lors, que ce fut un roi qu’on plaçât au sommet de l’édifice ou un président importait finalement assez peu.

 L’observation est exacte mais laisse dans l’ombre une autre explication, bien plus ténébreuse. Elle s’appelle Guido Henckel von Donnersmarck. L’histoire républicaine officielle a oublié ce nom. Ne l’aurait-elle pas plutôt camouflé ? Ce richissime aristocrate silésien, né en 1830, devint, dès 1857, l’agent de Bismarck en France. L’homme n’est bien sûr que l’instrument de bien plus puissant que lui, mais un instrument terriblement efficace. Bel homme, charmeur, serviable, généreux, amusant. Amant de la Païva, une courtisane de haut vol en relation étroite avec les milieux de la haute finance, il acheta pour elle un hôtel sur les Champs-Élysées puis le château de Pontchartrain où il organisait des fêtes somptueuses afin de rallier les élites du second empire aux intérêts de la Prusse. Après 1871, sa mission changea de nature : les fêtes reprirent ; s’y pressaient les riches bourgeois républicains, de nombreux hommes politiques, dont Léon Gambetta, avec qui il collabora étroitement afin d’installer en France la république, objectif central de Bismarck. Aux yeux du « chancelier de fer », ce type de régime, lâche, désordonné, velléitaire, diffèrerait de longtemps la Revanche, alors que la montée sur le trône du comte de Chambord l’accélèrerait vivement. Ce n’était pas la première fois que Bismarck fesait  acheter des voix. Il avait déjà agi ainsi en 1869 auprès du parlement bavarois afin de le détourner de l’alliance avec la France. À compter du printemps de 1874, les députés français « indécis » quant à la forme future des institutions, hier orléanistes par opportunisme et demain, espérait Bismarck,  républicains conservateurs pour les mêmes motifs, furent régulièrement conviés aux réceptions de Pontchartrain et à celles données chez la Païva. Ils en repartaient avec de substantiels « cadeaux » - admission dans la jet set, maîtresses rémunérées sans qu’il leur en coûte et, bien sûr, épaisses enveloppes -  qui jouèrent un rôle déterminant dans le scrutin du 30 janvier 1875.

Ce sujet, complètement tabou en France, était beaucoup mieux connu en Allemagne, à telle enseigne que lors du congrès de l’Internationale socialiste tenu en août 1904 à Amsterdam, August Bebel, fondateur du parti social-démocrate allemand, fatigué d’entendre Jean Jaurès pérorer sur la république « meilleure amie du prolétariat », lui lança, sans être démenti : « votre république, tout le monde sait que c’est à Bismarck que vous la devez ! »

Daniel de Montplaisir

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