Métiers, emplois, voies de garage et sans issue (2/3)

Des emplois aidés aux contrats d’avenir.

Sous l’appellation « contrat unique d’insertion » (CUI) le dispositif actuel comporte :

  • CUI-CAE (contrat d’accompagnement vers l’emploi) réservé au tertiaire non marchand et financé à 70% par l’État
  • CUI-CIE (contrat initiative emploi) réservé au tertiaire marchand et financé à 30% par l’État.

Sur le terrain ces contrats prévus pour une durée théorique de 8 mois ne dépassent pas 16 semaines.

Dans son rapport d’octobre 2011 la Cour des Comptes notifiait que dans le secteur non marchand moins de la moitié des bénéficiaires étaient encore employés 6 mois après la fin du contrat, proportion quasi nulle dans le secteur marchand ; en conclusion la Cour estimait que « ce dispositif couteux pour l’État est davantage un instrument de cohésion sociale qu’une politique de l’emploi propre à favoriser l’insertion professionnelle ».

Afin d’enrayer la montée du chômage dès la mi-juin, Matignon ajoutait 80 000 contrats aidés aux 115 000 déjà programmés par le gouvernement Fillon ; pour répartir démocratiquement ces postes supplémentaires M. Sapin demanda aux préfets de Région de lui communiquer le nombre d’emplois aidés dont ils avaient besoin. La proportion de ces emplois varie de 14 pour 10 000 habitants en Bretagne à 61 dans le Nord-Pas-de-Calais, quantité jugée très insuffisante par M. Aubry !

Sur les 268 000 emplois aidés recensés en juin, 225 000 étaient en mission dans les collectivités locales et seulement 43 000 dans le secteur privé ; en clair, tant par le nombre de contrats que par le niveau de l’aide publique, le secteur non marchand est largement privilégié par rapport à l’activité productive privée. Détail qui ne semble pas gêner F. Hollande qui, le 12 juin, déclarait devant le Conseil économique, social et environnemental « je crois à l’industrie ; nous avons une conception de la concurrence qui fait qu’au nom du consommateur on a fini par affaiblir le producteur ».

Les emplois d’avenir.

À peine rentré de Brégançon, le Président décidait de « lancer la bataille de l’emploi » en complétant le système actuel par les emplois d’avenir.

Présenté au Conseil des ministres du 29 août et examiné à l’Assemblée Nationale le 10 septembre ce projet est actuellement soumis au Sénat.

Il est prévu que ces emplois :

  • concerneront les jeunes de 16 à 25 ans sans qualification ou peu qualifiés
  • seront proposés en priorité aux jeunes des zones urbaines sensibles…
  • auront la forme de CDD ou CDI pour une durée de travail supérieure à un mi-temps
  • seront subventionnés pendant 1 à 3 ans, à hauteur de 75% pour les associations et à un taux moindre pour le secteur marchand
  • seront orientés vers 5 activités jugées prioritaires : filières vertes, secteur social, aide à la personne, tourisme et filière numérique.

La mise en œuvre de ce dispositif s’étalera sur 2 ans :

  • 2013 : 100 000 emplois d’avenir s’ajouteront à 390 000 emplois aidés (dont 50 000 dans le secteur marchand)
  • 2014 : création de 50 000 emplois d’avenir supplémentaires.

À court terme il est illusoire de compter sur le retour d’une croissance suffisante pour créer des emplois de sorte que toutes les initiatives susceptibles de bloquer la hausse du chômage des 16-25 ans sont louables.

Dans le cas des emplois d’avenir, version moderne des emplois-jeunes de L. Jospin, il est pensable que ce dispositif :

  • limité à 3 ans, incitera le gouvernement à en mesurer l’efficacité en « temps réel » et à réagir en conséquence
  • appliqué à la création de postes dans l’Éducation Nationale suscitera quelques vocations d’enseignants.

Malgré tout le projet de Matignon présente des aspects négatifs :

  • il favorise l’embauche dans un secteur public déjà obèse et génère de nouvelles dépenses dont le financement reste à préciser
  • le différentiel des subventions entre secteurs marchand et non marchand est préjudiciable aux embauches dans le privé, plus apte à créer des emplois pérennes (cf. le rapport de la Cour des Comptes cité plus haut)
  • sa mise en place ajoutera quelques paragraphe à un Code du travail déjà riche de plus de 3000 pages que bien sûr nul employeur n’est censé ignorer !
  • 150 000 emplois d’avenir proposés à presque 700 000 jeunes chômeurs…Pour limiter une concurrence qui s’annonce rude il est prévu que ces emplois seront prioritairement réservés aux jeunes des zones urbaines sensibles ; faut-il en déduire l’abandon prochaine du CV anonyme jusqu’à aujourd’hui présenté comme le seul moyen politiquement correct de lutte contre la discrimination à l’embauche ?

À l’instar du cachet d’aspirine avalé pour soulager une rage de dent, ce énième remède antichômage atténuera momentanément la douleur sans s’attaquer aux origines du mal.

Sur les 800 000 jeunes au chômage (total et partiel) :

  • 470 000 n’ont aucune formation
  • 230 000 ont un diplôme de faible niveau.

Pourtant tous ont été scolarisés ; les premiers ont rejeté l’école pour des motifs divers et parmi les seconds combien ont suivi une de ces filières fabriquée pour absorber 80% de bacheliers et dont le seul mérite est une réduction temporaire du taux de chômage ?

Il est possible de disserter à l’infini pour trouver un coupable, baisse de l’autorité parentale, déficience du système éducatif, apprentissage insuffisamment valorisé, manque de dialogue école-industrie…Derrière ces hypothèses se cache une réalité atterrante : quel que soit le niveau de formation le secteur productif est devenu trop squelettique pour absorber les jeunes qui arrivent sur le marché du travail.

Aux portes de quelles entreprises devront-ils frapper pour exercer un métier dans le textile, l’automobile, l’imprimerie, la fonderie… ? De profondis, la société post industrielle de services qui, au début des années 90, faisait rêver les « soixante-huitards attardés » est enterrée au cimetière des illusions.

Le tableau I montre qu’à peine plus d’un actif sur deux participe à la création des richesses destinées à la consommation intérieure et aux marchés extérieurs afin de payer les importations des matières premières non disponibles sur le sol national et des biens matériels que la France ne fabrique pas et ceux qu’elle ne produit plus.

Résultat, la balance commerciale est systématiquement dans le rouge depuis dix ans et même dans le rouge vif l’an dernier : -69,3 milliards € dont -7,8 avec la zone euro vis-à-vis de laquelle il est impossible de se retrancher derrière le poids de la facture énergétique pour expliquer cette contreperformance.

Exporter plus égale plus d’emplois.

Entre 2000 et 2010 l’Espagne, l’Autriche, la Slovénie (à partir de 2007) et surtout l’Allemagne (+3,6%) ont augmenté leurs parts de marché dans le total des exportations de la zone euro ; et inversement, dans une faible mesure, pour la Finlande, la Belgique, le Portugal, la Grèce, mais davantage pour l’Italie et la France qui ont perdu respectivement 1,8 et 3,5%.

Pour bien visualiser ce qui se cache derrière ces pourcentages on peut dire qu’en 2006 une diminution de 1% de la part de la France dans les exportations de la zone euro amputait son PIB de 0,7%. La même année les exportations de l’Allemagne se montaient à 1299,7 milliards €, soit 44,9% de son PIB, contre 597,3 milliards € et 26,5% du PIB pour la France ; rive gauche du Rhin on consomme, rive droite on exporte. Parce que nos produits intégrant trop peu de contenu technologique ne sont plus suffisamment innovants pour répondre aux attentes du marché et ne sont pas compétitifs parce que trop chers.

Innover pour exporter.

L’innovation est multiple : elle peut revêtir la forme d’un objet courant, d’un matériau de construction, d’une molécule chimique, d’un procédé de fabrication, d’un service inédit…

Elle ne se décrète pas du jour au lendemain mais est l’aboutissement d’une longue procédure depuis la recherche jusqu’à l’industrialisation ce qui suppose un environnement juridique stable et des moyens financiers fiables car innover n’est pas sans risques. L’exemple des fluctuations du tarif de rachat de l’électricité solaire au gré de l’influence de la conjoncture sur l’humeur de tel ou tel ministre illustre ce qu’il ne faut pas faire en matière de stabilité.

L’activité recherche et développement (R&D) constitue la clé de voute de l’innovation.

De 2008 à 2010, les efforts conjugués de l’État (Pôles de compétitivité, crédit d’impôt, recherche) et du privé ont conduit à une accélération sensible de la R&D dont le budget atteignait 2,41% du PIB en 2010, à peine moins que les 2,5% du PIB affichés par l’Allemagne : pas de quoi crier cocorico car en valeur absolue les dépenses annuelles de R&D augmentent de 0,8% en France contre 8,9% outre-Rhin et 8,1% en Europe.

Le rapport de l’audit cet été sur le fonctionnement des 71 Pôles de compétitivité entre 2008 et 2011 explique cet écart comme suit : sur les 5,7 milliards € de dépenses, 2,7 proviennent de l’États et 3 des fonds privés, soit un effet de levier proche de 1 pour 1 alors que dans les États européens les plus innovants ce ratio est de 2.

Le même rapport souligne un point plus gênant : sur les 3748 thèmes de R&D lancés dans les Pôles, 2500 ont débouché sur des innovations dont seules 977 ont été protégées par des brevets à l’origine de la création d’uniquement 93 entreprises françaises…au moins momentanément ! Car il est hélas notoire que la France traine les pieds pour accompagner ses entreprises ; dernier exemple en date, le cas de deux jeunes pousses, VSG, société de 90 salariés spécialisée dans les logiciels de visualisation et Eolite Système qui emploie 30 personnes dans la fabrication de lasers à fibre, rachetées cet été respectivement par FEI et ESI, deux amitiés américaines cotées au Nasdaq. À long terme l’innovation contribue à la création d’entreprises et donc d’emplois ; à long terme car, entre la décision de lancer une recherche dans un domaine apte à satisfaire un besoin identifié ou un enjeux stratégique et la première embauche dans l’entreprise qui en utilisera le résultat, il peut s’écouler beaucoup de temps, parfois plus de 5 ans…ceci dit à l’attention des politiciens toujours prompts à réformer les réformes de leurs prédécesseurs.

Enfin, pour améliorer l’efficacité du processus il importe que l’État assure un environnement social et fiscal susceptible d’orienter les fonds privés tant vers le budget R&D que vers les jeunes entreprises ; car à l’instar des exemples précités, il est navrant que le fruit de la recherche financée par la France soit cueilli par l’étranger.

Pas d’exportation sans compétitivité.

C’est la grande affaire du moment, le choc de compétitivité pour réduire le coût du travail. Les propositions ne manquent pas : assouplir le Code du travail, revoir les seuils sociaux et les délais des procédures administratives, autoriser les entreprises à réduire les horaires et les salaires en période de vache maigre afin d’éviter les licenciements, modifier les règles d’indemnisation de chômage pour inciter au retour à l’emploi, réduction des charges sociales…

Afin que le choc soit réellement salvateur il faudra réussir la révolution culturelle qui consiste à prendre d’assaut la Bastille des avantages acquis et les dispositions requises pour éviter que le choc n’envoie pas au tapis les finances de la Sécurité Sociale déjà bien chancelantes.

Du côté patronal tout le monde est d’accord sur la nécessité d’agir vite pour que le coût du travail français converge vers ceux de nos partenaires européens en s’inspirant des réformes déjà accomplies (en Allemagne par G. Schröder) ou en cours (en Italie, Espagne, Angleterre, Portugal). Pour faire vite et bien le Medef propose de compenser la baisse des cotisations patronales par une hausse de la TVA et celle des cotisations salariales en relevant la CSG.

Les chiffres ci-dessous (valeurs 2011) sont destinés aux lecteurs suffisamment courageux pour calculer de combien il faudrait augmenter la TVA et la CSG pour réduire le coût du travail de 1,5%.

  • Charges sociales :
    • sur un salaire mensuel brut de 3205€ le salarié perçoit 2500€ net,

Soit une cotisation salariale de…………. 705€

    • cotisation patronale, 42% du salaire brut………………………………. 1346€

Total cotisations sociales………………….  2051€

  • Recettes du régime général de la Sécu : 418 milliards € (md€) dont :
    • cotisations sociales 61%.........................................................255md€
    • CSG 20%..................................................................................  83,6md€
  • Recettes TVA (nettes de remboursement) ………………………………………132,3md€

Vous n’oublierez pas de tenir compte :

  • Des 17,4md€ de déficit de la Sécu en 2011
  • De tenir compte de l’incidence de l’allègement des cotisations patronales sur les salariés (nombreux) rémunérés à moins de 1,6 SMIC.

Un abonnement à vie au Cri du Chouan est offert à ceux qui iront au bout de leurs calculs.

Pierre Jeanthon

Commentaires  

#1 ESI 28-06-2015 11:29
Je tenais à souligner par cette remarque que je suis content de la modération de ce site web.
Une fois n'est pas coutume les commentaires ne
sont pas dégradés par du spam de commentaires et on peut
donc tenir une réelle discussion. Merci, c'est motivant.
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