Les harkis et la France

Malika était une belle jeune femme à la longue chevelure noire, que l’on disait intelligente et discrète. Elle faisait partie – au même titre que moi – des cadres d’une institution régionale. Mais elle, elle était fille de harkis, et jamais ne parlait du passé de sa famille en Algérie et des conditions de vie que celle-ci avait subies. Dans cette institution,  quelques harkis avaient réussi à trouver leur place, non sans difficultés et en essayant de se faire aussi discrets que possible, ce qui n’était pas le cas des Pieds Noirs.

Nous étions en 1999 et presque tous les salariés ignoraient ce qu’était un harki, tout juste savaient-ils qui étaient les Pieds Noirs, ces hommes qui avaient pris les H.L.M. aux Français parce  qu’il fallait bien les loger quelque part, ces gens qui venaient d’Algérie, dont on ne savait rien, si ce n’est que c’étaient des colons, des profiteurs, qui s’étaient enrichis aux dépends des Algériens. En réalité, il y avait bien quelques privilégiés, surtout ceux qui venaient de l’Administration,  mais ce n’était pas la majorité. Les politiques qui avaient créé cette situation, ce général qui avait crié en levant les bras au ciel « vive l’Algérie française » avaient menti, comme seuls les élus peuvent mentir. Personne en réalité n’avait envie de savoir qui ils étaient, ces hommes et ces femmes venant de l’autre côté de la Méditerranée, avec une simple valise pour la majorité. Il fallait les caser, ces familles, tant sur le plan du logement que celui du travail ! On oubliait de dire pourquoi ils étaient chassés d’Algérie et pourquoi ils n’avaient d’autre choix que de quitter l’Algérie, étant donné que c’était « la valise ou le cercueil ». De nombreux livres ont été écrits sur le sujet et rien n’effacera la douleur des familles qui, quasiment toutes, aimaient l’Algérie et avaient de très bons rapports avec les autochtones.

Malika m’avait raconté les camps dans lesquels les harkis avaient été parqués et comment ils avaient été traités. Elle savait de quoi elle parlait. C’était tellement invraisemblable pour moi, petite parisienne, confortablement installée, qui n’avais pas suivi la guerre d’Algérie, son indépendance et ses conséquences et qui ne comprenais pas grand-chose à cette situation ! Les familles de harkis avaient  commencé à quitter  les camps en 1971 et les derniers harkis en 1976.  Pour que les familles s'installent dans des villes voisines, l'État français leur avait donné 10 000 francs mais aucune campagne de sensibilisation, ou au moins d’information n’avait été donnée aux Français « les culs blancs » pour que ceux-ci comprennent la situation de ces harkis et de leurs enfants après 1962 et qu’ils les accueillent, peut-être pas les bras ouverts, mais avec un minimum de respect et de compréhension.

En effet,  après les accords d'Évian, qui ont mis fin au conflit et ouvert la voie à l'indépendance de l'Algérie le 18 mars 1962 environ 100 000  harkis et leurs familles sont parties se réfugier en France pour fuir les représailles du FLN. L'armée française les a en effet désarmés, et dès avril,  des massacres horribles ont été commis sans que les autorités françaises n'interviennent. En Algérie, après le 5 juillet 1962, les massacres de harkis ont connu une forte augmentation entre juillet et octobre de la même année. Au total, le nombre de harkis tués après le cessez-le-feu, victimes de représailles, fut estimé selon les sources entre 10 000 et 150 000 morts. 

À ce stade de la reconstitution de cette époque, Malika arrête de parler, refoulant ses larmes et tout ce que cette période évoque pour elle, fille de harkis. Je vais lui chercher un café pour lui laisser le temps de se reprendre, commençant à peine à découvrir LA Vérité, celle que seuls les politiques connaissaient vraiment et je regrette finalement de lui avoir demandé un témoignage, moi qui ne savais rien de cet épisode tragique entre la France et l’Algérie.

51 ans après l’indépendance de l’Algérie, ils seraient encore quelque 9 000 anciens harkis à vivre dans l’Hexagone. Pour ces femmes et ces hommes âgés, exilés et qui ne peuvent toujours pas retourner en Algérie pour mourir dans le pays de leurs ancêtres, ils souffrent de vivre dans un pays qui a refusé de les reconnaître comme des Français à part entière alors que leur pays d’origine les considère toujours comme des « traîtres » à la nation, leur refusant jusqu’à l’entrée sur le territoire.

Je me demande si j’ai eu raison de la faire parler et de raviver bien malgré moi tant de blessures. Évidemment, en tant que journaliste, je devais connaître SA vérité, mais je regrette de lui avoir fait revivre cette période si douloureuse, écrite par tant d’historiens et de pseudo-historiens, avec tant de mensonges.  

Actuellement, les historiens s’accordent à évaluer de 60 000 à 70 000 le nombre de morts. De nombreux harkis furent également arrêtés et emprisonnés. Seuls 42 500 harkis purent trouver refuge en France métropolitaine. Les Harkis et leurs descendants représenteraient en 2012 entre 500 000 et 800 000 personnes en France.

Lors de la Journée nationale d'hommage aux harkis, le président François Hollande a reconnu la « responsabilité des gouvernements français dans l'abandon des harkis ». Il l'a fait lors d'un discours solennel, aux Invalides, en présence de Nicolas Sarkozy et de Marine Le Pen. « Je reconnais les responsabilités des gouvernements français dans l'abandon des harkis, les massacres de ceux restés en Algérie et les conditions d'accueil inhumaines des familles transférées dans les camps en France », a déclaré le chef de l'État. Instituée par le décret du 31 mars 2003, sous la présidence de Jacques Chirac, cette journée nationale donne lieu chaque année, à Paris, à une cérémonie officielle dans la cour d'honneur des Invalides.

Je demande à Malika ce qu’elle pense de cette reconnaissance de la responsabilité de la France. Elle me regarde, presque surprise de cette question et me quitte soudainement pour rejoindre son bureau. Elle restera absente quinze jours et demandera à changer de service. J’avais réveillé trop de souvenirs douloureux en elle et, quelque part, elle s’en voulait de m’avoir répondu. Je décidai de lui envoyer par mail quelques mots d’excuse. Et l’histoire s’arrête là… J'espère toutefois, malgré mes maladresses, avoir contribué, même modestement, à une certaine reconnaissance d'une souffrance impossible à traduire en mots et surtout à comprendre... Et à guérir...

Solange Strimon

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