Il y a cent quatre-vingts ans, Alexis de Tocqueville publiait « De la démocratie en Amérique »

Le 21 janvier 1835, Alexis de Tocqueville publiait «  De la démocratie en Amérique » 

    Alexis de Tocqueville naît en 1805, comme l’a écrit le professeur Pichot-Bravard, « dans une famille aristocratique (de Normandie) quand l’aristocratie vient de mourir ». À l’égard des siens et de leurs convictions légitimistes traditionnelles, fortement éprouvés par la  Révolution et par la Terreur, il gardera toujours, comme il le dit dans ses Souvenirs, « un reste de fidélité héréditaire ». Mais le jeune, et brillant, Alexis est d’abord un homme de son temps, marqué par les Lumières et désireux de participer à ce maelström intellectuel qui fait encore tourbillonner les esprits du  premier tiers du XIXe siècle. Élève de François Guizot à la Sorbonne, licencié en droit, nommé juge auditeur au tribunal de Versailles, il effectue, en 1831, pour le compte du ministère de la justice, un voyage dans les jeunes États-Unis d’Amérique afin d’en étudier le système pénitentiaire. Il y séjourne neuf mois, engrangeant de nombreuses observations sur le fonctionnement de la société américaine, notamment aux plans institutionnel et politique.

    Fasciné par l’exemple, mais non par le modèle, du système américain, déjà aux sources de la Révolution française et du principe
de constitutionnalité qui régit la France depuis lors, Tocqueville entend en faire un sujet de méditation pour ses concitoyens et se lance dans la rédaction d’un ouvrage en deux volumes, dont il publie le premier le 21 janvier 1835. Date évidemment symbolique, choisie en accord avec Charles Gosselin, l’éditeur de Lamartine, de Balzac et de Walter Scott, afin d’associer le souvenir de Louis XVI, « libérateur de l’Amérique » aux leçons pouvant être tirées des innovations de la jeune nation.

    Son livre, œuvre de jeunesse mais coup de maître, va durablement marquer les esprits, pour au moins trois raisons : la qualité de l’analyse sociologique, qui fait de Tocqueville un des pères de la science politique moderne, un certain nombre de prédictions qui vont s’avérer justes à plus ou moins long terme, comme l’émergence de deux superpuissances, l’Amérique et la Russie, enfin une réflexion générale sur le mouvement démocratique, qu’il regarde comme inéluctable mais non sans dangers, d’où la recherche de formules propres à en tempérer les excès et à définir un équilibre des pouvoirs valables à l’usage des pays développés.

    Aux yeux de Tocqueville, la démocratie représentative pourrait rapidement, faute de garde-fous, dériver en nouvelle tyrannie, celle de la majorité, laquelle effraye le jeune magistrat, là encore fortement marqué par les ravages de la Terreur, pratiquée au nom du peuple : « il est de l’essence même, écrit-il, des gouvernements démocratiques que l’empire de la majorité y soit absolu ; car en dehors de celle-ci, il n’y a rien qui résiste. » Son empire, ajoute-t-il, est « bien plus absolu que celui des souverains les plus absolus d’Europe. » Or, l’exercice de la toute puissance lui paraît « au-dessus des forces de l’homme, quel qu’il soit. » Seul Dieu peut, sans danger, être tout puissant. Il en arrive à une conclusion logique : la nécessité des contrepouvoirs. « Il n’y a pas sur terre d’autorité si respectable en elle-même, ou revêtue d’un droit si sacré, que je voulusse laisser agir sans contrôle et dominer sans obstacle. » Dès lors, l’essentiel de la problématique institutionnelle se concentre dans l’aménagement des contrepoids, seul le pouvoir limitant le pouvoir, comme l’avait déjà montré Montesquieu.

   Mais, à la différence des doctrinaires de la séparation des pouvoirs, Tocqueville ne croit guère à l’efficacité du « gouvernement qu’on appelle mixte », c’est-à-dire un exécutif distinct du législatif et contrôlé par ce dernier : « Il n’y a pas, à vrai dire, de gouvernement mixte parce que, dans chaque société, on finit par découvrir un principe d’action qui domine tous les autres ». Selon lui, la meilleure garantie contre le risque de dérive tyrannique doit être recherchée en dehors de la sphère politique car celle-ci, en dépit de ses querelles internes, s’aménagera toujours pour assurer sa prédominance. L’assujettissement du Parlement aux volontés du gouvernement, contre la lettre de la Constitution de 1958, en fournit depuis plus de cinquante ans la meilleure des illustrations.

    Juriste avant tout et descendant d’une longue lignée de parlementaires – Malesherbes était son arrière grand-père par sa mère -, Tocqueville croit davantage dans les tempéraments apportés par trois éléments extérieurs à l’univers purement politique : la justice, les libertés locales et les associations.

   Une magistrature professionnelle et indépendante, sorte de nouvelle aristocratie, issue non de la naissance mais du droit et de la culture, «  sert de barrière entre le fort et le faible, le gouvernant et le gouverné ; elle protège les particuliers de la puissance de l’État souverain. » Aux États-Unis, « le corps des légistes forme l’unique contrepoids de la démocratie. » Ceux-ci se posent efficacement en gardiens vigilants de l’ordre constitutionnel.

    Les libertés locales donnent une vie politique à chaque portion du territoire, ainsi que l’ont compris les Américains. Cela multiplie, pour les citoyens, les occasions d’agir ensemble, de s’intéresser ensemble au bien public, de sentir tous les jours – comme le dira encore mieux Ernest Renan en 1869 – qu’ils dépendent les uns des autres et combien l’intérêt de chacun s’unit à l’intérêt général.

    Les associations jouent un rôle comparable de responsabilisation collective et favorisent ce qu’on appellerait aujourd’hui le principe de subsidiarité. Tocqueville a été particulièrement impressionné par leur nombre, la diversité de leurs objets et leur dynamisme aux États-Unis. Leur action supplée avantageusement celle des pouvoirs publics car, déterminée par adhésion et concertation, elle échappe mieux à l’arbitraire et au risque d’incompréhension des citoyens à l’égard de décisions administratives lointaines et désincarnées.

    Pour Tocqueville, si les caractères propres de la jeune société américaine, autant soucieuse de liberté que d’égalité, favorisent les contrepouvoirs, l’exercice de ces derniers est parfaitement exportable dans les sociétés de l’Ancien Monde dès lors qu’on s’écarte des préjugés. Il ouvre ainsi un vaste et nouveau champ au labour des spéculations institutionnelles et politiques dont l’époque se montre  alors très friande. Car, si La Fayette a déjà importé son américanophilie, il n’en a, faute d’expérience suffisante, tiré de véritables leçons. Son grand voyage aux États-Unis, de juillet 1824 à septembre 1825 fut exclusivement commémoratif et protocolaire.

    L’ouvrage de Tocqueville rencontra immédiatement un énorme succès et son auteur devint « illustre en un instant » selon la formule du père Lacordaire. Le terme de démocratie était l’un des maîtres mots des penseurs du premier tiers du siècle et, pour la première fois, se trouvait illustré par une expérience grandeur nature dans un esprit apparemment impartial, en tout cas extérieur à toute coterie partisane. La gauche française salua l’œuvre d’un démocrate tandis que la droite se réjouit de la mise en lumière des dangers du système démocratique.

   De la démocratie en Amérique fut traduit en une dizaine de langues et particulièrement apprécié en Angleterre, où l’on crut reconnaître en Tocqueville la grande race des aristocrates libéraux dans la foulée de Montesquieu.

    Son prestige ne se démentit jamais et, encore de nos jours, la lecture de l’ouvrage est considérée comme incontournable pour les étudiants en sciences politiques et en droit public.

    Certes, les réflexions de Tocqueville ont vieilli, en ce sens que ses propos innovants sont entrés dans le monde des évidences et se colorent de banalité. Mais il est probable, que sans Tocqueville, comme sans les autres penseurs venus du légitimisme pour faire intelligemment évoluer la société française – on pense inévitablement à Chateaubriand et à Lamartine – celle-ci serait restée plus longtemps encore dans les ornières de conceptions surannées ou extrémistes. 

Daniel de Montplaisir

Commentaires  

#2 PELLIER Dominique 22-01-2015 08:01
DEMOCRATIE, qu'est -ce que c'est ? Un mot comme république qui me font s'hérisser mes poils,désormais
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#1 PELLIER Dominique 21-01-2015 08:15
Paradoxalement, ce sont les rois qui sont plus démocrates que les républicains... . Comme ont dit aujourd'hui : LOL
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