L’île des Faisans, îlot chargé d’histoire

Connaissez-vous l’île des Faisans ? D’une superficie de 6820 m², toute en longueur, c’est un îlot boisé qui émerge à peine des flots de la Bidassoa, à peu de distance de l’estuaire de ce fleuve côtier qui, sur les dix derniers kilomètres de son cours, forme une frontière naturelle entre la France et l’Espagne. Nul ne doute que si l’île n’avait pas été entourée d'une palissade et d'empierrements elle aurait été submergée depuis longtemps. Elle n’est en effet constituée que d’un simple dépôt d’alluvions. Sur la rive sud de la Bidassoa se trouve la ville de Behobia. Sur la rive nord, la localité française de Béhobie constitue un quartier de la commune d’Urrugne.  L’île des Faisans forme donc un îlot de verdure entre ces deux rives urbanisées.

Son statut en fait un lieu unique au monde : l’île appartient à la fois à l’Espagne et à la France. Il s’agit d’un condominium géré alternativement par l’un des deux pays pendant une période de six mois. A l’heure où j’écris ces lignes, ce bout de terre est administré par la France jusqu’au 31 janvier prochain. Ensuite, ce sera le tour de l’Espagne, jusqu’au 31 juillet. Ce statut fut fixé lors du traité de Bayonne, en 1856.

Les faisans qui ont donné leur nom à l’îlot sont les travailleurs qui la cultivaient, jadis[1].  Mais l’intérêt de cette île réside davantage dans l’importance des évènements historiques qui s’y sont déroulés.   

Le premier eu lieu en 1615, lorsque les ambassadeurs des deux royaumes voisins échangèrent deux fiancées royales : Elisabeth, fille d’Henri IV, qui allait épouser le roi d’Espagne Philippe IV, et Anne d’Autriche, infante d’Espagne, promise au jeune Louis XIII.

C’est en 1659 que se déroula sur l’île la conférence qui donna à l’endroit sa seconde appellation : l’île de la Conférence. Cette négociation franco-espagnole, menée par le cardinal Mazarin  et don Luis de Haro[2], donna lieu à 24 rencontres et dura 3 mois. Elle aboutit finalement à la signature du traité dit des Pyrénées, qui donna le Roussillon et les pays de Vallespir, de Conflent, de Capcir ainsi qu’une partie de la Cerdagne à la France. Il est amusant de signaler qu’une localité devait être omise par les négociateurs. C’est la raison pour laquelle la bourgade de Llívia constitue jusqu’à nos jours une enclave espagnole de 12,8 km² en Cerdagne, dans le département français des Pyrénées Orientales. C’est le traité de Bayonne, dont il a été question plus haut, qui fixa définitivement la frontière franco-espagnole entourant Llívia.

Les 5 et 6 juin de l’année suivante le jeune Louis XIV foula le sol de l’île des Faisans, afin d’y rencontrer son oncle Philippe IV d’Espagne. Il s’agissait de confirmer le traité des Pyrénées et de conclure le mariage du souverain français avec sa cousine Marie-Thérèse d’Autriche, fille unique du roi d’Espagne et d’Elisabeth de France. La célébration du mariage royal eut ensuite lieu en l’église Saint Jean-Baptiste de Saint-Jean-de-Luz, non loin de là. 

Au centre de l’île on aperçoit depuis les deux rives un monument cubique d’environ trois mètres de hauteur. Il fut édifié en 1861 afin de commémorer le traité de 1659. Sur chaque face, un texte dans les deux langues rappelle l’évènement.

Malheureusement, l’île aux Faisans demeure inaccessible. Non seulement aucun pont ne permet de s’y rendre, mais son accès est interdit au public. C’est un peu dommage. Il eût été intéressant de mettre en valeur ce lieu chargé d’histoire. Les rencontres historiques qui s’y déroulèrent influèrent durablement sur les relations entre les deux pays voisins. Même les textes commémoratifs gravés sur le monument sont devenus presque illisibles, du fait des outrages du temps. La France et l’Espagne ne pourraient-elles pas envisager de confier la gestion de cet îlot aux municipalités d’Urrugne et de Behobia ? Elles sauraient certainement aménager l’endroit qui pourrait attirer des visiteurs des deux rives et permettre de perpétuer le souvenir des évènements importants qui eurent pour cadre l’île des Faisans ! Ce faisant, l’île des faisans (sans faisans) deviendrait un trait d’union pour le Pays Basque, divisé entre le Nord français et le Sud espagnol et, plus largement, entre la France et l’Espagne, deux pays à l’histoire intimement mêlée grâce, en particulier, aux Bourbons.

Hervé Cheuzeville

(devenu envoyé spécial de Vexilla Galliae au bord de la Bidassoa !)

[1] Le nom de l’île n’a donc rien à voir avec les volatiles du même nom !

[2] Né à Valladolid en 1598, mort à Madrid en 1661, il fut valido (confident) du roi Philippe IV.

 

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