Il y a six cents ans, le concile de Constance mettait fin au « grand schisme d’Occident »

En novembre 1414, le concile de Constance mettait fin au « grand schisme d’Occident »  

Bien avant Luther ou Henri VIII, l’autorité pontificale n’allait pas de soi aux yeux de nombreux chrétiens. D’abord parce qu’elle paraissait, en elle-même, contredire la pureté du message évangélique : « que personne ne se fasse appeler directeur car un seul est votre directeur, que personne ne se fasse appeler père car un seul est votre père, celui qui est dans les cieux. » (Matthieu 23, 1-12) Ensuite parce que la multiplicité des querelles théologiques, durant les premiers siècles de la propagation du christianisme en Europe et dans le bassin méditerranéen, avait laissé des traces ineffaçables, dont la plus marquante résultait  évidemment du «  grand schisme d’Orient » survenu en 1054 et toujours en vigueur avec la séparation des églises catholique et orthodoxe.

Dans l’Occident romain, quoique beaucoup moins porté aux controverses philosophiques, une bonne vingtaine de schismes, de « petits schismes » donc, étaient apparus et disparus au gré du prosélytisme de divers « porteurs de lumières » sur fond de révoltes diverses où tout se mélangeait : guerres seigneuriales, misères paysannes, contestations, souvent fiscales, de l’autorité du roi ou de l’évêque, rivalités de toute nature entre les différentes formes de pouvoir politique, dont les conflits entre le roi (notamment de France) et l’empereur (romain germanique), le roi et le pape, le pape et l’empereur … le tout dans une ambiance survoltée ne laissant jamais personne en repos. D’évidence, la société se cherchait et peinait à se trouver, jusqu’à la lueur d’unité apportée par les Croisades, contre les Albigeois ou contre les infidèles.

À cette unité toujours remise en cause, la papauté entendait néanmoins servir de clé de voûte. Ce qui relançait encore les conflits, d’une part entre autorités civiles et religieuses, la distinction des deux ne s’établissant pas clairement, d’autre part au sein mêmes des autorités religieuses, ces dernières se faisant en quelque sorte prendre en otage par les premières compte notamment tenu de leurs considérables appétits séculiers. C’est dans ce contexte complexe, tendu et mouvant que, en 1130, deux papes concurrents furent élus et s’opposèrent pendant près de neuf ans jusqu’à la tenue du deuxième concile de Latran.

La formule conciliaire, en usage depuis la toute première assemblée des évêques, tenue à Nicée en 325, permettait en effet de surmonter les controverses et de parvenir à un accord qui devenait loi de l’Église, produisant souvent de nouveaux dogmes plus ou moins éloignés de l’enseignement du Christ mais sauvegardant l’unité ecclésiastique. Ce qui fut donc le cas en 1139.

Rien n’ y fît en revanche lors de la crise majeure traversée par l’Église entre 1378 et 1414.

Les sept papes, tous français, qui régnèrent en Avignon de 1305 à 1377, restaient, malgré l’extrême agitation qui empoisonnait Rome et l’Italie, tous reconnus comme souverains pontifes par l’ensemble des catholiques. Jusqu’ à ce que Grégoire XI, fortement sollicité, entre autres, par Pétrarque et par Catherine de Sienne, décida de revenir à Rome, capitale historique et naturelle de l’Occident chrétien. Il y arriva en 1377 mais mourut un an plus tard. Lui succéda Urbain VI, un Italien, désigné sous la pression physique de bandes armées spontanées ou à la solde de grands intérêts familiaux.

Ses relations avec les cardinaux français, majoritaires au Sacré Collège, se dégradèrent très vite et ceux-ci, faisant sécession, se réunirent dans une ville du royaume de Naples afin d’élire librement l’un des leurs, qui prit le nom de Clément VII. Celui-ci, après avoir échoué à prendre Rome par les armes, et soutenu par le roi de France Charles V, se réinstalla en Avignon en 1379, non seulement pour cette raison politique mais aussi, et surtout, pour bénéficier de la sérénité et de l’indépendance qui manquaient à Rome, ville en permanente ébullition, livrée aux exactions de clans rivaux dont l’accumulation des vendetta tissait un écheveau impossible à démêler.

Un pape à Rome, un autre en Avignon, chacun à grands renforts d’arguties, de scolastique et d’autorités spirituelles ou intellectuelles diverses, dont les universités, se considérant mutuellement comme non valablement élu au regard du droit canon. L’affaire causa un vrai traumatisme, non seulement dans les institutions mais aussi dans les consciences, provoquant, ce que l’on a rarement souligné, une vive remonté des tentatives hérétiques et des cultes païens chez les croyants sincères à déplorer le triste spectacle offert par l’Église officielle. Personne, en vérité, n’était capable d’affirmer de façon indubitable qui était le pape, qui était l’antipape.

Après une première période, qui dura à peu près quinze ans et que l’on pourrait qualifier de guerrière, le Grand schisme d’Occident se déplaça sur le terrain juridique, un nombre croissant de clercs désirant moins prendre parti que rétablir l’unité du catholicisme. En 1394, Philippe le hardi, régent du royaume de France suite à la folie de Charles VI, tapa fortement du poing sur la table et saisit l’Université de Paris, qui bénéficiait alors d’un grand prestige dans tout l’Occident chrétien, des moyens de résoudre le problème. Trois solutions furent avancées : le compromis, laissant aux deux papes rivaux le soin de s’entendre sous la pression de la Chrétienté ; la cession, consistant à démettre simultanément les deux élus afin d’en choisir un troisième ; enfin la traditionnelle voie conciliaire. La France et la Castille optèrent pour une quatrième voie, celle dite de la soustraction d’obédience, privant le pape de ses revenus. Mais celui de Rome fut peu touché et celui d’Avignon résista. Renouvelée en 1407, la formule échoua une deuxième fois.

Les cardinaux dits unionistes, désignés aussi bien par un pape que par un antipape, se trouvèrent assez nombreux en 1409 pour réunir un concile à Pise. Ils tentèrent même d’associer l’Église byzantine. Près de cinq cent évêques - un grand succès numérique -, répondirent à la convocation et décidèrent, le 26 juin 1409, de déposer les deux papes sortants (le romain Grégoire XII et l’avignonnais Benoit XIII) pour élire à leur place Alexandre V. Les deux premiers refusant d’abdiquer, on se retrouva avec trois papes. Alexandre V mort un an plus tard, mais ayant réussi à s’installer à Rome, les cardinaux unionistes persistèrent dans leur politique et bien qu’excommuniés des deux côtés, élurent Jean XXIII, qui fut chassé de Rome en 1413 par les troupes du roi de Naples.  

Le compteur indiquait toujours trois papes. La situation devenait ridicule et l’Église au bord d’un discrédit fatal. C’est alors que Jean XXIII eut l’habileté de provoquer lui-même un concile, qui se réunit à Constance en novembre 1414. Le processus ainsi engagé, avec le soutien de l’empereur, devait affirmer la supériorité du concile, vrai gouvernement de l’Église, sur l’autorité d’un seul homme incarné par le souverain pontife. Ce principe étant acquis, le schisme put prendre fin et l’Église éviter, in extremis, sa ruine probable.

Cent ans plus tard, le seul véritable « grand » schisme, celui de la réforme protestante, trouverait plus simple de se débarrasser de la papauté. Quant aux papes d’Avignon et à leur légendaire résistance, en demeure un superbe roman de Jean Raspail, L’anneau du pêcheur, publié en 1995 et dont on ne saurait trop conseiller la lecture des pages inspirées.

Daniel de Montplaisir

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